‹ Sous les tilleulsChapitre 42 sur 50 · BEETHOVEN · texte numérisé non relu

BEETHOVEN

— Les rives de la vie d’abord sont riantes et couvertes de verdure; l’air est parfumé; les oiseaux chantent au bord dans les oseraies, et le soleil, qui se lève derrière les saules, promet une belle journée. Tandis que votre bateau glisse et que, croyant à l’avenir, vous accusez sa lenteur, votre âme et votre corps jouissent d’un bien-être qui fait trouver plaisir à vivre.

» Mais de loin ceux qui vous précèdent sur le fleuve vous crient, et leur voix rompt péniblement l’harmonie de l’eau qui balance les joncs et le feuillage qui frissonne.

» Ne vous livrez pas à ce plaisir qui charme vos sens: c’est une illusion, c’est une fantasmagorie; tout cela va s’évanouir.

» Car eux, ils n’ont plus sur les rives qu’une herbe jaune et brûlée, de vieux sapins desséchés, et l’eau qui coule à peine, et les marais qui répandent de fétides exhalaisons; ils voudraient remonter le courant, mais aucune force humaine ne le peut; ils croient que ses belles rives ont fui, qu’elles se sont transformées , non, ce sont eux qui ont passé; elles restent pour ceux qui viennent après eux, qui passent comme eux. La vie est divisée en zones, espoir, jouissance, regret, et le courant vous entraine irrésistiblement à travers ces zones, quelque vigoureux que vous soyez, il vous faut passer par où passent les autres. Vous voulez arrêter vos regards sur une plante, respirer l’odeur d’une fleur ; non, le courant vous entraîne, marchez. Le plaisir reste, c’est vous qui fuyez : l’aspectde la plante, leparfunvde

la fleur, le chant de Foiseau, il y a derrière vous d’autres hommes qui en jouiront un instant, et qui, comme vous, passeront en les regrettant.

Stephen, après ces paroles, s’arrêta et se chauffa la paume des mains devant Fâtre flamboyant.

Magdeleine était à l’autre coin de la cheminée ; quelque s personnes étaient devant. Edward, ou fond du salon, lisait, avec une inquiétude visible, des lettres qui lui étaient arrivées.

— Il faut, dit un des assistants, que vous soyez sorti de votre maison du pied gauche ce matin, ou que vous ayez rencontré une corneille, pour assombrir le coin du feu par des images d’autant plus tristes qu’elles sont vraies .

— Non, dit Stephen en laissant paraître sur sa flgure un sourire passager comme un flocon de nuages sur le soleil d’été, je sui-s sorti à cheval et je n’ai rencontré personne qu’une jolie fille avec son amoureux, ce qui' est un aussi bon présage que de voir des tourterelles ; mais ce qui me porte à la mélancolie, c’est une nouvelle que j’ai apprise hier soir.

Toutes les figures se tournèrent, tous les cous s’allongèrent vers Stephen.

— C’était la mort de Beethoven; i! est mort le 26 mars.

Un nufcige passa sur les physionomies.

— Il n’a eu, continua Stephen, qu’un moment de bonheur dans sa vie, et ce bonheur l’a tué.

Toute sa vie, pauvre, relégué dans la solitude par le mépris des autres et son caractère naturellement sauvage et aigri par l’injustice, il y composait la plus belle musique qu’un homme ait jamais faite. Il parlait dans cette belle langue aux hommes, qui ne daignaient pas l’écouter, comme la nature leur parle par cette céleste harmonie du vent, de l’eau, du chant des oiseaux. Beethoven est le vrai prophète de Dieu, car mul il a parlé le laugage de Dieu.

» Et cependant son talent était méconnu à tel pcdnt, que luimême a dû plus d’une fois, et c’est pour l’artiste k. plus atroce fortune, douter de son génie.

