‹ Sous les pins tranquillesChapitre 95 sur 132 · QUATRIEME PARTIE · texte numérisé non relu

QUATRIEME PARTIE

calme habité et demi -bruyant que les mœurs françaises, douces et aimables, assurent à toutes les agglomérations humaines.

— Il est certain, dit Mme Sabattet, que les exploiteurs de ce rivage, Soubrac et consorts, lorsqu'ils auront abattu assez de beaux arbres et élevé assez de maisons, s'en iront ailleurs continuer leur œuvre de destruction. Mais ce qu'ils ont apporté avec eux restera; la gabegie quotidienne des boutiquiers, l'ivresse versée par les marchands de vins, la vulgarité des touristes, l'envahissement du lac et de ses bords par une gent disparate.

— Résignons-nous, dit Bréchart. Ce n'est pas à nos âges qu'on refait sa vie.

Mais le stoïcisme de tous trahissait une tristesse croissante. A leurs âges... avait dit Bréchart. Oui, ils sentaient peser le poids des années : avec elles s'accentueraient les inGrmités et les maladies. Sans doute était-ce le sort commun, mais peut-être, dans la plénitude de leurs sentiments d'autrefois, se fussent-ils adaptés plus patiemment et sans secousses.

Mme Sabattet, avec les premiers frissons d'automne et malgré les grandes flambées, vit s'aggraver son mal. Elle passait des nuits d'angoisse, où plus d'une fois Dorothée la surprit, assise sur son lit, étouffant. Elle l'aidait alors à s'appliquer des ventouses, lui faisait respirer de l'éther. Le colonel se livrait à ses promenades solitaires ou s'enfermait dans ses lectures pieuses ; Guy Laugère obéissait à un obscur travail intérieur qui le rapprochait, sinon de l'Eglise, du moins de la foi. Il avait toujours été déiste; il commençait à admettre le rôle d'une providence vigilante dans l'univers; ses idées sur l'immortalité de l'àme se précisèrent aussi. Il ne eacha point cette évolution à ses amis; Constance Sa-

battet, avec sa largeur d'idées ordinaire, ne combattit pas cette crise morale, mais se sentit plus isolée de voir son plus cher compagnon s'acheminer vers des convictions qu'elle ne partageait pas. Maraval accueillit avec son sourire amical les hypothèses de Laugère; seul, \i. Bréchart en tira contentement. Il avait toujours espéré que Guy Laugère entrerait un jour dans les chemins de la croyance; il avait prié ardemment pour le voir se convertir. Mais, instable et d'esprit critique, Guy I.augère s'arrêta à mi-route, conclut qu'une religion était utile surtout pour les âmes faibles et médiocres; c'était un frein pour les vices et les passions populaires, et à ce titre on pouvait déplorer que des sentiments si nécessaires se fussent affaiblis. C'était, entre Bréchart et lui, un sujet de discussions interminables.

— La foi revivra, affirmait le colonel. Consentez donc à en voir partout les indices ! Et quel orgueil malsain de croire qu'elle n'est utile qu'aux malheureux et aux simples d'esprit! C'est à des hommes comme vous qu'elle est indispensable. L'orgueil est le plus grand péché de l'esprit, et c'est lui qui tarit cette science sur laquelle on fonde tant de vains espoirs.

Adrienne restait rêveuse et préoccupée : l'amour l'avait frôlée de son mystérieux coup d'aile; elle pensait à Pierre Esbros. Elle s'occupait de la jeune Mercedes, que sa mère, après force larmes et une résistance pathétique, avait fini par abandonner aux Iribarne; elle avait mis à profit ses premières semaines de solitude pour se marier. Elle s'appelait à présent Mme Cajamira; dans son magasin de prin>eurs et de fruits d'Espagne, le senor Cajamira, élégant et parfumé, la moustache en croc et les mains blanches, regardait s'agiter les commis et fumait des cigarettes. La -jeune Mercedes semblait se plaire avec son oncle et sa tante, acceptant

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