‹ Sous les tilleulsChapitre 43 sur 50 · A MAGDELEINE, LE MARI DE SUZANNE · texte numérisé non relu

A MAGDELEINE, LE MARI DE SUZANNE

Ma chère Magdeleine,

Suzanne a été dangereusement malade ; l’extrême irritabilité de ses nerfs a engagé les médecins à me recommander d’éloigner d’elle la moindre émotion. Aussi, je lui ai dit que vous voyagiez avec votre mari, et je garde pour le moment où elle sera rétablie une grande quantité de lettres que j’ai reçues de vous pour elle.

Cependant, j’ai pris la liberté d’en ouvrir une au hasard, quoique je sois loin de vouloir m’immiscer dans les secrets de votre amitié; c’est celle où vous dites à Suzanne que vous serez près de nous dans cinq semaines. Ce sera pour elle une heureuse convalescence, et je vous en serai pour ma part très-reconnaissant. Mais je crains que Suzanne ne soit pas assez forte pour porter cette joie. Retardez de quinze jours votre arrivée, et puis restez avec nous le plus longtemps possible, et soyez persuadée que vous aurez deux bons amis qui béniraient presque les malheurs qùi vous pourraient arriver pour l’occasion qu’ils leur donneraient de vous prouver leur attachement et leur affection.

GXXXIIl

C’était la veille du départ d’Edward, par une belle soirée de printemps.

Dans la maison, on faisait les malles.

Magdeleine était mélancolique et très-abattue; Edward, indifférent et presque gai. Il y a pour l’homme un grand charme à changer de place : au départ de la diligence, ceux qui partent sont toujours animés et joyeux, quand ils quitteraient leurs parents et même leurs amis; pour celui qui reste, le départ même d’un indifférent attriste et donne envie de pleurer.

Pour Stephen, il était sombre et fiévreux ; ses yeux étaient ardents et enfoncés dans leur orbite. Néanmoins, il affectait un grand calme et parlait plus que de coutume, ainsi qu’il arrive à un homme ivre.

Comme on devisait de choses et d’autres, on vint à parler d’une femme de chambre que Magdeleine avait chassée.

— Pourquoi? demanda Stephen.

Magdeleine voulait dire qu’elle s’était abandonnée à uii jeune homme de la ville avant le mariage ; elle chercha une tournure j et dit :

I — Elle a manqué scandaleusement au premier devoir de son I sexe.

Stephen sourit et dit :

— Je sais toute l’histoire; seulement, l’expression consacrée dont vous vous servez est au moins bizarre.

» Il est assez adroit de vous être fait un devoir de ce qui n’est 1 qu’une dégradation de votre seul devoir, à vous autres femmes,

I de l’amour;

! » D’avoir donné le nom de vertu à ce qu’il y a de plus vil et

■ de plus ignoble.

» Voyez, en effet, avec impartialité ce qu’il y a de plus grand et de plus beau dans deux exemples que je vais vous citer :

» Une femme qui, sans parler mariage, s’abandonne aux caresses d’un homme, par son abandon lui dit : « Je me donne à toi parce que je t’aime; je ne te demande aucun prix de ton amour, ni aucune garantie de la durée du tien. Je sais que tu m’abandonneras quand je ne serai plus belle et quand une autre te plaira davantage, parce qu’elle sera plus belle ou seulement parce qu’elle sera une autre. Si je te demandais de m’épouser, oe serait te faire acheter par la contrainte et les chaînes de l’a^ venir le bonheur du présent: Tamour ne vend pas, il donne. Je me donne à toi pour ton bonheur et pour le mien^ et pourtant ^ je m’expose à rester flétrie et déshonorée à tel point qu’un autre homme ne voudra pas de moi. Pour un moment de ta vie que I tu me donnes, je te donne toute la mienne, car de tes caresses ; peut-être aurai-je un enfant dont la naissance et l’amour seront I une honte pour moi. Pour l’amour d’un seul, pendant quelques î instants, je m’expose au mépris de tous pendant toute ma vie ; mais le plaisir que je te donne est assez payé pour celui que je reçois. »

» Voilà ce que dit la concubine.

» Écoutez l’autre maintenant :

» Je t’aime si peu, que, moi, faible femme, je modère mes

désirs et les fais céder au soin de mes affaires ; voilà ce que je t’offre. Tu veux me posséder, tu veux avoir mon corps, il faut l’acheter.

» Pendant toute ma vie, tu me nourriras, tu me vêtiras, ti renonceras à tous les plaisirs que je ne puis partager avec toi. Je serai vieille et ridée quand tu seras encore jeune et vigoureux, n’importe, tu m’aimeras ou du moins tu n’en aimeras pas d’autre.

» Tu auras mon corps pendant qu’il est jeune, ferme, rose. Tu me donnes en échange le tien, jeune, ferme et vigoureux ; mais ce n’est pas assez : il faut que tu t’engages à m’aimer encore et à me caresser quand je serai vieille et que tu seras encore jeune.

» Maintenant, comme tu trouves peut-être que je me vends un peu cher, moi qui ne t’aime pas, je vais tranquillement allumer tes sens et exciter tes désirs par des grimaces décorées du nom de pudeur, par des demi-caresses, par une parure menteuse qui me montre plus belle que je ne le suis. Tu ne sauras ce que tu achètes que quand le marché sera irrévocable.

