‹ Sous les tilleulsChapitre 41 sur 50 · UN AMI · texte numérisé non relu

UN AMI

Stephen souffrait de son bras, il ne put dormir; et, d’ailleurs, les caresses affectueuses de Magdeleine pour Edward lui déchiraient les entrailles; il lui semblait les voir dans les bras l’un le l’autre; il se rappela son amour et ses souffrances, les promesses de Magdeleine et le jour de son mariage avec Edward.

» — Il faudra bien que quelqu’un paye tout cela, dit-il, et encore la force que j’ai eue hier de ne pas briser cette main que je tenais dans la mienne,

Edward entra, son accueil fut embarrassé; Stephen le prévint,

et, après quelques instants d’une conversation insignifiante^ lui dit :

— Tu m’as vu bien fou, mon cher Edwàrd, ne voulant écouter ni ta raison ni celle de mes autres amis, qui me disaient que mon amour était une fièvre qui se consumerait ellemême.

» Je suis guéri : j’ai vu hier ta femme sans la moindre émotion; la douleur de mon bras m’a empêché de dormir, je me suis examiné, et mon amour est bien mort. Ce n’était pas elle que j’aimais, c’était un vain songe, il s’est évanoui; je n’ai plus vu en Magdeleine que ta femme, et l’affection que je me sens disposé à a^oir pour elle n’est qu’un reflet de notre ancienne amitié à nous deux.

» Assez longtemps je me suis éloigné de mon ancien ami; j’ai voulu goûter tout ce qu’il y a dans la vie; j’ai vu que la seule chose vraiment bonne est l’amitié, et je suis heureux de pouvoir me rapprocher de toi sans danger pour ma tran^ quillité. »

Les deux amis se serrèrent la main et se rappelèrent leur joyeuse pauvreté, et les jours plus éloignés encore de leui enfance, ec le voisin dont ils volaient les pommes, et le précepteur dont ils brisaient le fauteuil et cachaient la perruque, et la vieille servante qu’ils enfermaient dans la cave.

Le lendemain, Stephen reçut d’Edward et de sa femme une invitation à dîner. Il montra une douce et aimable gaieté; il y avait du monde; son esprit fut très-goûté. On dansa : il ne savait pas danser; il vit avec dépit qu’Edward, qui dansait fort bien, prenait un avantage sur lui.

Le soir, il sortit; ses nerfs étaient dans une horrible agitation par suite de la contrainte qu’il s’était imposée; son air riant disparut de son visage comme un masque qu’il eût ôté avec sa main.

« — Ils n’ont pas eu de pitié de moi; ils ont eu la cruauté de s’embrasser devant moi. Malédiction! ils ne savent pas ce qu’ils m’ont fait de mal; j’ai eu la force de le cacher, car il faut arriver à mon but. »

Le lendemain matin, il fit appeler un maître de danse et un maître de chant.

Edward de son côté s’était d’autant plus volontiers rapproché de Stephen qu’il le savait riche et se proposait de lui emprun-

ter de l’argent pour rétablir ses affaires, qui étaient fort dérangées.

GXVIII

Stephen voyait Edward et sa femme presque tous les jours ; le soir, en les quittant, il savait qu’ils allaient se coucher, et il avait une peine incroyable à cacher la fureur qui le brûlait.

Il s’était fait présenter dans leurs sociétés ; il dansait et chantait agréablement; personne n’était mieux mis que lui, n’était mieux informé des nouvelles et ne les racontait avec plus d’esprit, et, quand il arrivait tard dans un salon, il trouvait tout le monde désœuvré et ne sachant que faire sans lui.

Sa fortune et son esprit lui avaient procuré les plus brillantes connaissances.

Le frère de l’électeur, auquel il avait rendu un petit service, avait parlé de lui à son frère, qui l’avait invité à aller passer quelque temps à la résidence.

