‹ Sous les pins tranquillesChapitre 84 sur 132 · QUATRIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

QUATRIÈME PARTIE

Adrienne n'eut pas besoin d'assister au conciliabule que tinrent sa marraine et l'oncle Guy pour en deviner le sens.

- — Je suis désolé, répétait Laugère, désolé et furieux Un plan si bien combiné! Car quelques jours, j'en suis sûr, auraient suffi pour qu' Adrienne fasse sa conquête; elle l'aurait fait d'autant mieux que, ne se doutant de rien, elle se serait montrée à lui dans toute sa grâce spontanée.

— C'est regrettable, en effet, dit Mme Sabattet, mais en compensation, pardonnez-moi cette joie égoïste, nous la garderons plus longtemps auprès de nous.

— Nous ne l'eussions pas perdue, dit Laugère : la proximité des Forges, ce poste d'ingénieur réalisaient des conditions uniques... Ce jeune émigrant ne soupçonne pas ce qu'il perd.

— Et d'ici à demain il n'aura pas le temps de s'éprendre de notre chère grande fille.

— On a vu des coups de foudre plus soudains, dit Laugère...

— Oh! l'amour, chez les jeunes hommes d'aujourd'hui, est plus sage que de notre temps. Avez-vous remarqué le ton de résolution positive de M. Vierne?

— A travers le prisme de l'amour, Henri se serait persuadé que ses intérêts le fixaient dans ce pays.

— Il est heureux, dit Mme Sabattet, qu'Adrienne ne se doute de rien; et puisqu'il doit partir de toute façon, mieux vaut qu'elle n'ait pas le temps de le trouver trop séduisant. Consolez-vous, mon pauvre ami.

— Si encore, dit Laugère, Paul avait six ou sept ans

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Mme Sabattet répondit :

— Oui, il est déjà bien gentil, mais ce n'est encore qu'un enfant. Dites-vous d'ailleurs, mon cher Guy, que

peut-être Henri Vierne et Adrienne ne se seraient pas convenus du tout.

— C'est impossible, s'écria Laugère impétueux, Adrienne est irrésistible!

Mme Sabattet eut un franc rire :

— Voilà ce que j'appelle le véritable esprit de famille!

— Mais, fit-il obstiné, qui sait? Il n'a peut-être pas engagé sa parole : s'il pouvait encore rompre son contrat?...

Constance secouait la tête avec doute.

A cette ouverture, aussi bien, Henri Vierne, étonné, ne laissa aucun espoir : les traités étaient signés. Mme Sabattet détourna la conversation, de peur que plus d'insistance parût indiscret. On se promena dans le jardin et dans le parc; c'était une de ces journées lumineuses qui swnbleut ne pas vouloir finir. Henri Vierne, à qui son frère avait parle avec admiration des solitaires de l'étang Bleu, apprécia ce calme paradis. Mais autre chose était de savourer quelques heures de détente ou de s'enliser dans un labeur monotone, en province. Pour lui les aciéries de Têts n'offraient qu'un pis-aller, son départ pour un pays neuf et une activité triple répondant beaucoup plus à ses goûts. Cela ne l'empêchait pas de trouver délicieuse Adrienne; Paul lui en avait parlé avec un enthousiasme d'admiration dont, grand frère, il avait souri.

— Vous habitez, madame, dit-il, un coin de terre prestigieux.

— Vous ne l'avez pas vu, dit Constance Sabattet, lorsque nous l'avons découvert : sa poésie douce et sauvage était alors incomparable. Aujourd'hui la civilisation nous menace. Si vous revenez nous voir dans quelques années, vous ne reconnaîtrez plus rien de ce qui subsiste encore ici de solitude et de beauté.

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