Haydn lui-même ne trouvait pas pour lui d’autre éloge que de dire : « C’est un habile claveciniste. » Autant dire de Giérinault : « Il broie bien les couleurs ; » autant dire de Gœthe : Il ne fait pas de fautes d’orthographe, >» ou : « Il a une belle écriture, »

» Il avait un ami, Hummel; mais la pauvreté et Tin justice irritaient Beethoven et le rendaient quelquefois injuste luimême; il était brouillé avec Hummel, et depuis longtemps ils ne se voyaient plus ; pour comble de malheur, il était devenu complètement sourd.

» Alors Beethoven s’était retiré à Baden, où il vivait, tristement isolé, d’une petite pension qui suffit à peine à ses besoins. Son seul plaisir était de s’égarer dans une belle forêt qui avoisine la ville, et seul, livré à son génie, de composer ses sublimes symphonies, de laisser son âme s’élever au ciel en accents harmonieux, et de parler aux anges une langue trop belle pour les hommes, qui ne la comprenaient pas.

» Mais, au moment où il y pensait le moins, une lettre le ramena malgré lui sur la terre, où l’attendaient de nouveaux chagrins.

» Un neveu, dont il avait pris soin et auquel il s’était attaché par le bien même qu’il lui avait fait, lui écrivait qu’impliqué à Vieune dans une fâcheuse affaire, la présence seule de son oncle pourrait l’en tirer.

» Beethoven partit, et, pour ménager l’argent, fit une partie de la route à pied. Un soir, il s’arrêta devant une mauvaise petite vieille maison et demanda l’hospitalité ; il avait encore plusieurs lieues pour arriver à Vienne, et ses forces ne lui permettaient pas de continuer la route ce soir.

>* On l’accueillit, il prit part au souper et ensuite se mit au coin du feu sur le siège du chef de la famille.

» Quand la table fut enlevée, le maître ouvrit un vieux clavecin, et ses trois fils prirent chacun leur instrument, attaché à la muraille; la mère et sa fille étaient occupées à quelques travaux de ménage.

» Le père donna l’accord, et tous quatre commencèrent avec cet ensemble, ce génie inné pour la musique que les Allemands seuls possèdent. Il paraît que ce qu’ils jouaient les intéressait vivement, car ils s’y abandonnaient corps et âme, et les deux femmes quittèrent leur ouvrage pour écouter, et sur leurs figures naïves on voyait une douce émotion, on comprenait que leur cœur était serré.

» C’était toute la part que Beethoven pouvait prendre à ce qui se passait, car il ne pouvait entendre une seule note; seulement, â la précision des mouvements des exécutants, à l’animation de

leur physionomie, qui faisait voir qu’ils sentaient vivement, il songeait à la supériorité de ces hommes sur les musiciens italiens, machines musicales bien organisées.

>» Quand ils eurent fini, ils se serrèrent la main avec effusion, comme pour se communiquer l’impression de bonheur qu’ils avaient ressentie, et la jeune fille se jeta en pleurant dans les bras de sa mère.

» Puis ils semblèrent se consulteret reprirent les instruments ; ils recommençaient; cette fois, leur exaltation était au comble; leurs regards étaient humides et brillants.

» — Mes amis, dit Beethoven, je suis bien malheureux de ne pouvoir prendre part au plaisir que vous éprouvez ; car, moi aussi, j’aime la musique; mais, vous vous en êtes aperçus, je suis sourd au point de n’entendre aucun son.

» Permettez-moi de lire cette musique qui vous fait éprouver une si vive et si douce émotion.

» Il prit le cahier, et ses yeux s’obscurcirent, sa respiration s’arrêta, puis il se mit à pleurer et laissa tomber le cahier;

» Car ce que jouaient les paysans, ce qui les enthousiasmait, c’était Y allegretto de la symphonie en la de Beethoven.

- Toute la famille se rassembla autour de lui, lui exprimant par signes leur étonnement et leur curiosité.

