QUATRIÈME PARTIE
celle-ci avec âpreté, reproduisaient les griefs articulés contre le gouvernement général de l'Indo-Chine : abus d'autorité, compromis Gnanciers avec les compagnies étrangères; une certaine histoire de chemins de fer qui, en petit, rappelait la collusion de Baihaut-Panama. La Croix en tirait un habile argument contre la moralité des fonctionnaires républicains ; le Temps, plus favorable, supposait que l'esprit de parti avait démesurément grossi certains faits, et ne doutait pas que IVI. Despeyron n'apportât bientôt en France toutes les justifications nécessaires.
— Je crois de moins en moins que Pierre Esbros se soit associé à des actes malpropres, dit Mme Sabattet, plus tourmentée qu'elle ne voulait le paraître.
Henri Vierne, qui ne le connaissait pas personnellement, mais en avait entendu beaucoup parler, dit avec flegme :
— S'il est vraiment ambitieux, comme on me l'a affirmé, et intelligent, il se sera gardé les mains nettes. L'honnêteté est le meilleur des calculs.
— Vous employez, dit Mme Sabattet dont le regard s'éclaira, une de ses expressions habituelles : elle contient une grande vérité. Il n'y a de malhonnêtes gens que les sots.
— Oui, mais il faut tenir compte du milieu, dit Bréchart. Rien de déprimant comme le contact familier des médiocres et des rapaces : la bassesse d'âme est contagieuse.
— Pas pour lui ! dit Laugère.
Maraval détourna la conversation ; pourquoi préjuger de ce qu'on ignorait encore?... On parla de l'Amérique et des plans d'avenir d'Henri Vierne; il donnait, dit Laugère, un exemple courageux en se faisant si loin une vie d'énergie renforcée.
— Mou mérite n'est pas si grasid, dit le jeune homme, Chicago n'est pas le bout du monde, et le monde luimême est petit.
Mlle de Kervo, qui venait de se lever de table, revint dire tout bas à Laugère que Cotiche apportait un télégramme.
— Concernant Martine, je suppose, dit-il.
Il se leva pour aller trouver le porteur : Cotiche avait toujours son air rusé de braconnier, un peu moins d'aplomb seulement sur ses jambes, depuis qu'il faisait de fréquentes stations à la buvette de Bascoux la Loupe, alternées de visites à l'autre mastroquet; il bafouilla en cherchant la dépêche dans ses poches :
— Il fait soif, m' sieur Laugère, ne trouvez-vous pas?
— Comment pouvez-vous être si altéré? dit celui-ci; c'est depuis que vous ne buvez plus que de l'alcool?
— Une petite absinthe ou deux sans plus, m'sieur Laugère, ça n'a jamais fait de mal à personne!
Guy Laugère se tut, il avait bien assez souvent sermonné Cotiche. Et ce n'est pas Cotiche seul qui commençait à se mal trouver de l'intoxication régulière. Le bouvier Jean-Baptiste, géant à la Goliath, se débauchait lui aussi, la langue pâteuse, l'œil rouge, emporté soudain de fureurs sauvages. Plus d'une fois on l'avait trouvé ronflant ivre dans un fossé, ses bœufs de charroi immobiles sous le joug attendant, avec une majesté paisible, qu'il eût repris ses sens. Quelques résiniers, jadis sobres, devenaient brutaux et paresseux; et on parlait maintenant d'un autre débit qui allait s'ouvrir, près du nouvel hôtel, à l'orée du courant d'Osques!
— Eh bien, fit Laugère impatient, cette dépêche?... Vous l'avez perdue?...
— Sûr que non, m'sieur Laugère... je l'ai pourtant mise là...