QUATRIEME PARTIE
voyant ainsi parée, il ne la trouverait pas plus tentante? Ce serait alors à elle de lui brider le mors ; car si elle consentait à appartenir à Arcomie, c'était sans la moindre tendresse, et elle le quitterait, le moment venu, aussi facilement qu'elle l'avait pris. Elle n'eut cesse qu'il ne lui eût fait, à courir ainsi les routes, rencontrer son ancien amant avec sa nouvelle conquête. Mais le regard de mépris hautain qu'elle jeta sur le couple ne lui attira que des rires de moquerie : Rodko parla entre ses dents de « singesse habillée » , et Martine la dévisagea si effrontément qu'Arcomie, pour empêcher que sa maîtresse ne se jetât sur eux, dut la pousser de force dans l'auto et partir à toute vitesse. Elle passa sa rage sur lui dans une volée de coups de poing, au risque de le faire déraper; Arcomie ne fit qu'en rire.
La « Colonie » apprit ces détails par Destribats ; alourdi et vieilli, il blâmait son associé qui, en s'affichant ainsi, jetait de la déconsidération sur la Société des terrains. Soubrac, plus grossier, enviait la bonne fortune de l'agent d'affaires et, dans l'espoir de le supplanter un jour, faisait les doux yeux à la drôlesse.
— Tout ça, disait Destribats, c'était de Vescandah!
Après avoir jeté feu et flamme, les Soubeyre, se convainquant de leur impuissance, reniaient leur fille. « Une malheureuse! Qu'on ne leur en parlât plus!... » Arcomie amenant lane à l'étang d'Osques, pour un déjeuner fin, descendit à l'hôtel Soubeyre. Narcisse et Honorine, flattés, les accueillirent avec une parfaite dignité; Soubrac fut de la partie, Destribats ne put les offenser par un refus ; les trois hommes et la belle fille burent pour deux cents francs de vins fins et de Champagne et s'enivrèrent crapuleusement.
Avec l'automne et l'exode des clients d'été, un calme relatif descendit sur le pays d'Osques; seuls les travaux
de construction attestèrent l'invasion lente et continue. C'en était Gni à présent du paradis de recueillement. La marée malpropre des êtres et des choses venait battre aux portes de la Maison-Blanche. Que serait-ce lorsque le pourtour du lac serait entièrement construit; car, jusqu'à présent, sauf leur encerclement entre la route macadamisée et la plage, il n'existait pas encore de voisins trop proches. Mais déjà l'étau se resserrait : au nord les bicoques de Soubrac gagnaient du terrain ; au sud, en face du grand hôtel neuf, Destribats bâtissait des chalets; de plus, on annonçait pour l'été l'installation d'un bazar de nouveautés; un coiffeur avait loué d'avance une boutique près des Soubeyre; le boucher de Géglosse devait créer une annexe, et Bascoux la Loupe ajoutait à sa buvette un comptoir d'épicerie. On parlait d'ouvrir un bureau de poste auxiliaire. Et l'électricité fonctionnerait dès juillet.
— Que deviendrons-nous, demanda Coustance Sabattet, quand Osques sera un véritable bourg?
— Rien de plus, rien de moins, dit Bréchart, on s'accoutume à tout.
— Mais c'est, dit iMlle de Kervo, que la vie augmente tous les jours ; un petit poulet qui coûtait autrefois deux francs en vaut trois ; les marchandes de légumes ambulantes montent chaque jour leurs prix. Cotiche apportait des beaux poissons pour dix sous la livre, dont il demande aujourd'hui le double.
— C'est une ascension fatale, dit Maraval, elle n'est pas particulière à ce coin-ci. En somme l'existence coûte moins encore qu'à Paris.
Laugère constata :
— Nous souffrons de la transformation de ce petit pays : cependant lorsque Osques sera devenu un village, avec ses services réguliers, nous y jouirons du