QUATRIÈME PARTIE
nant, à moins que Martine ne se sauvât par la fenêtre... Mais où était-elle? Adrienne la trouva, blanche et épouvantée, les yeux fixes comme une somnambule, dans un recoin de l'office, assise sur une caisse; elle semblait attendre que son cœur tumultueux, sur lequel elle appuyait ses deux mains, ne battît plus si fort.
— Que faites-vous là? dit Adrienne avec tristesse, remontez dans votre chambre...
Martine la regarda avec une expression de désespoir et de haine :
— Vous m'espionnez donc, mademoiselle?
— Non, mais je vous ai entendue sortir et je vous ai vue...
— Alors, qu'est-ce qu'il vous faut de plus? Eh bien oui, j'aime Rodko, oui, Rodko m'aime!
— Parlez plus bas, il est inutile que tout le monde sache ce que je suis seule à avoir surpris.
— Voilà qui m'est égal, par exemple! dit Martine avec un gémissement rageur.
— Ne restez pas là, répéta Adrienne avec autorité, montez dans votre chambre. Vous savez bien que je suis votre amie. Nous causerons demain avec calme, si c'est possible.
Martine jeta un mauvais regard sur la clef qu'Adrienne tenait à la main, comme si elle hésitait à s'élancer pour la lui prendre de force; cependant elle se leva, escalada les marches ; de la forme mouvante de son corps musclé et rebondi, émanait une séduction animale qui causa à Adrienne le même malaise aigu que, tout à l'heure, la vue de l'homme buvant à pleine bouche ce visage ardent de faunesse.
Adrienne attendit que la jeune fille se fût enfermée brusquement et sans un mot d'adieu. Alors seulement elle regagna sa chambre et se recoucha; mais son
insomnie, exaspérée par ce qu'elle venait de voir et d'éprouver, ne lui permit de s'endormir qu'au matin.
Quand elle voulut, sitôt habillée, retrouver Martine, elle la chercha en vain; la jeune fille avait disparu, profitant, au lever de Françoise, de l'enlre-bàillement de la porte de la cuisine. Gratiane ne l'avait pas vue sortir. Adrienne n'hésita plus à raconter à Mme Sabattet la scène de cette nuit. Consternée, sa marraine tint conseil avec ses amis; verraient-ils échouer leurs efforts pour civiliser cette petite et lui donner le goût du travail et d'une vie sage? Leur blâme, comme toujours, se mitigeait de pitié.
— J'avais bien cru entendre du bruit vers une heure du matin, dit le colonel ; ce Rodko ! En voilà un qui a eu de la chance que Janus n'ait pas été là ! Il y aurait laissé sa peau !
— Martine sera retournée chez ses parents ! hasarda Laugère.
— Dites qu'elle est allée rejoindre ce bandit, répliqua Maraval.
— Nous devons la sauver, affirma Constance Sabattet; à son âge, elle n'est qu'à demi responsable!
— Vous ne la sauverez pas, dit M. Bréchart, le ver est dans le fruit.
— C'est notre devoir d'essayer, dit Laugère. Martine n'était pas à l'hôtel Soubeyre ; personne ne
l'avait rencontrée. On télégraphia à Ysclet, on prévint le maire et le garde champêtre.
Ce fut une matinée agitée. Guy Laugère, qui dès huit heures du matin traversa l'eau pour aller à l'hôtel Soubeyre, trouva Honorine et Narcisse dans une colère si violente qu'elle étouffait leurs inquiétudes. Donnant car-