Il s’était concilié l’amitié des artistes et des littérateurs ; il ne paraissait pas un livre nouveau qu’il ne l’eût le premier pour In faire lire à Magdeleine; pas un opéra n’était représenté qu’il n’eût une loge à offrir à Edward et à sa femme. Par moments, Edward se défiait de cet empressement ; mais il ne le voyait faire aucune impression sur l’esprit de Magdeleine, et, d’ailleurs, il devait beaucoup d’argent à Stephen, et il se voyait sur le point d’être obligé de lui faire de nouveaux emprunts.

GXIX

MAGDELEINE A SUZANNE

Je ne sais si c’est à ton absence, chère Suzanne, que je dois attribuer l’ennui que j’éprouve ; ce n’est pasbiendem’abandonner ainsi ; voilà tantôt trois mois que tu es à la résidence, et tu ne m’as écrit qu’une mauvaise petite lettre de dix lignes.

Je ne puis comprendre ce que j’ai, Suzanne; je ne souffre pas, mais je suis découragée.

Je suis aussi heureuse avec mon mari qu’il est possible de l’être; je ne vois aucune autre femme qui le soit plus que moi, et je ne sais trop ce que je pourrais demander de plus ; il m’aime

et se montre pour moi bon, complaisant et empressé; je ne forme pas un désir qu’il ne s’occupe de le satisfaire ; les femmes me félicitent et me portent envie.

Et pourtant je me sens amèrement découragée; l’âme d’Edward n’est pas en harmonie avec la mienne ; il y a une foule de mes sensations que je ne puis lui communiquer, parce qu’il ne les comprendrait pas ; il n’y a rien en lui qui exalte et échauffe l’imagination et qui inspire l’amour. J’ai pour lui une bonne et tendre affection ; mais il ne peut alimenter l’amour, et il ne peut même servir à l’amour de prétexte suffisant, car lui-même il n’ani exaltation ni poésie ; il m’aime tranquillement et à son aise; l’amour a sa place marquée dans sa vie et ne dépasse jamais les bornes : il n’y pense que quand il est au lit.

J’ignore si toutes les femmes sont comme moi, ma chère Suzanne; mais cela ne suffit pas à mon cœur, que je sens douloureusement mourir d’inanition. J’ai un époux qui m’aime et que j’aime, et cependant je ne puis partager avec lui toute ma vie, il ffiut que je garde pour moi seule certaines peines et certains bonheurs qu’il ne pourrait comprendre et qu’en souriant il traiterait de rêves et de folies.

SUZANNE A MAGDELEINE

Ta lettre m’inquiète, Magdeleine; comment se fait-il que jusqu’à ce jour tu n’aies pas senti ce vide dont tu te plains, et que tu t’en avises quand, depuis deux mois, ton ancien amant est auprès de toi?

Comment se fait-il que tu ne me parles pas de lui ? C’est pourtant une chose qui a quelque importance.

Comment se fait-il aussi que tu ne me parles pas de ton enfant, de Tenfant d’Edward?

J’ai peur, Magdeleine, car ce qui autrefois était une folie, serait aujourd’hui une folie plus grande encore, et, de plus, un crime,

Mais je suis folle de m’inquiéter ainsi et de te faire part de mes inquiétudes à propos d’une lettre que tu auras peut-être écrite un jour de mauvais temps et de mal de tête.

Rassure-moi et écris-moi souvent, car nous passerons la fin de

l’été à la résidence; les occupations de mon mari le retiennent auprès de l’électeur.

GXXI

MAGDELEINE A SUZANNE

Tu me fais injure, Suzanne, de croire que j’use avec toi de dissimulation. Il faudrait que je fusse bien folle de renoncer ainsi à une amitié qui a toujours été pour la plus grande part dans ce que j’ai eu de bonheur.

Non, dans mon vague ennui, la présence de celui que tu appelles mon ancien amant n’est pour rien.

Il est devenu raisonnable, et l’amitié qu’il nous témoigne, à Edward et à moi, n’a rien qui puisse alarmer. Je le l’avouerai, à toi, femme, que ses succès dans le monde, le rang qu’il y occupe par son esprit et son caractère, peuvent justement rendre un peu fi ère la femme qui a été aimée de lui comme je l’ai été, car il m’aimait bien, ma bonne Suzanne !

