QUATRIÈME PARTIE
— Excusez-le, monsieur Laugère, c'est sa douleur qui parle. Tais-toi, Narcisse, et cours plutôt à Géglosse prendre le train; tu as juste le temps : dans deux heures tu seras à Ysclet. Et si Martine est avec le sacripant!...
— J'en fais mon affaire! dit Narcisse avec un grand geste de menace.
Dix minutes après, son béret enfoncé sur les yeux, il lançait au grand trot son attelage de mules. Honorine s'essuya les yeux avec le coin de son tablier.
— Faut pourtant que l'ouvrage se fasse, dit-elle; justement la servante qui a une rage de dents, et le petit Thomassou traîne dans le pays. Quand il a une course à faire, celui-là, il prend son temps!
Et elle tourna le dos à Laugère.
■ A l'heure du déjeuner, l'auto des Vieme s'arrêta devant la grille de la Maison-Blanche, leurs valises de voyage arrimées à l'arrière.
Ils prirent part aux soucis de la « Colonie « , Paul surtout qui avait subi le charme trouble de Martine. Malgré la distraction de sa course matinale, il était triste et son frère sérieux. L'imminence dé leur départ les éloignait déjà. Henri avait le visage grave de l'homme qui suit son idée fixe et refuse de se laisser hanter par la douceur de la halte. Son frère lui avait fait valoir, avec une gentille chaleur d'àme, ce qu'il eût trouvé peut-être en restant : l'amour d'Adrienne et un mariage propice. Henri Vieme l'avait écouté avec un sourire, puis avait haussé les (épaules :
— Ce sont là des rêves de ton âge, mon garçon.
— Tu n'es pas si vieux pour te montrer si sage! ripostait Paul, mortifié de ce ton de supériorité.
— Savoir ce qu'on veut et l'exécuter, vois-tu, c'est la seule devise pour réussir. Mlle Adrienne est charmante, elle fera l'enchantement d'un galant homme qui la rendra peut-être plus heureuse que moi.
— Mais justement, se récria Paul désolé, ce ne sera pas toi... Ah! si j'étais à ta place!
Henri le considérait avec une indulgence un peu moqueuse :
— En es-tu si amoureux? Fais-toi une position, et épouse-la toi-même dans cinq ou six ans! Alors votre différence d'âge n'aura plus tant d'importance.
— Si tu crois qu'elle m'attendra! riposta Paul avec une naïve amertume.
— Résigne-toi, mon petit. La vie est faite de nonréalisations pareilles, parce qu'on est trop jeune, ou parce qu'on vient trop tard ; un train manqué, une rencontre inattendue, et notre destin change. Rien n'arrive, vois-tu, que ce qui doit arriver. Oui, j'aurais pu m'éprendre de cette jeune fille qui paraît d'une qualité morale supérieure et dont le charme est profond; mais peut-être me serais-je mal contenté d'un labeur paisible dans un coin de province. J'aime la vie, l'action, je me marierai un jour, mais beauèoup plus tard!
Paul Vierne n'insistait plus... Henri ajoutait :
— Allons, il est bon que je t'enlève d'ici et que les vacances touchent à leur fin. Tout ce que tu éprouves est normal; mais dans quelques semaines, tu n'y penseras plus!
Le déjeuner ramena l'entretien sur Pierre Esbros et les accusations dont Despeyron et son entourage étaient l'objet. Le Temps et la Croix, celui-là en termes mesurés.