MAGDELEINE
La Toiture le conduisit chez lui ; il prit la lettre et se fit conduire chez Magdeleine ; le cocher se trompa de route ; Stephen sortit de la voiture et le battit ; une patrouille voulut l’arrêter ; après une longue résistance, il s’échappa avec un coup de baïonnette dans le bras.
Gomme il courait, il fut arrêté par un coup de fouet dans la figure; c’était le cocher qui lui demandait de l’argent; il fouilla dans ses poches, il avait perdu sa bourse ; il donna au cocher un coup de pied dans le ventre.
Enfin il arriva en courant; toutes les horloges des églises sur la route sonnaient minuit; les cloches avaient l’air de rire de lui. Le portier refusa de lui ouvrir ; il fit un bruit affreux, le portier sortit et lui donna un coup de bâton sur la tête.
Stephen tomba par terre ; des passants le firent transporter chez lui. On le coucha; comme il sommeillait, une voix lui dit à l’oreille :
— Vous n’ètes pas venu m’apporter ma lettre, je viens lu chercher.
Voilà ce qu’il rêva.
sous LES TILLEULS 25S
Alors, à cette voix, il se réveilla en sursaut; il n’y avait personne autour de lui, il était baigné dans la sueur.
Tout à coup il entendit feuilleter des papiers : il frissonna de tout le corps, s’enfonça les ongles dans la chair pour s’assurer qu’il ne dormait pas ; il était bien éveillé, mais il avait une fièvre horrible, il ne pouvait distinguer ce qu’il avait vu dans son rêve de ce qu’il entendait, il ne savait où finissait ni où commençait le songe.
Et d’ailleurs il entendait toujours feuilleter des papiers.
— Ma chambre est fermée: un être vivant ne peut y entrer... Si elle est ici, c’est qu’elle est morte... c’est son âme.
Ses cheveux lui faisaient mal sur la tête.
Et toujours on feuilletait les papiers.
11 prit un couteau à son chevet, se leva d’un bond, et d’un coup de poing ouvrit un volet et une fenêtre ; un rayon bleuâtre entra et lui montra, tombant sous son bureau, les plis d’une longue robe blanche comme un linceul.
Et il entendait toujours feuilleter les papiers.
Alors, il sauta par la fenêtre, tomba sur l’herbe humide et froide, et s’évanouit; mais bientôt le froid le fit revenir à lui,
La fenêtre était basse, il n’était pas blessé; le jour commençait à poindre. Il rentra dans sa chambre, il courut à son bureau et retrouva la lettre de Magdeleine qu’il avait conservée. Il vit sa robe de chambre sur son fauteuil, et des poissons dans un vase et nageant sur le sable faisaient entendre le bruit de papier que l’on feuillette.
Il sonna un domestique et lui ordonna d’aller chez Edward savoir des nouvelles de sa femme ; puis il changea d’idées et y alla lui-même. Mais toutes les portes étaient fermées, il se promena longtemps dans la rue ; la por^e s’ouvrit, il demanda si tout le monde se portait bien chez Edward.
— Parfaitement bien, et l’on prépare les chevaux, car ils vont déjeuner en ville.
Stephen s’en alla; il était blessé de la voir tranquille et dans sa vie ordinaire, tandis qu’il avait tant soulfert à cause d’elle toute la nuit.
— Elle a dormi calme ; ses songes ont été agréables et ne lui ont parlé que des plaisirs du lendemain ; je n’y ai aucune place, moi, malheureux, qui ai usé pour elle mes plus belles années et décoloré tout le reste de ma vîe.
Puis il pensa que le sommeil de Magdeleine n’avait été interrompu que par les caresses d’Edward; il frappa du pied et éclaboussa un officier qui passait.
Il se plaignit en jurant; Stephen était de mauvaise humeur et lui répondit brusquement. Ils allèrent chercher des épées et se battirent. Stephen donna un coup d’épée à son adversaire et lui demanda pardon de sa brusquerie.
La matinée était un peu avancée, et d’ailleurs il n’eût pu, dans la situation d’esprit où il se trouvait, aller se mêler à une orgie ; il monta à cheval et partit revoir la maison deM. Müller.
Elle était déserte depuis la mort de son propriétaire. Dans la cour, l’herbe avait cru entre les pavés.