Il est peu changé ; seulement, le chagrin paraît avoir laissé sur son visage des traces profondes. Il y a du deuil dans ses yeux incertains, dans ses habitudes de corps nonchalantes, dans sa voix qu’il semble laisser tomber de sa bouche sans dessein. Mais, quand il s’anime, quand quelque chose va à son cœur ou à son esprit, son regard, comme autrefois, brille comme un éclair.

Ce qu’il y a de plus remarquable en lui, c’est son sourire. Quand il vient colorer son visage, ce n’est plus le même homme; ce sourire fait l’effet du soleil sur la verdure. Comme le bonheur l’aurait rendu beau, Suzanne 1 II y a quelques jours, une femme remarquait combien il y a de jeunesse dans ce sourire.

— C’est vrai, dit-il en souriant encore, mais amèrement : mon sourire est jeune, je m’en suis si peu servi ! »

Non, ma Suzanne, il n’est pour rien dans ma tristesse; j’éprouve au contraire un grand plaisir à le rendre heureux par notre amitié. Tout ce que je peux lui donner de bonheur me paraît une restitution et une expiration de ce qu’il a souffert à cause de moi.

Il n’y a pas d’amour possible entre lui et moi. Mon Edward et mon enfant me protégeraient contre le danger, si le danger se montrait.

Stephen est pour nous un bon ami, et l’affection que luilémoi-

gne Edward m’est ua sûr garant qu’il ne voit pas plus de danger que moi.

C’est donc ainsi que toi, et ton mari, que je déteste, vous sacrifiez l’amitié à la fortune etàl’ambition? Je suis bien tentée de te détester aussi. Mais qui aimerais-je, ou du moins qui aussi bien que toi comprendrait mon cœur et toutes mes folies?

Voici ce qui avait confié à Magdeleine une partie des souffrances de Stephen.

C’était dans un salon, il était tard: une grande partie des conviés était partie; le peu de personnes qui restaient s’étaient resserrées autour de l’âtre, et on en était venu à causer plus intimement. La franchise de Stephen avait excité celle des autres, et chacun racontait des histoires qui lui étaient personnelles.

Quand ce fut au tour de Stephen, il reprit les derniers mots d’Edward, qui avait raconté gaiement quelques-unes des anecdotes de leur bonne et insouciante pauvreté,

— Non, dit Stephen, la pauvreté n’est pas toujours une bonne chose, et j’ai le droit de le dire, moi qui en ai souffert pendant presque toute ma vie, moi qui suis son élève et qui n’ai d’instruction que celle qu’elle m’a donnée.

» Mon père, qu’un emploi lucratif eût pu mettre dans l’aisance, par des habitudes de désordre, vivait dans une sorte de pauvreté; ma mère était morte peu de temps après la naissance de mon jeune frère; une vieille servante la remplaçait près de nous.

» Notre logis avait toute l’apparence de l’aisance et même d’une sorte de luxe, et nous avions quelquefois des bouffées d’opulence pendant lesquelles l’argent se dépensait avec une ridicule prodigalité; puis, pendant longtemps, on retombait dans un état voisin de l’indigence : mon frère et moi, nous étions mal habillés et mal nourris, souvent nos souliers étaient percés, nos pantalons déchirés et rapiécés et notre linge sale.

» On nous envoyait à l’école, et nos petits camarades nous méprisaient; le maître d’école lui-même nous punissait plus que les autrest mon frère, qui était plus jeune que moi (nous étions alors tout petits), avait pour tout cela une entière insouciance.