» Pendant quelques instants encore, des sanglots convulsifs l’empêchèrent de parler; puis il leur dit : « Je suis Beethoven. »

>* Alors ils se découvrirent et s’inclinèrent avec un respect silencieux, et Beethoven leur tendait les mains, et les paysans lui serraient et lui baisaient les mains, comprenant que l’homme qu’ils avaient parmi eux était plus qu’un roi.

» Et ils le regardaient pour voir ses traits et chercher l’empreinte du génie, une glorieuse auréole autour de son front.

» Beethoven leur tendit les bras et ils l’embrassèrent tous, le père, la mère, la jeune fille et ses trois frères.

» Puis tout d’un coup il se leva, s’assit devant le clavecin, fit signe aux trois jeunes gens de reprendre leurs instruments, et il joua lui-même ce chef-d’œuvre. Ils étaient tout âme, jamais musique ne fut plus belle ni mieux exécutée.

Quand ils eurent fini, Beethoven resta au clavecin et improvisa des chants de boiÿîeur, des chants d’actions de grâces au ciel, comme il n’en avait pas composé dans toute sa vie.

» Une partie de la nuit se passa à l’entendre.

» G’étaiertt ses derniers acceals.

» Le chefocia famille le força d'aaepter son lit, mais la nuit Beethoven eut la lièvre; il se leva, il sentait le besoin d air; il sortit nu-pieds dans la campagne. La nature alors exhalait aussi une majestueuse harmonie ^ le vent faisait entre-choquer les branchages, ou s’engouffrait dans les allées, ou tournoyait en mugissant et rompant tout sur son passage. Il resta longtemps dehors. Quand il rentra, il était glacé. On alla à Vienne chercher un médecin ; une hydropisie de poitrine s’était déclarée. Malgré tous les soins, le médecin, après deux jours, déclara que Beethoven allait mourir.

» Et en effet, à chaque instant sa vie s’en anait Comme il râlait sur son lit, un homme entra : c’était Hummel, Hummelson ancien, son seul ami. Il avait appris la maladie de Beethoven ; il lui apportait des soins et de l’argent, mais il n’était plus temps : Beethoven ne parlait plus; un regard de reconnaissance fut tout ce qu’il put dire à Hummel.

» Hummel se pencha vers lui, et à l’aide du cornet acoustique au moyen duquel Beethoven pouvait entendre quelques mots prononcés à haute voix, il lui lit part de la douleur qu’il ressentait de le voir dans cette situation.

» Beethoven parut se ranimer, ses yeux brillèrent, et il dit :

» — N' est-ce pas, Hummel, que f avais du talent?

» Ce furent ses dernières paroles: ses yeux restèrent fixés; sa bouche s’entr’ouvrit et la vie s’exhala.

» On l’a enterré dans le cimetière de Dobling. »

eu l’auteur prend la parole

— Crier ainsi! vraiment, c’était à supposer Que l’on vous égorgeait. — Mais ne peut-on causer Sans que vous supposiez quelque débat tragique?

— Mais vous criez enfin ! — Nous parlions politique.

Eléonore de Vaülabelle.

Pour nos amis et pour ceux qui ne le sont pas, nous jugeons convenable de dire deux mots de la politique du jour, dont le bruit parvient à nous jusque dans notre chambre, quelque bien fermée que nous ayons soin de la tenir.

En politique, nous pensons que les moyens ne signifient rien ; les résultats seuls sont bons ou mauvais ; les résultats ne sont que de deux sortes, succès ou défaite ; le plus fort a raison, quels que soient les moyens qu’il a employés ; le vaincu a toujours tort.

Une fois la lutte terminée, il se fait deux parts.

Tout ce qui s’est fait de grand, de beau et de généreux de part et d’autre appartient au vainqueur ; sur les vaincus retombent les trahisons, les bassesses, les ignominies faites des deux côtés.