Le jardinier seul l’habitait.
— Une belle bête ! dit-il, en caressant de la main le cheval gris de Stephen et en lui arrangeantla crinière. Vous rappelez-vous, monsieur Stephen, quand vous êtes parti d’ici un matin, que j’ai porté votre malle sur mon bidet? Je l’ai vendu, le pauvre animal, car il n’y a pas grand’chose à faire ici ; M. Edward et sa femme n’y viennent jamais.
Stephen croyait revivre au jour où il partit le matin si pauvre d’argent, si riche de courage, de force et d’espoir, si riche de son amour et de celui de Magdeleine.
Il monta au jardin. Le jardinier le suivît.
Les tilleuls étaient nus, ainsi que les chèvrefeuilles; l’aubépine était couverte de baies rouges comme des grains de corail, et, à leur approche, une foule d’oiseaux qui les becquetaient s’envola en criant.
Il regarda tout, reconnut tout, les deux lettres sur l’écorce du vieux tilleul, le banc de verdure.
— Je prends soin du jardin de M. Müller, dit le jardinier; et, si vous venez au printemps, vous verrez qu’il n’a jamais été plus beau. Le pauvre cher homme, s’il revenait, je suis sûr qu’il serait content; c’était là un bon maître. Pour M. Edward, dont je ne veux pas dire de mal, il n’est pas capable de distinguer une tulipe d’une renoncule, et il est bien brusque avec les domestiques.
Il faisait très-froid.
Stephen remonta à cheval après avoir donné de Targent au jardinier, puis il partit.
Mais, comme il retournait la tête pour voir encore une fois la
maison, son cheval eut peur, se cabra; Stephen, surpris, voulut se retenir à la bride ; le cheval se cabra davantage et roula par terre avec son cavalier.
Le jardinier, qui le regardait partir, accourut. Stephen était relevé, mais un de ses bras et une de ses jambes étaient trèsmeurtris.
Il rentra chez le jardinier, et Ton alla chercher un chirurgien pour le saigner. Cet accident le retint deux jours dans la maison de M. Müiler ; il coucha dans la petite chambre qu’il avait occupée autrefois.
Pendant ces deux jours, une révolution se fit dans l’esprit de Stephen ; il regarda la vie qu’il menait et la trouva tellement vide qu’il en fut effrayé.
Il vit que Magdeleine avait gardé son âme, et que son corps seul et ses sens lui restaient ; il comprit que la seconde moitié de la vie n’est que la conséquence de la première moitié;
Qu’il fallait bien récolter ce qu’il avait semé ;
Qu’un amour violent comme celui qu’il avait éprouvé ne se dépouille pas avec les vieux habits; qu’il est comme une liqueur corrosive qui ne teint pas seulement l’écorce du bois, mais pénètre jusqu’à la moelle et le colore;
Et qu’il fallait livrer le reste de la vie à l’amour, qui en avait pris le commencement, quelques souffrances qu’il eût à endurer, car ce n’était pas une résolution volontaire : il était comme un malheureux qui, laissant prendre dans la meule d’un moulin à eau le bout de son vêtement, y passe tout entier et est broyé, bras, corps et tête, sans qu’aucune force le. puisse sauver.
— Eh bien, dit-il, je cède; je suis à elle corps et âme ; à elle mon passé et mon avenir; à elle ma vie de ce monde, et encore une autre vie, s’il y en a une après celle-ci ; à elle mes pensées, mon souffle, mes regards; à elle moi tout entier.
, » Mais elle sera à moi.
)) Car la vengeance est une chose douce au cœur et plus juste qu’aucune autre .
» Magdeleine sera à moi et je me vengerai d’Edward.
» Il n’y a pas d’autre droit ni d’autre justice que la force ; le plus fort a raison : je serai le plus fort.
» Foulé aux pieds, méprisé, j’ai VU froisser tout ce qu’il y avait en moi de naïf, de bon, d’honnête et de grand ; et le bonheur est pour ceux qui sont méchants, perfides et petits: je l’aurai aussi, le bonheur, je serai méchant et perfide.
» Magdeleine sera à moi.
» Je me vengerai d’Edward,
» J’en jure par tout ce qui m’entoure, par le ciel et la terre, par mon corps et mon âme, par mon amour pour Magdeleine.