Je crois Je voir encore avec ses yeux bruns pétillants, ses bonnes grosses joues, ses cheveux blonds, fins comme de la soie et tout bouclés : il était si gai, si joueur, qu’on lui pardonnait le plus 30uvent sa pauvreté, le maître lui montrait quelque affection, ît ses camarades jouaient volontiers avec lui ; mais moi, j’étais fier et je sentais douloureusement retomber sur mon cœur le mépris qu’on laissait percer pour nous; il s’amassait en moi de longs ressentiments, et la moindre chose m’exaspérait et me mettait en fureur ; j’étais à l’affût de toutes les humiliations, et je n’en laissais pas passer une,

» Comme nous étions mal habillés, s’il venait des parents voir les élèves, on nous faisait mettre derrière les autres et dans le coin le plus obscur» Le dimanche, tous les autres enfants avaient des habits de fête ; nous, c’est tout au plus si l’on nous mettait une chemise blanche, et le maître nous donnait des punitions pour avoir un prétexte de ne pas nous mener à la promenade avec les autres ; mon frère profitait de cela pour courir après les poules et atteler les lapins à de petits chariots ; moi, je pleurais dans un coin. Il venait m’embrasser et me disait : « Qu’as-tu donc, Stephen ? »

» Tous les autres enfants apportaient des paniers bien garnis de nourriture et de friandises pour leur repas du milieu du jour; nous, très-souvent, nous n’avions pas suffisamment pour nous nourrir. Mon petit frère était si joli, si gai, le voir souffrir m’aurait déchiré le cœur horriblement ; une larme de lui m’aurait donné envie de me tuer; je faisais semblant de n’avoir jamais faim pour lui en laisser davantage ; et puis, comme il n’était pas comme moi hargneux et querelleur, ses camarades partageaient avec lui des friandises ; il m’en apportait la moitié; mais pour rien au monde^ tout petit que j’étais, je n’aurais consenti à profiter de la libéralité de nos camarades que je n’aimais pas,

» Encore, quand on jouait, quand on luttait, je me tenais à l’écart; je refusais obstinément de prendre part aux jeux des autres, parce que je savais que mes vêtements, déjà vieux et usés, se déchiraient facilement et que je n’en avais pas d’autres pour les remplacer ; les autres disaient que j’étais poltron et que je n’osais ni lutter ni jouer avec eux. Jamais nous n’avions les livres nécessaires pour apprendre les leçons que l’on nous donnait; mon frère les apprenait mai ou point, et souvent ses cama-

rades lui donnaient des livres; moi, j’étais forcé d’emprunter un livre et d’apprendre pendant le temps de la récréation. Quelquefois on ne voulait pas m’en prêter; alors je ne savais pas ma leçon : rien n’aurait pu me décider à dire que nous n’avions pas d’argent pour acheter des livres; la pitié des autres m’aurait fait mourir : je disais que je les avais perdus ou déchirés, et l’on me mettait en prison, et là je pleurais encore.

» Et mon pauvre petit frère, à travers les fentes de la porte, venait me consoler et rire, et me raconter les bons tours qu’il jouait aux camarades, et je tâchais que ma voix ne trahît pas que je pleurais, car il aurait pleuré aussi, et les larmes n’allaient pas à sa bonne petite figure si gaie ; je me sentais fort, et j’aurais mieux aimé porter du chagrin pour deux que de lui en voir à lui.

» Ainsi je n’ai pas eu d’enfance : le bon rire, les jeux, l’insouciance, je ne connais rien de tout cela.

» Plus tard, j’ai vécu avec Edward dans une pauvreté bien gaie; mais depuis, seul, j’ai senti la faim, la faim qui déchire la poitrine, qui abat et décourage, qui fait voir le soleil et les jours ternes, qui ôte toute la force de sentir, qui empêche de croire à des jours meilleurs.

» Et c’est ma pauvreté qui a causé la mort de mon frère, de mon Eugène !

A ce moment, Stephen, qui avait commencé son récit presque gaiement, s’arrêta, mit son mouchoir sur sa bouche ; mais bientôt des sanglots convulsifs s’échappèrent; il se leva, demanda sa voiture et s’enfuit.

GXXIII

Un matin, Stephen reçut d’Edward un billet dans lequel il lui apprenait qu’un rhume très-fort le retenait chez lui et l’empêchait de faire la partie qu’ils avaient projetée d’aller patiner ensemble.