De notre temps, il y a en France trois partis :

Les carlistes veulent reprendre ce qu’ils ont perdu;

Les partisans du juste-milieu, garder ce qu’ils ont;

Les républicains, avoir à leur tour ce qu’ont eu les carlistes et ce qu’ont les philippistes.

Tous ont d’excellentes raisons personnelles, qu’ils couvrent d’un manteau troué de patriotisme et de désintéressement.

Personne ne croit au patriotisme ni au désintéressement; peut-être vaudrait-il mieux avouer franchement son but.

Mais cela nous inquiète peu, car l’artiste est en dehors d:^ la politique et nous plus que personne.

Quant à la petite part que nous pouvons quelquefois y avoir prise, nous disons hautement que ce n’est que nullement par notre faute, et chaque jour il nous arrive d’excellentes raisons de nous en tirer tout à fait.

Nous sommes trop paresseux et trop peu habile à pour servir des places pour prendre le soin d’y diriger nos efforts; et, si nous n’avons pas les bénéfices, il ne serait pas juste d’avoir les charges.

Et SI nous étions dans un parti ou dans une fraction de parti, il pourrait arriver que le chef de ce parti ou de cette fraction de parti, jugeât à propos de disposer du parti, comme en Russie on vend une terre avec les paysans.

Et il y a en nous une fierté native qui se révolterait à voir que nous serions un instrument, une machine, un confident de tragédie.

MAGDELEINE A SUZANNE

Ce chagrin vague que je ressentais, ma Suzanne, était un pressentiment. Edward me quitte; il m’a traitée indignement.

Il m’a avoué un secret qu’il me cachait depuis longtemps, c’est qu’il est complètement ruiné; des folies incroyables, des spéculations hasardées et inutiles (puisque sa fortune et le peu que je lui en ai apporté suffisaient pour nous faire vivre dans l’aisance) l’ont jeté dans une situation dont il lui est presque impossible de sortir.

Il m’a appris qu’il avait emprunté à ton mari et à Stephen de fortes sommes qu’il lui est impossible de leur rendre, et que, d’ailleurs, il a d’autres créanciers qui exigent un prompt payement.

Groirais-tu, Suzanne, que, loin d’avoir pitié de la consternation où me jetait une nouvelle aussi inattendue, il a eu la basse cruauté de me dire que, sans la folie qu’il a faite d’épouser une fille sans fortune, il ne serait pas où il en est; que moi et mes dépenses exagérées l’avons ruiné.

Et tu sais, Suzanne, si j’ai fait des dépenses exagérées ; et, d’ailleurs ai-je jamais hésité à me conformer à ses moindres avis ?

Je suis bien triste, ma Suzanne; je ne sais encore quel parti il prendra ; ce qui m’inquiète le plus, c’est le sort de mon enfant.

Grois-moi, Suzanne, ce revers de fortune ne me découragerait pas ainsi sans l’ignoble injustice de mon mari.

MAGDELEINE A SUZANNE

Encore une scène horrible, Suzanne ; il veut me quitter, m’abandonner avec mon enfant ; il veut prendre la fuite. Je me suis jetée à ses genoux : malgré mes prières et mes pleurs, il est parti ; il m’a dit qu’il reviendrait dans trois heures; la troisième heure est passée, il ne revient pas.

Depuis hier, j’ai repassé toute ma vie avec amertume, Suzanne; la voilà perdue, cette fortune à laquelle j’ai sacrifié un amour si pur et si vrai, le bonheur et la vie de ce pauvre Stephen, et peut-être aussi mon bonheur à moi, car je l’aimais, Suzanne, et quel homme jamais mérita plus d’amour? Tout le monde l’aime et t’honore, et moi seule, moi à laquelle il avait donné toute sa vie, en échange de tant d’amour, je l’ai

abreuvé de douleurs, que je comprends mieux à présent que je suis malheureuse.

Je t’écris, ma Suzanne, car il faut que ma douleur s’épanche dans un cœur ami, et je n’ai que toi au monde.

