QUATRIÈME PARTIE
qui rase le sol entre deux flambées de soleil. Si Henri s'éprenait d'Adrienne, ne serait-ce pas un grand bonheur? Et lui, Paul, que pouvait-il souhaiter de mieux sinon de la voir entrer dans leur famille, et de vivre à côté d'elle, dans une belle et pure tendresse de frère et sœur?
On atteignait Saint-Pierre-du-Marensin, le dernier village avant le phare; on y acheta du pain et des canettes de bière. Puis l'on s'engagea dans la route encaissée qui s'élève en circuits jusqu'à la dune de Cozan, une des plus hautes du littoral et que domine le phare. On l'aperçut émergeant des cimes, comme une grande cheminée blanche. Les bâtiments bas, sur une aire de terre battue, l'entouraient en quadrilatère.
Quatre douaniers vivaient là, solitaires, alternant les heures de veille et les heures de guet dans les dunes, se distrayant de l'ennui par d'interminables parties de caites, la culture d'un petit potager, la lecture de livres que la ^t Colonie » leur renouvelait de temps à autre.
Guy Laugère connaissait le gardien-chef. Obligeant, le vieux douanier ouvrit la porte d'une écurie où, à côté des deux mules qui servaient aux réapprovisionnements, la jument se reposerait devant un râtelier garni de foin, à l'abri des mouches. Il indiqua aussi un hangar en plein air, qui abritait une table de bois et des bancs.
— Ces dames pourront visiter le phare? demanda Laugère.
— Bien sûr, monsieur Laugère!... Vous n'aurez qu'à grimper, mon collègue vous montrera les appareils.
Guy Laugère désignait le phare à ses compagnons. A côté du sémaphore tendant ses antennes mobiles et ses vergues, la tour blanche se dressait sur un bloc de maçonnerie : un petit escalier de fer étroit partait d'une salle ronde et montait en spirale le long des parois.
Au premier étage débordait une galerie en couronne cerclée d'une main courante de fer; au-dessus, quelques marches exhaussaient la cage de verre à pans coupés où, dans une odeur d'huile, tournait le mécanisme qu'éclairent d'énormes lampes projetant sur la mer, la nuit, un double feu blanc. Mme Sabattet écoutait les explications du gardien avec une attention animée. Mlle de Kervo restée en arrière les rejoignait essoufflée, et ensuite Maraval qui avait monté très lentement. Tandis que Guy Laugère et son amie s'entretenaient avec le gardien, Adrienhe et Paul Vierne, accoudés à la galerie de pourtour, jouissaient de la vue grandiose. Tout autour du phare et jusqu'au fond de l'horizon, sous un ciel d'un bleu presque vert, l'immense forêt de Gascogne, compacte et sombre, se pressait, déferlait, en flots innombrables de verdure qu'ondulait la houle des cimes. L'œil ne perçait pas cette densité massive, sauf entre l'échappée, que la perspective rendait lointaine, de la grève et de l'océan d'un bleu semblable au ciel. Une odeur puissante de résine montait, embaumée, de la terre et des pins; le silence, la solitude et la clarté donnaient un aspect mystérieux au fût d'ombre violacée que le phare projetait sur le sol; les tuiles des bâtiments, éblouissantes de lumière, aveuglaient comme des tisons rouges. Adrienne, éblouie par cette splendeur, sentait se poser sur elle, plein d'admiration, le regard de Paul Vierne.
Il murmura :
— N'est-ce pas que des moments semblables donnent l'illusion d'une vie supérieure? Je ne croyais pas qu'on pût y trouver tant de joie...
L'écîat des yeux du jeune homme fut si vif qu'elle rougit, sentant bien, confusément, de quel enthousiasme tendre il l'enveloppait. Elle y trouvait, dans l'innocence de son cœur, ce plaisir que l'instinct de toute femme