‹ Sous les pins tranquillesChapitre 85 sur 132 · QUATRIEME PARTIE · texte numérisé non relu

QUATRIEME PARTIE

Elle désifjnait les villas se mirant dans le lac, les barques où des habitués de l'hôtel ramaient plus ou moins adroitement, et la voile blanche du canot des Rumford qui semblait, dans l'air pur, une grande mouette blanche posée sur l'eau.

— Quand je pense, dit Laugère, que nous nous étions indignés des projets de Despeyron et de Pierre Esbros ! Ils n'auraient jamais toléré les hideuses bicoques que Soubrac fait déjà foisonner comme des champignons bariolés, à la pointe du lac!

— Despeyron, dit Henri Vierne, l'ancien ministre?

— Oui, actuellement gouverneur général de l'Indo- Chine...

— Je doute qu'il le soit encore dans quelques jours.

— Pourquoi donc?

— N'avez-vous pas vu les journaux? Depuis une semaine une campagne violente est menée contre lui!

— Le Temps n'en parle pas, dit Laugère.

— Ni la Croix, fît le colonel.

~ Ils en parleront, dit Vierne; hier, en quittant Paris, j'ai lu dans le Matin une charge à fond contre Despeyron et son entourage. Le mot de scandale est prononcé : on parle de concussions, de malpropres histoires d'argent.

Mme Sabattet s'enquit avec vivacité :

— Met-on en cause d'autres que lui?

— Mais, il me semble que le nom de Pierre Esbros a été prononcé, et aussi celui de Jacques Despeyron.

Mme Sabattet, inquiète, précisa :

— Que disait-on au juste?

— A vous dire le vrai, madame, je ne sais trop : l'affaire semble assez embrouillée. Mais le Matin ne doutait pas que le Gouverneur général ne fût rappelé afin de fournir des explications.

Le colonel fronça ses rudes sourcils; la chose en soi n'avait rien qui pût le surprendre, ni d'y voir mêlé Pierre Esbros; un sentiment de justice d'autre part retenait son jugement avant que la cause fût éclaircie. Maraval, indécis, se taisait. Seuls, Mme Sabattet et Guy Laugère, favorables à Pierre Esbros, se refusaient à le croire coupable. Et s'il était compromis, se demandait Constance Sabaltet, ne pouvait-on l'attribuer à un coup de Jarnac de ses patrons politiques, ayant tout intérêt à rejeter sur lui la responsabilité de leurs fautes, et à se sauver en le perdant?

Pierre Esbros, un scandale, des malversations... ces mots ressuscitaient chez Adrienne l'image effacée du jeune homme, et cette obscure sympathie romanesque dont, à travers ses souvenirs et les propos de sa marraine, elle auréolait cette figure heurtée et si peu banale,

— Croyez-vous, demanda-t-elle à Mme Sabattet, comme elle l'embrassait à l'heure du coucher, que ce M. Esbros ait quelque chose de grave à se reprocher?

— Je suis sans nouvelles de lui depuis bien longtemps; après m'avoir annoncé son départ, il ne m'a écrit qu'une seule fois pour me dire son enthousiasme de ces pays si vieux et si nouveaux, et avec quelle ardeur il se dévouait à sa tâche ; mais ses patrons me sont trop suspects pour que je l'accuse sans preuves.

Adrienne eut du mal à s'endormir et se réveilla vers une heure du matin. Une insomnie lucide fit revivre en elle les impressions complexes de ces derniers jours.

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