Stephen se trouva contrarié ; il patinait fort bien et Edward pas du tout, et il n’avait proposé cette partie que pour prendre sur Edward un avantage aux yeux de Magdeleine : non qu’il pensât qu’une femme se décide à aimer un homme parce qu’il patine mieux qu’un autre, mais il était persuadé que tout triomphe^ quelque petit, quelque momentané qu’il soit, intéresse tou-

jour une femme, et que, ne pouvant y prétendre par elle-même, elle aime à s’associer à ceux des hommes et à mettre sa tête sous la même couronne, qu’elle soit en or ou en gazon ; et, d’ailleurs, une suite de petites impressions finit par faire comme la goutte d’eau qui, tombant sans cesse, creuse le marbre le plus dur.

Il arriva chez Edward, et, à dessein, avait choisi le vêtement qui lui seyait le mieux.

Edward, en effet, avait la tête enveloppée de bonnets et de serviettes, et il était impossible de ne pas faire involontairement une comparaison entre lui et Stephen, bien fait, svelte et dégagé.

— Il fait un temps superbe, dit Edward, et je suis bien fâché de priver Magdeleine du spectacle des patineurs. Si tu étais bien bon, Stephen, tu la conduirais.

Stephen fut fâché de cette marque de confiance; il lui sembla qu’il combattait un ennemi sans armes, et il cherchait un prétexte de refus- quand Edward, attirant Magdeleine à lui, les deux époux s’embrassèrent tendrement.

Cet aspect ralluma son ressentiment, et il répondit qu’il serait plus convenable de l’accompagner seulement à cheval, et, pendant que l’on apprêtait la voiture d’Edward et que Magdeleine se revêtait de fourrures, il alla faire seller son cheval, son beau cheval gris.

Puis il accompagna Magdeleine, chevauchant à la portière de sa voiture ; et les gens les plus considérables de la ville le saluaient, et les femmes lui souriaient avec complaisance.

Il ne patina pas ; Schmidt, le cousin de Madeleine, les aborda et lui dit :

— Pourquoi donc ne patinez-vous pas, Stephen ? vous effaceriez les plus habiles de tous ceux qui sont ici.

Il fit une réponse évasive ; mais Magdeleine comprit que c’était pour ne pas la quitter.

Au retour, les yeux s’arrêtèrent sur son beau cheval, qu’il maniait avec autant de grâce que d’adresse ; plusieurs personnes l’abordèrent, tout le monde paraissait l’aimer et le vénérer.

Il dit à Magdeleine :

— Le pauvre Edward a dû s’ennuyer ; je le plains surtout d’être obligé de s’affubler ridiculement de bonnets et de serviettes; il ne pourrait se regarder dans une glace sans rire de lui-même.

Il salua Magdeleine et partit en caracolant, fort content de l’impression qu’il laissait.

Le lendemain il alla trouver Schmidt.

POURQUOI STEPHEN ALLA TROUVER SCHMIDT AUX CHE- VEUX BLONDS, LE COUSIN DE MAGDELEINE

Voici pourquoi Stephen alla trouver Schmidt aux cheveux blonds, le cousin de Magdeleine.

Schmidt n’était pas un méchant homme ni un homme de mauvaise foi ; ce n’était pas un querelleur, ni un menteur, ni un fat.

Ce n’était pas non plus un calomniateur, ni un voleur, ni un traître.

C’était pire que tout cela.

Schmidt était un homme nul, sans caractère à lui, sans individualité, semblable à un mauvais miroir qui reproduit tout ce qui passe devant lui en l’altérant et le gâtant.

Comme il n’était pas un homme complet, il prenait un peu de l’individualité de Tun, un peu de celle de l’autre, imitant et copiant servilement ceux qui lui semblaient avoir des succès dans le monde.

Depuis longtemps, Stephen l’avait séduit, et surtout depuis que, suivant sa résolution de reconquérir ses droits sur Magdeleine, il s’était placé au premier rang de la société.

