QUATRIÈME PARTIE
bras de la noble femme et de lui dire sa gratitude poignante... Elle ne sut quoi la retint : Curzal, voilà <lonc pourquoi elle ne portait que le nom de sa mère. Comment son père Teùt-il reconnue en effet?... Un opprobre pesait sur sa venue au monde, et elle en avait eu l'intuition, et elle souffrait, moins de honte et d'humiliation personnelles, que de la douleur qu'elle avait dû causer!
Adrienne, fille illégitime du baron d'Auves!... Elle répéta : « Mon père... n avec une stupeur pénible... Car savoir qu'elle était sa fille ne lui révélait rien de lui-même. L'avait-il accueillie, dédaignée, ignorée?... L'ombre cachait le passé. Elle ne savait rien, ne se souvenait de rien.
Qu'allait-elle faire? Interroger Mme Sabattet, lui confesser ce qu'elle avait entendu? Certainement, fidèle à sa promesse et devant cet imprévu, sa marraine, trop franche pour biaiser, lui dirait tout... Mais jamais, non, jamais maintenant, Adrienne n'oserait lui parler la première. Elle aurait eu trop peur de voir une souffrance creuser ce beau visage, et il lui en coûtait d'approfondir ce qui appartient aux morts. Entre tous les sentiments incertains qu'elle pouvait porter à ce père qu'elle n'avait pas connu, perçait le respect obscur de la créature envers son créateur. Elle devait la vie à cet homme et ne pouvait ni ne voulait le juger, au fond de ces ténèbres où il y avait eu de la souffrance, de l'amour, du désespoir...
La porte s'ouvrit, Mme Sabattet entra et la vit chavirée. Elle pressentait tout; elle ouvrit ses bras :
— Mon enfant! écoutez-moi...
— Non, ne me dites rien... et laissez-moi vous aimer comme ma véritable mère!
Constance Sabattet l'étreignit contre son cœur. Quand elle la sentit plus calme, elle parla : Adrienne, innocente et irresponsable, ne devait pas souffrir parce qu'elle
SOS sous LES PINS TRANQUILLES
même avait souffert. Et puis c'était si loin... Tout ce par quoi une pénétrante délicatesse peut rassurer des scrupules douloureux, elle sut le dire. Adrienne, dont elle tenait la tête penchée sur ses genoux, doucement pleurait en lui baisant les mains.
Mme Sabattet conclut avec une tendre autorité : — Regardez vers la vie, ma chérie, et l'avenir!...
On était parti de très bonne heure; l'excursion au phare de Cozan étant longue, il faudrait déjeuner en forêt. La journée s'annonçait splendide. Sur la prière d'Adrienne, on avait emmené Martine, à qui elle trouvait les traits tirés, de l'inquiétude et de la fatigue; cette excursion au grand air la distrairait.
Sauf Guy Laugère roulant à bicyclette auprès du jeune Paul Vierne, le reste de la u Colonie » tenait dans le break conduit par le colonel ; quarante-deux kilomètres à fournir par Brunehaut, la jument irlandaise. M. Bréchart n'était pas fâché de la tenir en main pour ce dur parcours, et, avec Janus galopant en éclaireur, iî goûtait une de ces joies simples qu'il avait connues autrefois, à trotter sur Maroc dans la sylve solitaire. Maraval, depuis son accident, ne se risquait plus aux courses fatigantes.
En face de lui, le charmant visage d'Adrienne contrastait d'une façon vive avec la figure accentuée, la chevelure rousse et crépue de Martine. Mme Sabattet et Mlle de Kervo se faisaient vis-à-vis dans le fond. Parfois les cyclistes les dépassaient, ou bien, les laissant en arrière, s'arrêtaient pour souffler au revers d'un talus.
QUATKIÈME PARTIE 203
Paul Vierne, arrivé pâlot et qui avait déjà repris des couleurs, rayonnait de jeunesse et de plaisir; il venait par instants s'accrocher d'une main à la voiture, tout en pédalant. Blond, à peine un duvet aux lèvres, les yeux verts, mince et un peu maigre, il avait l'allure racée d'un jeune Anglais, avec un charme de finesse française... Arrivé depuis huit jours, il avait plu à tous et trouvé grâce même devant la sévérité de M. Bréchart.
— Son frère Henri, avait dit Laugère à son amie, lui ressemble, avec la maturité en plus. Ils ne sont pas pour rien les fils de Sylvain Vierne. Henri est très lettré et très musicien. Il ne sera point dépaysé au milieu de nous.
— En attendant, avait-elle dit, Paul Vierne est très gentil.
On l'avait adopté très vite. Traversant en barque l'étang Bleu, il venait déjeuner ou passer quelques heures à la Maison-Blanche. Guy Laugère n'y voyait qu'avantages, puisque c'était frayer la réception d'Henri Vierne, en la justifiant par des rapports déjà établis.
Ad,iieune regardait avec envie le jeune homme filer avec une légèreté d'oiseau, ou s'emballer à une descente. Elle eût aimé monter à bicyclette; et Mme Sabattet y aurait consenti si elle n'eût craint le blâme formel de M. Bréchart, ennemi des sports qui rapprochent la femme de l'homme, et y voyant une sorte d'indécence. Peut-être en d'autres temps, Guy Laugère et Maraval se fussent-ils joints à elle pour le raisonner, mais ne devaiton pas des égards à son rigorisme, depuis qu'on le sentait plus absorbé et plus soucieux? Par une contradiction, il n'eût pas proscrit l'exercice du cheval, mais Maraval le déconseillait; si bien qu'entre ces deux interdictions, aussi peu motivées, jugeait-elle, l'une que l'autre, Adrîenne se résignait. Mais la vue de Paul Vierne lui donnait un regret.
On dépassait Saint-Irénée, sa vieille place aux grands platanes écorcés; on longeait les prairies grasses d'humidité qu'irrigue une petite rivière de rouille, surplombée d'un pont de pierre. Brimehaut, dont le poil se mouillait à peine, tirait énergiquemeni. Pour l'alléger, au bas d'une grande côte, les jeunes flUes descendirent, et aussi Mlle de Kervo qui dit :
— La brave bête m'en saura gré!
De fait, Brunehaut n'eut plus à tirer grand'chose : Constance Sabattet ne pesait rien et M. Bréchart, mettant aussi pied à terre, marchait d'un côté de la jument et Janus de l'autre.
Guy Laugère s'écria d'un ton radieux :
— Ce parcours est de toute beauté!
On longeait de hautes dunes couvertes de pins, dévorées d'arbres et de broussailles ; à peine un sentier serpentaitil dans cet enchevêtrement de forêt vierge ; une éclaircie taillée à la hache montrait, de loin en loin, des ronds noircis; des charbonniers y avaient converti en charbon, sous un amas de sable, leurs rondins de bois symétriques. Les dunes s'abaissèrent, étalant à perte de vue des sous-bois où les fougères réfractaient la lumière, puis des landes à demi rases, de larges brousses remplies de courts arbustes rugueux et d'ajoncs pleins d'épines.
Il ajouta :
— Vous ne regrettez pas de ne pas rouler avec nous, Élie?
Maraval sourit :
— Un peu, mais il faut savoir se faire une raison. De la crise qui l'avait si brutalement averti, il n'avait
parlé à personne. Interroger un confrère, le docteur Fagalde ou un autre. A quoi bon? On ne lui dirait pas la vérité. Et cette vérité s'imposait à lui en signes aussi clairs que ceux que tracèrent des doigts de feu sur la