» Oui, Magdeleine sera à moi î répéta-t-il. »
Il s’arrêta comme en proie à une pensée soudaine : ses yeux brillèrent comme des charbons ardents, et il répéta :
— Oui, elle sera à moi... et...
Il finit sa phrase par un rire infernal.
GXIV
Stephen, de retour à la ville, fît quérir les meilleurs tailleurs.
Beaucoup ont, de notre temps, et précédemment, et de tout temps, déclamé contre les habits, et ont paraphrasé de toutes les manières l'habit ne fait pas le moine*
Nous-même, de notre côté, il y a eu un moment de notre vie où nous ne pouvions voir qu’avec la plus grande indignation la préférence que de prime abord on accordait ou paraissait accorder à un homme bien mis sur nous, qui l’étions assez mal, pour deux causes : c’est que, fils fugitif, nous étions trop pauvre pour qu’on pût nous appeler enfant prodigue ; la seconde, c’est que, plein d’illusions que nous regrettons parce qu’elles étaient grandes et belles, plus mille fois que la vérité, nous professions un souverain mépris pour tout ce qui ue venait pas de l’âme.
Ce mépris pour la beauté extérieure était une sottise : il est évident qu’elle produit une forte attraction, et que, pour tin chien, pour un cheval, pour une femme, pour un homme, nous nous sentons comme entraînés à un accueil plus affectueux par leur beauté.
Nous ne voyons pas pourquoi, dans la vie et dans les relations sociales, on ne prendait pas sa part de ce qu’il peut y avoir d’a-
vantageux et de propre à les rendre plus agréables; pourquoi on ne ferait pas tous ses efforts pour acquérir sur les autres cette puissance d’attraction que quelques-uns ont sur nous : on ne peut nier non plus que la parure n’ajoute à la beauté.
Nous n’entendons pas par là des cravates raides de telle sorte qu’un homme qui arriverait de la lune penserait que ceux qui les portent sont des criminels condamnés à un long supplice. Nous ne faisons pas l’éloge non plus du costume de notre temps, qui se prétend artiste. Nous entendons par la parure, l’emploi de certaines couleurs et de certaines formes qui dessinent plus avantageusement le corps.
Une fois accordé que la parure ajoute à la beauté, la cause des habits est gagnée; nous avons naturellement une sorte de reconnaissance pour l’homme qui nous offre un aspect agréable à reposer les yeux, tandis que celui qui se montre peu soucieux de sa beauté se montre aussi peu désireux de nous plaire et de nous attirer à lui, et par conséquent n’a pas droit à notre accueil ni à cette bienveillance vague qui précède les relations amicales.
Il n’est pas donné à tout le monde de discerner tout d’abord l’âme à travers l’enveloppe du corps. Il faut être Virgile pour savoir tirer les perles du fumier d'Ennius. Quelque belle. oue soit votre âme^ vous ne pouvez vous en revêtir, et vous le pourriez, que vous ne voudriez ni l’exposer à tant de froissements, ni prostituer à tous ce ~ui n’appartient qu’aux amis.
Si vous repoussez de vous les regards, tel homme dont l’âme a avec la vôtre une sorte de confraternité, ne prendra pas la peine de s’en assurer, ou, s’il le fait, il aura une sensation désagréable : « Dans quel vilain vase ce parfum a-t-il été renfermé ! »
Tandis que la beauté qui arrête agréablement les yeux fait désirer que l’âme, dont elle est comme l’enseigne, vienne compléter le charme ;
Gomme on désire qu’un bel oiseau ait une voix mélodieuse.
Une fleur éclatante un suave parfum.
Il nous semble une niaiserie et une affectation ridicule de feindre de mépriser la beauté du corps comme on le fait ordinairement. D’une part, ce mépris est simulé, car autant l’on s’occupe peu de parer et de cultiver l’âme, autant on soigne, on lave, on parfume le visage et les mains, on se met des fausses dents et de faux cheveux, on se peint des veines et des sourcils, on met du blanc et du rouge.
Le peu de préceptes que Von prend la peine de connaître pour régler sa nature morale sont méprisés et nullement suivis ; les meilleurs ne sont pas estimés à l’égal du dernier cosmétique, et Guerlain le parfumeur a plus de clients que n’en ont à eux tous les philosophes de cette ville.