Il empruntait à Stephen sa démarche, sa mise, ses idées, ses inflexions de voix et jusqu’à ces tournures de phrases et ces mots que l’on affectionne sans le savoir et dont on se sert habituellement.

Ses vêtements étaient semblables à ceux de Stephen, ses cheveux arrangés, sa cravate nouée de la même manière ; il s’emparait de ses opinions politiques et littéraires, de son jugement sur tout.

Il était devenu le reflet de Stephen.

De sorte que beaucoup de gens trouvaient qu’ils se ressemblaient, les croyaient deux amis intimes, et jugeaient Stephen

d’après Schmidt, accoutumé que l’on est à chercher des rapports d’humeur, de caractère et d’esprit entre deux amis.

Que très-souvent, si Stephen donnait son avis sur quelque chose, on lui disait : « C’est singulier, vous pensez là-dessus comme M. Schmidt, » ou : « Tiens ! vous vous êtes fait faire un pantalon semblable à celui de Schmidt. — Vous vous coiffez comme M. Schmidt. — Vous ressemblez prodigieusement à M. Schmidt. — Vous jurez comme M. Schmidt. »

C’est en vain que Stephen changeait ses habits à mesure que Schmidt les imitait; et, d’ailleurs, il ne pouvait changer ses opinions aussi facilement

Un jour, Stephen lui avait dit : « Je ne connais rien de bête et de creux comme l’imitation et le plagiat.

Schmidt n’avait pas vu là un reproche ; il n’avait vu qu’une idée dont il pouvait faire son profit.

Quelques jours après, dans un salon, Schmidt lui dit toiV haut : « Dites-moi, Stephen, connaissez-vous rien d’aussi bête et d’aussi creux que l’imitation et le plagiat ? »

Stephen rougit d’impatience.

Des assistants pensèrent que c’était de la part de Schmidt une manière de lui reprocher la ressemblance qui existait entre eux et que le plagiaire était Stephen.

Les ridicules qui se trouvaient en Stephen, adoptés par j Schmidt et chargés par lui, paraissaient plus évidents et choquaient davantage, et, ne les eût-il pas chargés, il y a tels défauts qui complètent l’ensemble d’une organisation, qui sont la conséquence de telles qualités correspondantes, lesquelles ne peu- I vent exister indépendamment de ces défauts : ce sont des défauts absolus, mais non relatifs, et on ne s’en aperçoit pas ; mais, si un autre s’en empare et les montre séparés de ce qui les encadrait, ils paraissent laids et nus.

C’est une chose précieuse que l’individualité. Nousne comprenons pas comment on peut désirer de ressembler à quelqu’un.

I J] vaut mieux n’êtrerienet être soi qu’être la charge, ou la cari- I cature, ou même une épreuve pâle d’un grand homme; il serait L désespérant de ressembler à Napoléon, ou à Voltaire, ouàByron. ; / Parce que, alors, chaque fois que l’on penserait à vous, on ipenserait aussi à celui auquel vous ressemblez, et l’esprit, même involontairement, ferait une comparaison.

C’est ainsi qu’une femme d’une médiocre beauté ferait mal de se montrer toujours auprès d’une femme extrêmement belle. C’est ainsi qu’il est désagréable de sortir avec un homme haut de six pieds.

Et quand, pour avoir votre individualité à vous, vous avez retranché de vous tout ce qui ne vous appartient pas, vous ave2 émondé tout ce qui a pu être greffé sur vous, et vous vous êtes fait petit et grêle pour ne pas avoir une hauteur et un embonpoint d’emprunt, il est exaspérant au dernier point qu’il arrive un parasite vous prendre la moitié du peu que vous avez.

Vous n’avez pas voulu ressembler aux gens plus grands que vous en vous élévant jusqu’à eux : il vient un homme qui établit une ressemblance entre lui et vous en vous tirant par les pieds et vous abaissant jusqu’à lui.

