‹ Sous les pins tranquillesChapitre 79 sur 132 · QUATRIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

QUATRIÈME PARTIE

muraille, devant Balthazar, dernier roi de Babylone : Manè, Théccl, Phares. Seul le premier : « Tes jours sont comptés « s'appliquait clairement à lui : car qu'il eût été pesé à la balance du jugement et déclaré trop léger, en vérité il l'ignorait ; et il ne laissait point derrière lui non plus de royaume à partager. Quand sonnerait l'heure suprême? Mystère! Son destin était tapi en lui, sournois. L'homme le plus brave ne se fait pas, en un jour, à une telle certitude. Il eût voulu avoir la divination des bêtes, qui s'éloignent des habitations et des hommes, vont se terrer en un coin pour y mourir. L'idée d'infliger à ses amis une brusque et terrible émotion lui était insupportable.

Laugère repartait en avant, seul; Paul Vierne, descendu de sa bicyclette, marchait à côté d'Adrienne et de Martine. A cet âge indécis où la séduction féminine est si forte, il ne pouvait rester insensible au contact d'Adrienne. Combien elle l'emportait sur miss Muriel et miss Gracy Rumford, de la villa des Iris, dont il avait fait connaissance et avec qui il jouait au tennis! Certes, elle était délicieuse, la liberté garçonnière de leur accueil; il lui semblait les avoir toujours connues tant elles l'avaient de suite mis à l'aise. Mais, avec Adrienne, il éprouvait quelque chose de plus rare et de plus nuancé, et à quoi la contrainte même donnait du prix. Martine éveillait en lui des sensations différentes et dont il eût plutôt rougi; l'attrait qu'elle exerçait ne touchait ni l'esprit, ni le cœur, mais l'instinct. Elle lui faisait même un peu peur.

— Si Henri peut venir avec une auto, dit-il, rien ne nous sera plus facile que d'explorer tous les étangs, ou de rayonner jusqu'en Espagne. Henri est un chauffeur hors ligne.

L'admiration avec laquelle il parlait de son frère était

touchante. Il le considérait comme un jeune héros de la force et de l'intelligence...

— Il aimera tout de ce pays, dit-il avec une fougue juvénile; Henri n'est pas comme les autres, il n'est ni snob ni mondain. Tout ce qui est simple, vrai, beau, lui plaît.

Il épiait Adrienne en disant cela, cependant que Martine, maussade, regardait fixement devant elle, un peu dédaigneuse de ces expansions naïves. Elle n'était pas heui'euse : elle se déplaisait chez les siens et à la Maison- Blanche s'ennuyait. Tantôt elle eût voulu redevenir la sauvageonne des bois, tantôt, vêtue de robes élégantes goûter à Paris une vie de luxe et de plaisir.

Au haut de la côte, Paul Vierne, avec un regret léger, vit Adrienne remonter dans le break, et se lança à pleine allure, dans une griserie d'espace et de soleil. Il eût voulu triompher d'un obstacle, vaincre un péril, et qu'elle le sût. Ce n'était point par vanité d'étonner, mais ambition de lui inspirer quelque chose de plus que leur cordiale camaraderie. Paul Vierne, avec la soudaineté des passions de son âge, se découvrait chaque jour plus amoureux d'Adrienne, amoureux sans espoir et sans attente d'un lendemain, amoureux parce que, dans ce radieux décor, elle était la jeunesse et la vie.

Élevé par un père d'une grande délicatesse de sentiments, il portait d'instinct aux femmes un culte chevaleresque. Auprès d'Adrienne, il vivait l'enchantement de la minute, quêtant un regard ou un sourire de sympathie.

Comme Henri se plairait dans ce milieu d'élite, où les êtres prenaient un si savoureux relief! Mais si Henri allait s'éprendre de la jeune fille! Si elle aussi l'aimait!... Une petite douleur lui "pinça le cœur, une involontaire jalousie l'attrista : ombre furtive, aussi rapide que celle

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