D’autre part, ce mépris feint pour les avantages physiques, vient, selon nous, de ce que, si l’on en est dépourvu, il est assez difficile de se les attribuer, tandis que, pour les qualités du cœur, il suffît, pour être cru par le plus grand nombre, de dire : «Je suis sensible, généreux, brave, franc, etc. » On ne fait semblant de mépriser la beauté que parce qu’on ne peut pas persuader aux autres que l’on est beau, comme on leur persuade que l’on est vertueux; la beauté est, dans le domaine des sens, le juge qui trompe le moins l’homme ; la vertu est hors de leur domaine.
La plupart des hommes sont obligés de vous croire sur parole si vous leur dites que vous êtes vertueux ; ils n’ont pas la même confiance si vous dites que vous êtes beau. Le mépris pour la beauté est le mépris du renard pour les raisins qu’il ne peut atteindre.
Nous ne voyons pas de cause à la préférence que l’on accorde à la beauté morale sur la beauté physique, en admettant que le mépris pour la dernière soit véritable.
Parce qu’une rose a un suave parfum, faut-il mépriser son feuillage dentelé et épais d’un si beau vert, ses pétales d’une couleur si fraîche et si tendre, humide de rosée, de fraîcheur et de jeunesse ?
Parce qu’un oiseau a un chant harmonieux, faut-il ne pas s’apercevoir que son plumage est éclatant, que son œil est vif et que ses ailes entr’ouvertes au vent sont brillantes ?
Et encore, quand l’oiseau est caché sous les feuilles, sa voix peut prévenir en sa faveur avant qu’on l’ait aperçu ; le vent du soir peut vous apporter de loin le parfum de la rose cachée dans un buisson ; mais chez l’homme les qualités du cœur sont cachées ; il faut, comme dit un vieux proverbe, avoir mangé avec un homme un boisseau de sel pour le connaître»
Il serait donc stupide de rejeter des avantages qui attirent à vous et donnent le désir de connaître ce que vous avez de bon au dedans.
Nous n’avons pas voulu ici prouver que la beauté est une chose bonne et estimable. Tout le monde est de notre avis quoi
qu’on en dise ; nous avons seulement cherché à établir que l’on peut avouer que l’on tient à être beau, que l’on peut dire : « J’ai le nez bien fait, » comme on dit : « J’ai du sang-froid : » « J’ai de jolis yeux, « comme : « J’aime tendrement mes amis. »
Nous ajouterons qu’il y a entre la beauté du visage et celle de l’âme une sorte de corrélation sympathique, et qu’un homme d’esprit ou un homme de cœur n’est jamais bien laid, et a une beauté à lui particulière.
Ceux qui nous connaissent personnellement seront peut-être surpris que nous, qui avons la triste habitude d’inspirer presque toujours un grand éloignement aux personnes qui nous voient pour la première fois, nous fassions l’éloge de la beauté, comme un prisonnier parlerait de la liberté.
La beauté étant admise comme une chose bonne et utile, et la parure ayant évidemment le pouvoir de l’augmenter, la parure est donc d’elle-même une chose également bonne et utile.
L’homme mal habillé inspire de la pitié ou de la répugnance aux indifférents, et chagrine ses amis, et lui-même, se voyant l’objet d’une sorte de mépris, a des manières âpres et haineuses, ou, se sentant au-dessous des autres, devient timide et maladroit.
Il faut avoir des habits.
Quand on devrait les voler, car les gendarmes, les huissiers, les jurés, le procureur général auront plus d’égards pour vous sur la sellette des accusés, si vous êtes bien mis que si vous êtes déguenillé, et votre tailleur même sera plus poli et plus accommodant si vous lui refusez de l’argent, ayant sur vous l’habit neuf que vous lui devez.
Un jour de décembre, à l’hôtellerie du Cheval noir, quatre hommes étaient assis à une table dans un coin.
Tous les buveurs étaient partis, les lampes éteintes, et les garçons de l’hôtellerie bâillaient et se frottaient les yeux, car l’heure où ils se couchaient d’ordinaire était depuis longtemps passée.