GXXX

M offre à ses créanciers rien pour cent.

Léon Gorlay.

MAGDELEINE A SUZANNE

Comment se fait-il, Suzanne, que tu ne me répondes pas? Ton silence me donne les plus grandes inquiétudes : es-tu malade ou es-tu encore plus éloignée de moi ? Les affaires de ton mari t’ontelles entraînée à l’autre extrémité de l’Allemagne, ou peut-être hors de l’Allemagne ?

Je frémis à la pensée de ton éloignement, car je vais bientôt être seule et abandonnée, et j’aurai bien besoin de toi.

Les affaires d’Edward ont si mal tourné, qu’il a été forcé d’a- ^^oir encore une fois recours à Stephen, auquel il doit déjà de trèsfortes sommes. Stephen a eu la générosité de faire de grands sacrifices, et les dettes sont à peu près payées.

Il y a quelques jours, il a dit à Edward : « Le n’est pas tout, il faut maintenant que tu reconstruises ta fortune; l’électeur a besoin d’un homme habile pour une mission commerciale; je vais aller à la résidence pour te la faire obtenir. »

Huit jours après est arrivé un paquet cacheté de noir et scellé d’un cachet que je lui avais donné autrefois; il renfermait les instructions pour Edward.

Je ne sais pourquoi, chère Suzanne, la vue de ce cachet m’émut d’une manière extraordinaire. Depuis que je le revois, j'ai remarqué qu’il se sert toujours de cire noire, et ce cachet, je me rappelle encore dans quelle occasion je le lui ai donné : il était blessé, il avait fait une grande route à pied pour venir me voir un instant dans le jardin de mon père ; je ne pus y descendre et lui jetai une lettre dans laquelle j’avais mis ce cachet pour que le vent ne l’emportât pas.

Je ne sais s’il a eu par ce symbole l’intention de me faire un reproche, de me montrer à la fois et ce qu’il a souffert pour moi

et le bien qu’il me fait; mais^ quelle que soit son intention, le reproche est entré dans mon cœur.

Edward ne peut m’emmener avec lui : il part dans un mois. Dans cinq semaines, je serai auprès de toi; c’est près de toi que j’attendrai son retour.

De grâce, ma Suzanne, réponds-moi sans différer,

GXXXI

MAGDELEINE A SUZANNE

Voici deux lettres que tu recevras presque en même temps.

Pour t’écrire, je me suis enfermée; mon crear est encore serré de la journée d’hier.

Il faisait hier beau soleil; à peine faisait-il jour, que Stephen arriva avec sa voiture ; il réveilla tout le monde dans la maison, et, parvenu à notre chambre, fit lever Edward et me pressa en se retirant de me lever aussi. Il voulait nous faire voir sa petite maison sur le bord de la rivière.

Ils sortirent tous deux et je m’habillai; la figure de Stephen était toujours devant mes yeux.

Il était entré en riant ; mais, quand il s’était trouvé près de notre lit, probablement par un bizarre effet de lumière, sa figure avait paru horriblement contractée d’un sourire cruel, et ses yeux flamboyants semblaient plus pénétrants que l’acier ; mais il se retourna et il avait encore le même air riant qu’il portait sur son visage en entrant. Quoi qu’il fût bien évident que l’obscurité avait causé cette illusion, j’en étais frappée d’autant plus qu’il me semblait me souvenir que déjà, dans une autre circonstance, j’avais vu sur sa ligure le même sourire; j’y pense aujourd’hui encore, et j’attribue cela à une erreur de mes yeux, car Edward, qui le regardait, ne s’en est pas aperçu.

Quand je fus prête, nous trouvâmes dans la cour une voiture pour Edward et pour moi, et pour lui son cheval.

Je regardai souvent Stephen; il avait l’air heureux; son teint était clair, et ses yeux doux et calmes.

