QUATRIÈME PARTIE
Brex, dit M. Bréchart, il sera temps bientôt de partir. Martine cependant s'emparait des cruches vides et allait les reporter dans la cuisine du gardien-chef. Rodko, pour y porter le poisson, la suivit.
— Je n'aime pas la façon dont ce drôle vous regardait, Martine et vous, dit Paul Vierne à Adrienne, il a l'insolence d'un pirate.
— Mais c'en est un, dit-elle. Tout ce que marraine a tenté pour civiliser ces gens-là a échonéi : les vêtements et les provisions qu'on leur donne ils les revendent; l'argent, ils le boivent; les meilleures paroles n'ont aucune prise sur eux. La misère leur a gangrené le cœur.
Paul Vierne répondit :
— Le colonel amène Brunehaut; permettez que je l'aide à atteler.
Il s'élança, vif et charmant; Adrienne revint vers Maraval, tante Doro et sa marraine. C'est vrai que Rodko l'avait regardée avec un aplomb choquant. Mais pourquoi Martine ne revenait-elle pas?
Elle se mit à sa recherche, l'aperçut qui, derrière un mur, causait avec Rodko : penché contre elle, enfonçant son regard dans le sien, il lui parlait avec autorité; elle l'écoutait, domptée.
— Martine! cria Adrienne d'une voix alarmée. Martine, tressaillant, quitta brusquement Rodko et
accourut, empourprée.
— Vous connaissez donc cet homme? dit Adrienne avec peine et surprise.
Martine eut un étrange pli de bouche :
— Qui est-ce qui ne connaît pas Rodko?
Et tout le temps du retour elle resta lointaine.
Septembre s'achevait.
Bien qu'Henri Vierne ne fût attendu que pour le lendemain, une trompe d'auto résonna sur la route du bord de l'eau. Grise de poussière, une soixante-chevaux stoppa devant la grille et un homme jeune, au visage énergique, demanda si son frère, M. Paul Vierne, n'était pas là?
— Oui, justement, répondit Gratiane.
Mais déjà, de la véranda, Paul s'écriait :
— Voilà Henri!
Guy Laugère et Mme Sabattet échangèrent un regard de complicité :
— Il est le bienvenu, dit-elle, amenez-le-nous vite. Adrienne pensa : « Voilà donc celui que marraine et
oncle Guy voudraient me voir épouser... r. Comment l'avait-elle su? Intuition de jeune fille; et n'avait-elle pas entendu certaines allusions au visiteur attendu? Puis le soin inaccoutumé qu'avait pris Mme Sabattet de lui conseiller, pour la venue d'Henri Vierne, une certaine robe de linon bleu et blanc qui convenait délicieusement à son teint. Peut-être aussi l'atmosphère d'adoration dont l'entourait le jeune Paul; et enfin parce qu'elle arrivait, comme une belle plante, à l'heure d'épanouissement où les vierges rêvent de l'amour, où ce mot éveille leur sensibilité confuse, l'instinct qui frémit et l'âme qui s'exalte. Elle était à la fois amusée et touchée du mal que ses protecteurs se donnaient, eux si francs d'ordinaire, pour conserver à leur petit complot un air d'innocence.