Mais les quatre étrangers avaient des droits évidents au respect de l’hôte; les plats vides couvraient la table, et un nombre prodigieux de pots de bière, les uns vides, les autres pleins, attes-
taient qu’ils étaient là depuis longtemps, et que leur écot récompensait le maître de la fatigue de ses garçons.
Les buveurs, au milieu d’épais nuages de tabac, parlaient entre eux à demi- voix.
— Cinquante florins pour attaquer une voiture, recevoir quelques coups de canne et nous en aller chacun chez nous; mein GottI c’est une affaire d’or.
— Tu vois les choses en beau. Qui sait si les gens de la voiture ne seront pas armés, si demain quelqu’une des places que nous occupons à cette table ne sera pas vide à l’heure du souper?
Il n’y aura qu’une femme, son mari et le cocher, et personne ne sera armé. D’ailleurs, n’avons-nous pas, quand on a réparé le clocher de la ville, exposé cent fois notre vie pour un demi-florin par jour ?
— Et toi, dit le premier interlocuteur à un de ses compagnons qui avait la tête dans les deux mains, que penses-tu?
— Je pense que, si nous ne sommes pas des imbéciles, l’affaire peut être excellente pour nous.
— Comment?
— Celui qui nous a payés pour attaquer la voiture nous a dit que l’homme et la femme revenaient du bal ! L’eau ne vous vientelle pas à la bouche en songeant aux belles bagues, aux bracelets et au collier dont elle sera parée ? Si nous pouvions nous emparer de tout cela et de la bourse du mari !
— Par les crânes des onze mille vierges qui sont à Cologne dans l’église Saint-Pierre, l’idée est grande et belle, mais l’exécution est difficile.
— Nullement. Quoi qu’il arrive, celui qui nous paye ne pourra nous dénoncer sans se dénoncer lui-même; nous devons aller attendre la voiture à une heure un quart dans le petit bois, il faut arriver une demi-heure plus tôt et l’attaquer presque à la sortie de la maison de campagne du baron : ensuite, si jamais nous rencontrons notre homme, nous jurerons que tout est arrivé par sa faute, qu’il s’est trompé d’heure et de lieu, et que nous avons volé ses gens pour garder une contenance.
— Mais il est possible qu’il nous ait devancés au rendez-vous et que les cris l’attirent.
Nous bâillonnerons les bavards, et, s’il arrive, on lui donnera par distraction un coup de bâton sur la tête, juste ce qu’il faut pour l’étourdir sans le tuer.
— Tope là !
— Parlons.
Il faisait un froid singulièrement piquant, le vent du nord faisait entre-clioquer les branches nues des arbres.
Stephen, depuis longtemps déjà, tenant son cheval par la bride, se promenait pour réchauffer ses pieds engourdis; il fit sonner sa montre.
— Minuit et demi ; encore trois quarts d’heure : c’est effrayant ! il y a de quoi mourir de froid. Magdeleine sera à moi, se disaitil; la posséder est aujourd’hui le seul but de ma vie; il me semble maintenant que l’air remplit mieux mes poumons, que ma vie est plus pleine; la vengeance aussi est une bonne chose; elle sera à moi !
Et encore il fit entendre un cruel ricanement.
— Ce n’est peut-être pas un mal, ajouta-t-il, de ne l’avoir pas épousée, car il est certain que ce que j’aimais, ce n’était pas elle, c’était une belle et poétique fille de mon imagination ; ce qu’elle aimait aussi, c’était le résultat de ses rêves de jeune fille.
i> Et ce qui me le prouve, c’est que, si je l’avais vue manger seulement, si je l’avais vue soumise aux mêmes besoins et aux mêmes nécessités que les autres femmes, mon amour eût été froissé; Magdeleine à moi ne m’eût donné qu’un cruel désenchantement de chaque jour; de même, elle voyait en moi plus qu’un homme ; sitôt qu’elle aurait vu que je ne suis rien de plus que les autres, elle ne m’aurait plus aimé. L’amour que nous avions l’un pour l’autre était un culte semblable à celui que l’on donne à Dieu.
» Au bout d’un an, nous nous serions hais.