Il semblait éviter de parler et se tenait presque toujours en avant ou en arrière.

Un moment Edward, qui conduisait, faillit jeter la voiture dans un fossé. Stephen nous rejoignit rapide comme l’éclair, et d’un

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ton de colère s’écria: « Maladroit! » Puis à moi avec intérêt: i « Vous n’avez pas eu de mal, n’est~ce pas ? «

J Le danger que nous avions couru d’une chute grave l’avait { ému, mais presque aussitôt il reprit son air d’indifférence et I partit en avant.

I De loin il nous montra sa maîson ; eue est presque entièrement \ cachée par de gros arbres dont le feuillage, à cause de la saison n peu avancée, est encore d’un vert tendre et transparent; elle est I petite et jolie, blanche, avec des volets verts. 11 me revint à l’idét i qu’une fois, longtemps avant que je visse Edward pour la pre- ! mière fois, nous étions convenus, Stephen et moi, que nous au- I rions une maison blanche avec des volets verts. Ce souvenir me I jeta dans une rêverie qui ne se dissipa qu’en arrivant devant la ^ maison; elle est délicieusement placée sur un coteau au pied duquel coule la rivière .

Stephen, à la manière des bateliers, hêla: Oàé ! Fritz!

Un bateau se détacha de l’autre rive. Pendant que le batelier traversait la rivière, je me rappelai ce nom de Fritz; il me l’avait écrit un jour en me parlant de l’attendrissement que lui avait causé la vue de Fritz entouré de sa famille ; alors, ce pauvre Stephen pensait aussi à une famille.

Fritz arriva, ils se serrèrent la main avec amitié. Je crus même i Remarquer, et avec peine, plus d’affection en Stephen pour Fritz I que pour Edward.

/ — Stephen, dit Fritz, il y a longtemps que nous ne vous avons

[ vu, et le domestique que vous m’avez envoyé hier a été bien 1 reçu.

\ A ce moment, une autre barque se détacha de la rive op~ j posée.

1— Allons, dit Fritz, ce sont les enfants ; la mère n’a pu les retenir, ils vous ont reconnu. Regardez l’aîné. Jehan, il n’a pas encore quatorze ans, et c’est déjà un vigoureux rameur.

I Les enfants abordèrent, et tandis, que Fritz allait ouvrir la I maison, ils entourèrent Stephen et l’embrassèrent.

.( -- Bonjour, Stephen, je te remercie bien des beaux habits que

il tu nous as envoyés. — Et moi, des jolis moutons. — Tu verras fj ma chèvre : elle me suit partout ; elle voulait venir avec moi, j mais maman n’a pas voulu. — Maman nous a dit de t’embrasser / pour elle.

I Et ils s’empressèrent de débrider son cheval.

— N’est-ce pas., Stephen, que Freischütz n’est pas méchant?

— Non, dit ie plus grand des gàrçons ; et, d’ailleurs, il me connaît bien.

Et ils conduisirent le cheval à l’écurie.

Stephen se retourna vers nous et dit :

— Ils m’aiment bien.

Nous arrivâmes dans le jardin, une table était toute dressée pour le déjeuner ; il y avait des couverts pour nous, pour- Fritz et tous les enfants, et un de plus.

— Fritz, dit Stephen, où est donc votre femme ?

— Elle va venir, dit Jehan, l’aîné des garçons; elle va venir avec la petite sœur : elles se font belles toutes deux. Je vais aller les chercher.

Pendant que l’on attendait la femme de Fritz, Stephen me fit voir le jardin. Edward s’occupait de déboucher les bouteilles et aidait Fritz pour la disposition des plats.

Il me montra d’abord un petit berceau, et sous le berceau un banc étroit.

« — Madeleine, me dit-il, je l’avais fait pour nous deux.

Puis nous passâmes près d’un bassin entouré d’un treillage.

