‹ Sous les pins tranquillesChapitre 96 sur 132 · QUATRIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

QUATRIÈME PARTIE

docilement l'enseignement ménager de Mlle de Kervo et de Françoise, quelques leçons de français et de calcul que lui donnait Adrienne. Elle rappelait sa mère, à la sourde inquiétude de Pierre et au mécontentement de (jratiane, par le soin qu'elle prenait de sa personne: une coquetterie innée et le goût de la parure qui allait bien à son joli visage.

— Il faudra la marier de bonne heure, dit Maraval à Mme Sabattet qui soupira :

— Heureusement qu'elle a des goûts affinés. Elle ne s'encanaillera pas, espérons-le du moins, comme cette pauvre Martine. C'est affreux de ne rien pouvoir pour cette petite malheureuse. La société devrait être armée contre de semblables séducteurs.

Maraval répondit :

— Les Soubeyre auraient pu se prévaloir de leur droit de correction paternelle. Mais la prison n'a jamais fait qne pourrir des natures semblables. Lorsqu'elle sera ensuite abandonnée, ce qui ne saurait manquer, peutêtre alors votre protection pourrra-t-elle s'exercer utilement. Vous l'enverrez à notre hospice des filles-mères; l'enfant est si souvent un rachat pour la femme tombée!

Mme Sabattet eut un geste découragé. A ses soucis s'ajoutait, plus intense qu'elle n'eût supposé, son anxiété pour le sort de Pierre f^sbros, dont elle ne savait toujours rien. Un commissaire du gouvernement, à la demande de DespejTon malade et empêché de venir se justifier en France, s'était embarqué pour Saigon, afin d'enquêter sur les malversations reprochées à l'ancien ministre et à son entourage. Despeyron d'autre part avait entamé un procès contre le plus important des journaux qui l'avaient attaqué. Du coup, la presse, prudente, s'était tue. Inquiète de ne rien recevoir, — il lui semblait que Pierre Esbros aurait pu lui écrire, — Cons-

tance Sabattet s'était décidée à lui envoyer une lettre; elle y révélait, avec ses craintes, une amitié que la distance, la réflexion, l'intérêt dont elle ne pouvait se défendre, avaient consolidée; si bien qu'elle lui offrait ses services et, en cas de besoin, son dévouement.

« Sans avoir beaucoup de crédit, avait-elle écrit au jeune homme, je suis restée en bons termes avec quelques hautes personnalités que mes occupations m'ont fait connaître; si vous vous trouviez, sans qu'il y ait de votre faute, dans une passe difficile, confiez-vous à moi en toute franchise. Par un vieil ami du président de Saubusque, par M. Guy Laugère, par M. Maraval, je puis faire agir le président du Conseil d'Etat; et le célèbre médecin Grandier, sénateur, est au mieux avec l'Elysée. Mais, je vous en conjure, tirez-nous d'une attente pénible. Je ne doute pas de vous, je ne veux pas douter de vous, je veux vous aider à défendre votre honneur attaqué : donnez-m'en les moyens en me confiant toute la vérité. C'est votre avenir qui est en jeu, et quelque chose de plus que votre avenir : votre intégrité morale que personne, après justification, ne devra pouvoir suspecter! n

A son grand étonnement, aucune réponse ne vint. Cependant les journaux avaient cessé leurs attaques et Despeyron son procès. Le commissaire du gouvernement, dans un rapport mitigé, mais en somme favorable, montrait l'exagération des imputations dirigées contre le Gouverneur général. A la rentrée des Chambres, une interpellation eut lieu; le ministre des Colonies et le président du Conseil couvrirent de leur responsabilité les actes de Despeyron. Le Matin, la Croix, les autres journaux, en reproduisant l'ordre du jour de majorité, reconnurent que leur bonne foi avait été surprise. Étouffée, cette grosse affaire tombait dans l'indifférence

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