Vous n’êtes plus un homme, il faut lui et vous pour faire un individu; il s’attache et s’enlace après vous malgré vous; il marche avec vous dans vos bottes; il entre avec vous dans votre peau, au risque de la faire crever ; il se sert de vos passions, de vos vices, de vos peines, de vos plaisirs; de tout cela, vous n’avez plus que la moitié.

Si quelquefois il ne vous prend pas un tel dégoût de votre nature, qu’il usurpe et fait sienne, que vous aimiez mieux ressembler à un autre qu’à lui et que vous vous glissiez à votre tour dans la peau d’un autre, chassé que vous êtes par un usurpateur de vos habits, de vos goûts, de vos pensées, de vos sensations, de vos défauts, vous êtes comme un limaçon sans coquille.

L’homme qui vous expose à cette affreuse situation est votre plus mortel ennemi ; vous avez le droit de le tuer, car il dérange toute votre vie, il vous rend ridicule à vos yeux, et vous ôte l’esprit de vous-même.

Stephen arriva donc chez Schmidt et lui dit :

— Vous n’êtes pas riche ; j’ai à vous offrir une place de trois mille florins à Baden. Si vous n’acceptez pas, nous nous batirons demain et je vous tuerai.

Schmidt trouva l’offre bizarre, accepta laplacQ et partit pour Baden deux jours après.

Un jour, Stephen trouva Magdeleine occupée à écrire à Suzanne : à son aspect, elle cacha la lettre commencée, et ils parlèrent de choses insignifiantes.

Tout à coup les cris de l’enfant, qui était tombé, attirèrent Magdeleine hors de la chambre, et, pendant qu’elle apaisait le petit blessé et lui mettait des compresses, Stephen, qui avait remarqué où elle mettait la lettre, la prit et la lut rapidement.

MAGDELEINE A SUZANNE

« Tu as eu, je le crains trop, ma Suzanne, la prudence du chien de berger qni aboie quand un danger menace, mais qui ne peut dire quel est le danger. Tu avais tort de craindre pour moi la présence de M. Stephen, et c’est avec sincérité que je t’ai entièrement rassurée sur mon compte.

» Mais je ne suis pas aussi tranquille sur lui; il n’a pas, comme moi, des devoirs sacrés pour lui servir de garantie contre l’amour, et il peut ne pas regarder son amour comme un crime.

» Il m’aime encore, Suzanne ; je le crains et je le crois, et je dois prendre tes conseils à ce sujet... »

— Des devoirs sacrés! dit amèrement Stephen ; tout me rappellera donc ma vengeance? Ses devoirs sacrés, ils sont un crime, un crime affreux qui m’a condamné aux plus longues et aux plus horribles tortures, et cet enfant qu’elle aime, pour lequel elle donnerait cent fois ma chair et mes os, dont un cri l’a fait pâlir !

>> Cet enfant, il me rappelle qu’elle a été dans les bras d’un autre, qu’elle Fa conçu dans des transports de plaisir, qu’il est formé d’elle et de lui. Oui, oui, ma vengeance est légitime.

» Elle a peur de moi ; à cette crainte pour ma tranquillité succédera bientôt la crainte pour la sienne, et que lui ferait ma tranquillité si elle ne commençait pas à m’aimer? Il faut la rassurer pleinement, et qu’elle ne voie le danger que quand elle sera assez enlacée pour ne pouvoir plus y échapper.

Le soir, il revint, et dans un instant, où il se trouva seul avec elle, il lui dit :

— Magdeleine! dans un moment d’égarement heureusement passé, j’avais gardé une de vos lettres; comme il ne doit et peut plus exister entre nous qu’une bonne et sainte amitié, je vous la rends; il faut la détruire.

Magdeleine déchira aussi la lettre commencée pour Suzanne.

Elle voulut lui faire part de ses nouveaux sujets de tranquillité et de confiance, mais elle ne put écrire et l’emit sa lettre à un autre moment.

Peut-être, malgré le plaisir que lui faisait l’assurance du calme de Stephen, était-elle, à son insu, blessée de la mort d’une passion dont elle était fière.

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