‹ Sous les pins tranquillesChapitre 87 sur 132 · QUATRIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

QUATRIÈME PARTIE

remords ou un excès de prudence allaient-ils la faire revenir sur ses pas? Non, Adrienne la vit tressaillir et attendre, immobile et comme pétriGée, un homme qui, sur la pointe des pieds, venait à elle. Les cheveux longs, le pâle visage sur lequel jouait la lumière... Adrienne reconnut Rodko. Il mit la main sur l'épaule de Martine qui ne se débattit point, il lui serra la taille de l'autre bras et l'entraîna doucement vers un coin d'ombre; là, il lui renversa la tête en arrière, et penché sur sa bouche, but un interminable baiser.

Atteinte dans son instinctive pudeur, Adrienne, toute angoissée, se recula dans la chambre; quand elle voulut regarder de nouveau, elle ne vit plus ni Martine ni Rodko : ils s'étaient confondus parmi le noir des arbres, ou bien ils se cachaient derrière le hangar. En proie à un trouble dont la violence l'étonnait, Adrienne fouilla en vain du regard les alentours de la maison : plus rien .. que devait-elle penser? Ce rendez-vous était certainement le premier, car les jours précédents, Janus n'eût pas toléré sans aboyer l'intrusion du pêcheur. Pour que Rodko fût venu, juste le jour où la Maison- Blanche n'était pas gardée, il fallait qu'il sût pouvoir se risquer sans crainte d'éveiller personne. Martine et lui s'étaient donc concertés. Aujourd'hui même, probablement. Cotiche, offrant à la cuisine une brochette de petits oiseaux, avait parlé bas à Martine; et elle avait donné un prétexte pour retraverser le lac avec lui, sans doute aBn d'aller retrouver Rodko, qui avait dû lui intimer de le rejoindre...

Adrienne s'interrogea : que devait-elle faire? Cette malheureuse fille allait se perdre!... A seize ans passés, quelle résistance offrir à la séduction scélérate de cet homme? Aucune; son ignorance de la vie, ses instincts précoces, la crise qu'elle traversait, tout la jetait à un

irréparable malheur!... Avertir sa marraine? Adrienne ne pouvait cependant réveiller la maison, exposer ses oncles ou l'un d'eux à se colleter avec ce dangereux individu?... S'exposer elle-même, elle en eut envie; Rodko à sa vue, ou entendant du bruit, se sauverait sans doute; en cas de danger, elle crierait, on accourrait, l'oncle Mathieu avait son fusil de chasse et Guy Laugère un revolver chargé, à toute précaution, dans sa table de travail.

Elle n'eut pas à agir... déjà, le couple enlacé sortait du bois, se découpant dans la splendeur lunaire. Rodko semblait exiger un consentement que Martine refusait mollement. Il n'allait pas avoir l'audace, pourtant, de l'accompagner jusque dans sa chambre!... Adrienne brusque poussa ses volets, dont le double grincement leur fit lever les yeux; Rodko, voyant se détacher une forme blanche dans le cadre noir de la chambre, bondit en arrière; Martine affolée se précipita dans la maison et referma la porte derrière elle. Stupéfait et déçu, Rodko tendit le poing vers cette porte, esquissa vers Adrienne, qu'il reconnut sans doute, un grand geste de bras équivoque, qui tenait de la bravade ou du baiser lascif lancé au vol. Une autre fenêtre cependant s'ouvrait; à l'autre bout de la maison, la voix forte de M. Rréchart criait :

— Qui va là?

D'un bond, Rodko s'était évanoui dans l'ombre. Adrienne, si émue qu'elle se retenait de respirer, resta sans bouger un long moment; elle attendit quelques minutes, jusqu'à ce qu'un éternuement se fit entendre, M. Rréchart, jugeant inutile de s'enrhumer, refermait ses volets. Allumant un bougeoir, un peignoir noué en hâte, elle descendit sans bruit s'assurer que Martine avait bien refermé la porte; pour plus de sûreté, elle donna un double tour de la clef, qu'elle retira. Mainte-

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