QUATRIEME PARTIE
Elle revoyait l'émoi de sa marraine en apprenant la campagne de presse déchaînée tout à coup contre Despeyron, dénonçant le Gouverneur général de l'Indo- CLine comme coupable de collusion et de concussion; de louches histoires de compagnies financières et un marché concernant une ligne de chemin de fer qui rappelaient, en petit, le scandale de Baïhaut-Panama.
On attaquait violemment non seulement Despeyron, mais son entourage. Pourquoi la hantise tenace s'imposait-elle à elle de ce Pierre Esbros qu'elle n'avait jamais vu, sinon à travers le portrait de l'Illustration, et qui cependant n'était pas pour elle un étranger, tant elle avait pensé à lui? S'il était injustement accusé, comme il devait souffrir! Mais serait-ce possible que l'on pût commettre la lâcheté d'entraîner un innocent dans sa propre chute? Peut-être n'était-il pas irréprochable? Et alors elle devait le plaindre... Mais s'il était l'homme qu'il paraissait, et que Mme Sabattet semblait croire, certainement il n'avait rien commis de vil. Des. histoires d'argent, ce qui accouple un homme distingué aux spéculateurs véreux et aux financiers voleurs; non, elle ne devait pas le croire!
N'était-ce pas singulier qu'elle songeât ainsi à lui, alors qu'il ignorait même qu'elle existât? Ne serait-il pas surpris, si par un de ces phénomènes de télépathie qu'admettait l'oncle Guy, dans ses soucis et son amertume elle lui apparaissait, vision consolante, comme l'aube d'un meilleur jour après une nuit d'angoisse?... Elle évoqua les centaines et les centaiues de lieues qui les séparaient. Le connaîtrait-elle jamais?... Pierre Esbros, ce nom et cette physionomie l'intriguaient de leur énigme... Le mystère de sa propre existence lui apparut. Qu'il y avait loin du couvent à cette Maison- Blanche où elle était aimée, choyée, traitée comme une
enfant d'élection par ces nobles êtres... Serait-ce là toute sa destinée?,.. Ne connaîtrait-elle pas autre chose? Si, l'amour viendrait certainement la prendre et l'emmener par la main! Mais quel visage aurait-il? Et quelle âme? Serait-ce pour le bonheur, un foyer chaud et tendre, un compagnon chéri, de beaux enfants, une vie harmonieuse que rempliraient, comme ici, les humbles tâches ménagères et la pensée en travail, les grands livres, la haute musique, tout ce qui élève le cœur et l'esprit?... Ou bien devrait-elle, comme sa marraine, comme ses oncles, connaître les épreuves, les traverses, les douleurs? En tout cas, heureuse ou malheureuse, jamais elle n'oublierait le rayonnement de sa vie actuelle, la ferveur de tendresse et de vénération qu'elle portait à ceux qui l'entouraient.
Un bruit léger, dans le grand silence, la fit tressaillir, non de peur, car jamais l'idée, en ce pays sans voleurs et sans crimes, ne lui en serait venue, mais avec l'étonnement qu'à cette heure quelqu'un entr'ouvrît doucement une des portes de la maison. Ce ne pouvait être Iribarne faisant une ronde de précaution; il était parti la veille pour Bayonne, appelé par dépêche auprès de sa belle-sœur, Rosita Combrès, inquiète de la santé de sa fille. Il avait emmené Janus, qu'un tesson de verre avait blessé au pied d'une plaie envenimée. Elle prêta l'oreille; sûrement quelqu'un marchait sur le gravier. Elle courut à la fenêtre. Derrière les volets entre-bàillés, elle reconnut une silhouette : Martine !
La lune éclairait à plein le jardin; une clarté élyséenne baignait, de rayons bleuâtres, les massifs de fleurs et les grands chênes-lièges dont le feuillage léger s'argentait dans l'ombre diaphane. Pourquoi Martine sortait-elle ainsi de la maison? Elle s'arrêtait court et semblait hésiter. Allait-elle au-devant de quelqu'un? Un