QUATRIEME PARTIE
Paul Vierne, rentrant, présenta son frère avec un gracieux orgueil et quelque héroïsme aussi, car si Henri plaisait à Adrienne, — et de cela il ne doutait pas plus que de voir Adrienne lui plaire, — il allait être, lui, bien que le premier en date, relégué à son rang de cadet. 11 n'en faisait pas moins belle contenance.
Henri Vierne s'excusa de se présenter en négligé de voyage; mais il venait enlever son frère pour le conduire à Bordeaux où ils retrouveraient leur père.
— Quoi, s'écria Laugère démonté, vous ne resterez pas quelques jours dans ce pays? Nous nous faisions une fête de vous le montrer?
— C'eût été un grand plaisir pour moi, dit Henri Vierne, mais mon temps est malheureusement compté.
Adrienne vit la désolation de Paul Vierne, et elle eût voulu pouvoir le consoler. Il ne s'attendait pas à leur séparation si prompte ; elle l'atterrait.
— Mais si votre père vient à Bordeaux, pourquoi ne pousse-t-il pas jusqu'ici? demanda Laugère.
— Peut-être le pourra-t^ après mon départ, dit Henri Vierne.
— Vous partez? Comment?
— Oui, après-demain; je m'embarque pour l'Amérique.
— Mais je croyais...
Et la figure de l'oncle Guy marqua un tel désappointement qu' Adrienne en fut attendrie pour lui, malgré le mal qu'elle eut à ne pas somire : le château de cartes de son bonheur, tel qu'ils l'avaient si ingénieusement édifié, patatras, s'écroulait! Au surplus, il dégageait une cordiale sympathie, ce M, Henri; avec moins de grâce que Paul, mais plus de fermeté.
— Je pensais, dit Laugère mélancoliquement, que vous accepteriez le poste d'ingénieur aux aciéries de
Têts-sur-l'Adouv ; votre père du moins semblait... il m'avait écrit...
Henri Vierne répondit :
— Oui, l'offre m'avait tenté, mais les avantages qui me sont offerts dans une grande usine de Chicago ne permettent vraiment pas d'hésiter à un homme qui, comme moi, a sa carrière à faire.
— Une entreprise américaine? demanda Mme Sabattet qui, plus vite que Laugère, prenait son parti d'une fatalité à laquelle on ne pouvait rien, et dont cependant elle éprouvait la déception, car — outre qu'Henri Vierne ne lui déplaisait point — elle s'était faite à l'espoir si doux, quoique incertain, de voir Adrienne mariée rester dans le pays et menant, non loin d'eux, une vie simple et saine conforme à leur idéal.
■^— Américaine, non, madame, l'usine que je dois diriger est française; elle a beaucoup à faire pour lutter contre les rivalités allemandes qui tiennent une énorme place aux Etats-Unis. Assurer notre prestige, faire triomphe^ notre industrie, c'est encore accomplir, à l'étranger, œuvre nationale. Mon patriotisme et mes intérêts y trouvent leur compte.
— Et vous resterez lontemps? demanda Laugère, qui voulait garder un espoir quand même.
— Dix ans, quinze ans peut être : c'est une expatriation.
— Mais votre père?...
— Il en est très peiné, mais il me comprend. Adrienne rencontra le regard de Paul, qui avait des
larmes dans les yeux.
Sollicité de prolonger au moins de quelques heures son séjour, Henri Vierne, ajournant son départ au lendemain, accepta de revenir dîner à la Maison-Blanche; une demi-heure après, son auto ronflait, ramenant Paul avec lui à l'hôtel Soubeyrc.