QUATRIÈME PARTIE
éprouve à sentir qu'elle plaît, qu'on la distingue et qu'on la préfère. Le sentiment qu'elle lui rendait ne portait pas un nom précis : ce n'était pas encore l'amitié ; ce ne pouvait être l'amour, et c'était pourtant quelque chose de captivant, comme l'ébauche d'émotions plus profondes qu'elle connaîtrait un jour. Elle se retourna; Martine, immobile auprès d'eux, les guettait avec une souffrance obscure qu'irritait leur entente. Elle demanda :
— Croyez-vous qu'on se tuerait, si l'on se jetait de si haut?
Et, suspendue à la barre de fer, elle fit mine de se couler par-dessous; l'instinctif secours que lui portèrent les jeunes gens la fit rire.
— N'ayez crainte, dit-elle, pour s'estropier, grand merci!,.. Si encore on était sûre d'en finir d'un coup!
— Ce n'est pas sérieusement que vous parlez? dit Paul Vierne, agacé et un peu agressif.
Elle le regarda dans les yeux, provocante :
— Il faut bien rire !
— Regardez là-bas, sur la mer, dit Adrienne, un canot à moteur... Les pêcheurs d'Ysclet, sans doute?
— Rodko, bien sûr! dit Martine qui, la main en abat-jour, regardait fixement dans la direction indiquée.
— Qui est Rodko? demanda Paul Vierne.
— Un homme inquiétant, dit Adrienne, un bohémien de la mer! Mon oncle Guy, qui le connaît et pour cause, vous donnera force détails sur lui et sa tribu... Venezvous, Martine?
Martine derrière eux resta un moment seule, fascinée par la barque que l'on voyait peu cà peu grossir et croiser devant la plage. Puis, avec un soupir et un haussement d'épaules, elle descendit aider à déballer les
paniers et à mettre le couvert. Le colonel avait déjà fait la corvée de l'eau dans des cruches de grès vert, prêtées par le gardien-chef.
Tout le monde avait faim; on fit honneur aux poulets en gelée et à la salade russe savamment préparée par Françoise. On en était aux fruits quand on vit se détacher sur le ciel et s'avancer délibérément Rodko, bras nus et jambes nues, insoucieux du soleil. Il portait sur la tête une large corbeille d'osier couverte de feuilles; il sourit à toutes dents, salua de la tête les assistants et, sans parler, soulevant le feuillage, découvrit un bar énorme, scintillant et nacré, tout palpitant encore.
— La belle pièce! s'écria Laugère; mais vous arrivez trop tard, mon brave! Nous avons fini.
— De loin, dit Rodko, je voyais du monde, et comme du poisson si gros, c'est rare près de la côte...
— Eh bien, je vous l'achète, dit Laugère qui, le tirant à part, débattit le prix et pria les douaniers d'accepter, en remerciement de leur hospitalité, ce présent qui les émerveilla. Laugère s'enquit de la pêche, des canots; Rodko en profita pour se plaindre : « Ça se détraquait toujours, ces machins-là, et ils donnaient bien du mal pour rapporter peu de poisson ! »
— Dites, Rodko, que vos goûts de paresse, à vous et à vos compagnons, ont repris le dessus et que vous ne sortez en mer, comme auparavant, que lorsque la faim et la soif vous y forcent.
— On est de pauvres gens! riposta le pêcheur; et de gon air fourbe et narquois il regardait, avec une insistance de connaisseur, le va-et-vient des jeunes filles s'employant à desservir et à refermer les paniers de provisions.
— Si nous voulons voir en revenant l'étang de