» Mais, comme nous n’avons pas été l’un à l’autre, comme nous nous sommes tenus à une assez grande distance l’un de l’autre pour que l’on ne pût distinguer les inégalités de la peau, je suis toujours pour elle cet homme poétique et exalté, ce héros de roman qu’elle aimait; et je dois revenir dans ses rêveries avec d’amant plus d’avantages qu’elle a eu un homme à elle, qu’elle l’a vu comme elle m’aurait vu, si elle avait été m^i femme, avec toute les faiblesses et tout le prosaïque de l’humanité;
» Que, toujours de loin, je n’ai rien perdu de ma grandeur, que la petitesse de celui qu’elle a vu de près doit accroître encore à ses yeux.
» Et il faut qu’elle remplisse ma vie, c’est pour moi un besoin invincible; et ces folies, ces extravagances auxquelles je me suis livré par ces derniers temps, n’étaient pour moi qu’un prétexte de faire du bruit pour être entendu d’elle.
» Magdeleine sera à moi. »
A ce moment, des cris se firent entendre; il se jeta sur son cheval, et, au galop, courut vers l’endroit d’où ils semblaient partir.
C’était la voiture d’Edward, que quatre hommes entouraient ; le cocher fouettait ses chevaux de toutes ses forces, mais un coup de bâton le renversa de son siège: Stephen s’élança au milieu des brigands, persuadé que sa présence les ferait fuir, selon qu'ils en étaient convenus. Edward était tenu par deux hommes dans la voiture, tandis qu’un autre essayait d’enlever les bagues des doigts de Magdeleine évanouie.
Stephen donna un coup de cravache à ce dernier, mais celui qui avait renversé le cocher vint par derrière lui asséner sur la tête un coup de bâton.
Le hasard, le chapeau de Stephen ou un mouvement fît que le coup tomba sur l’épaule et la lui brisa plus d’à moitié. Furieux, il saisit un pistolet et étendit le brigand à ses pieds ; un second coup, tiré sur celui qui dépouillait Magdeleine ne l’atteignit pas, mais lui fit prendre la fuite; le cocher s’était relevé, et les deux autres brigands suivirent leur camarade.
La supercherie de Stephen avait manqué; mais le résultat était le même : il s’agissait pour lui de renouer avec Edward pour revoir Magdeleine.
Ce ne fut qu'à sa voix que Magdeleine le reconnut; il fut comblé de remercîments.
— Je me féliciterais, dit-il, de l’heureux hasard qui m’a amené à votre secours si je croyais au hasard; laissez-moi croire qu’un instinct secret et sympathique m’a averti du danger que couraient mes amis.
Puis on continua la route sans parler.
Chacun des trois personnages avait le cœur, ou l’esprit au moins, assez plein de pensées et d’émotions.
Edward n’était pas fâché de voir Stephen : leur ancienne amitié n’avait pu manquer de laisser des traces. Stephen était riche et lié avec tout ce qu’il y avait de mieux dans la ville; mais ü
craignait que son amour pour Magdeleine n’eût laissé quelque étincelle sous la cendre.
Magdeleine, qui plus d’une fois, dans son cœur, avait comparé Edward à Stephen et n’avait pas trouvé dans le premier cet amour exalté et poétique que l’autre exprimait si bien, était émue à la fois de crainte et de plaisir. Cet amour, qui avait survécu au temps et à l’abandon, et dont il venait de lui donner une nouvelle preuve, flattait, sinon son cœur, du moins sa vanité; mais, quand, à la lueur incertaine de la lune, elle aperçut sa pâleur et la maigreur de ses joues, elle songea à tout ce qu’il avait souffert pour elle, il lui sembla qu’il venait lui demander compte de ses douleurs, et de ses nuits sans sommeil, et de ses larmes.
Cependant elle pensa qu’Edward était son mari et son protecteur; elle se reprocha ce moment d’intérêt qe’elle avait senti pour Stephen, elle se rapprocha d’Edward et pencha la tête sur sa poitrine.
Pour Stephen, la présence de Magdeleine, sa voix, tout lui semblait une image fantastique; il n’osait respirer de peur que son souffle ne la dissipât et ne la fît évanouir. Il était presque fâché de sa supercherie ; mais le mouvement que fit Magdeleine pour se rapprocher d’Edward lui fit froncer le sourcil, et on eût vu sur sa figure un ricanement muet. Arrivés à la ville, ils se séparèrent ; Edward tendit la main à Stephen.
GXVII