— C’était, me dit-il, pour que nos enfants ne tombassent pas dans l’eau... C’est vous qui en aviez eu l’idée, ajouta-t-il.

Puis, en approchant de la maison, je vis un parterre planté de tulipes et de jacinthes et d’anémones : C’était pour M. Millier, me dit-il, qui devait être notre père, à vous et à moi. »

J’étais émue au dernier point ; je n’osais entrer dans la maison. Il me fit signe d’entrer: il y avait dans son regard quelque chose de tendre et d’impérieux à la fois. Je cédai involontairement. « En bas, dit-il, la cuisine et la salle à manger. C’est vous qui m’aviez donné le plan de cette maison. » Au premier étage, il n’ouvrit qu’une porte. « C’est mon cabinet de travail. » Et plus haut : « Voici la chambre destinée à M. Millier, et celle-ci était pour mon frère, qui est mort. » Sa voix était profonde et touchante comme chaque fois qu’il parle de son frère. Nous descendîmes. Il s’arrêta devant la porte qu il n’avait pas ouverte; il l’ouvrit, et nous entrâmes. Il referma la porte et ne me dit rien; mais je vis que celte chambre avait été préparée pour lui et pour moi. Elle est tendue de bleu, ma couleur favorite, et il y a dedans une foule de choses à l’usage d’une femme. Mon cœur était plein de larmes; je levai les yeux sur lui, et je crus voir ce sou-

rire du matin. Un froid mortel me courut par tout le corps. Mais c’était une illusion, car d’une voix calme il me dit : « Allez rejoindre Edward. »

La femme de Fritz était arrivée ; on se mit à table. Le déjeu- ; ner fut gai et abondant.

; Stephen nous dit, en parlant de Fritz et de sa famille : « Ils I étaient m.es amis quand j’étais pauvre et malheureux; ils ne ' m’ont jamais abandonné. » Ce mot me fit mal. C’était un reproche juste, car je l’ai abandonné, je l’ai lâchement abandonné.

— Grâce à vous, dit Fritz, notre petite maison est rebâtie, j’ai un beau bateau neuf ; moi, ma femme et mes enfants, nous \\ sommes nippés comme des princes, et j’ai des filets comme aucun pêcheur n’en possède à trente lieues à la ronde. Voyez ces beaux I pigeons blancs qui voltigent sur notre toit ! Et encore, il y a deux vaches dans notre étable et des lapins derrière la maison. ( C’est à vous que nous devons tout cela.

1 Et, à ce souvenir, les enfants se levèrent et vinrent l’embras- ; ser. Fritz et sa femme lui pressèrent les mains.

— Nous sommes bien heureux, dit-elle, et nous voudrions bien vous voir aussi heureux que nous. Il faut vous marier, avoir une femme belle comme madame, dit-elle en me désignant, une femme qui vous aimera comme j’aime mon Fritz. Ehl qui ne vous aimerait pas ? dit-elle, i — Oui, dit Jehan, l’aîné des garçons, tu auras des enfants, je I leur apprendrai à nager et à ramer, comme tu nous l’as appris, et nous les aimerons bien; ce seront des frères de plus pour jouer ' avec nous et danser le dimanche; nous leur donnerons les > plus beaux fromages et les plus beaux fruits, et nous aurons I bien soin d’eux pour qu’il ne leur arrive pas d’accidents.

I La femme de Fritz fit signe aux enfants de se taire, car Stephen I pleurait.

J Oh ! Suzanne, quel reproche pour moi ! Comme ces gens m’auraient maudite s’ils avaient su que c’est moi qui ai privé leur : ami d’un bonheur pour lequel il était si bien fait ! i Je ne pouvais plus rester, j’étouffais. Heureusement, Stephen, l aidé de Fritz, alla remettre les chevaftx à la voiture; puis ileml brassa tout le monde et remonta sur son cheval gris, que lesenl i fants lui amenaient et qu’ils caressaient et embrassaient aussi.

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