» Voilà ce que dit la demoiselle à marier.

» Vous voyez la différence : la concubine se donne, l’autre se vend. La demoiselle à marier fait une bonne affaire, l’autre en fait une mauvaise ; la première est vertueuse et honorée, l’autre méprisée et coupable.

» Que vous en semble ?

» La prostitution est-elle autre chose que l’union des sexes sans amour ?

>» Vous voyez que la femme mariée s’est presque toujours pro» stituée, et que cette fille que vous méprisez n’a pu le faire.

l’échéance

Un vent tiède secoue les parfums des fleurs sur les gazons et balance les panaches verts des arbres, et le soleil caresse la terre, toute rose de bruyères fleuries.

. Edward est parti depuis le malin et traverse, pendant l’ardeur W jour, une Wêt où les oiseaux se sont réfugiés; mais la route est large, et un côté seul a de l’ombre.

1 Magdeleine est allée s’enfermer dans la maison de son père, {jusqu’au moment où elle ira joindre Suzanne.

^ Et Stephen est parti pour la résidence.

Mais, tandis qu’Edward chevauche lentement, le trot d’un cheval le fait retourner ; c’est Stephen qui le rejoint. Stephen est pâle, il a marché vite, et son beau cheval gris a les oreilles et le cou baissés.

— Je ne suis pas allé à la résidence, dit-il à Edward, j’ai préféré faire avec toi une partie de la route.

Et tous deux, au pas, suivent la grande route dans la forêt.

Un vent tiède secoue les parfums des fleurs sur les gazons et balance les panaches verts des arbres, et le soleil caresse la terre, toute rose de bruyères fleuries.

— Que cette nature est riche, dit Stephen, avec son soleil, ses arbres verts, son ombre fraîche et ses fleurs aux brillantes couleurs et aux suaves odeurs, plus belles que des cassolettes d’or et d’émeraudes et de rubis.

» Que ce vent est bon dans les cheveux I que ce silence est majestueux! La nature est le seul ami qui ne nous abandonne jamais, le seul bonheur qui nous reste fidèle.

» Tous les bonheurs, tous les plaisirs changent d’aspect à chaque pas que nous faisons dans la vie. On ne peut goûter le même bonheur deux fois : à la seconde fois, il est fade et décoloré.

)> Mais chaque printemps nous ramène la nature en habits de fête, toujours la même et nous donnant toujours les mêmes impressions.

'> J’envie le bonheur de ces brillants insectes qui meurent ou ' s’engourdissent lorsque tombent les feuilles et se fanent les fleurs;

î. Qui meurent du premier froid qui tue les fleurs, d’un même coup, d’une même mort.

>> Chaque fois que je vois l’été, il me semble que je ne pourrai me résigner à supporter aussi un hiver. L’hiver est un long et pénible enfantement du printemps qui doit suivre.

.. Mais cette nature, qu’elle doit sembler belle cette année t \ l’homme qui ne doit plus la revoir, au criminel condamne a mourir!»

En prononçant ces derniers mots, il regarda Edward avec ce , ricanement muet qui avait fait tant de peur à Magdeleine. | Un vent tiède secoue les parfums des fleurs sur les gazons et balance les panaches verts des arbres, et le soleil caresse la terre, toute rose de bruyères fleuries.

— Comme il serait cruel, ajouta-t-il, de mourir au milieu de cette belle fête que la nature donne à l’homme! Vois, Edward, comme tout cela est beau ! Vois dans le gazon touffu les fleurs blanches et les fruits rouges des fraisiers ! Respire les parfums qui s’exhalent autour de nous, et sous nos pieds, et sur nos têtes, et ce concert harmonieux du vent dans les feuilles, du bourdonnement des abeilles et des oiseaux qui chantent à demivoix !

» Vois toutes ces fleurs : un manteau de roi avec ses pierres précieuses en broderie est bien pâle auprès.

« N’est-ce pas qu’il serait bien cruel de mourir avant l’hiver?

— Il y a, dit Edward, quelque chose de plus beau encore; c’est l’amitié, et c’est elle qui occupe en ce moment mes pensées. Sans toi, je serais honteusement ruiné et fugitif, tandis que j ai un espoir fondé de rétablir promptement mes affaires.

— Oui, répondit Stephen, c’est une belle chose que l’amitié, c’est la chose la plus sainte de toutes, après l’amour; elle rend la vie légère à porter, car deux amis partagent toutes leurs souffrances et tous leurs bonheurs. N’est-ce pas, Edward, chacun met son bonheur dans celui de l’autre et s’efforce de prendre a plus grosse part des souffrances et la plus petite des plaisirs ! Deux amis voient à découvert dans l’âme l’un de l’autre ;m la fortune ni l’ambition ne peuvent les séparer, ce sont deux existences enlacées. Jamais un ami n’écraserait sous ses pieds le cœur de son ami, ne se jouerait de ses plus naïves affections, ne tuerait sa félicité et sa vie, ne lui déroberait son bonheur, ne viendrait recueillir comme un voleur ce que l’autre aurait semé de joies pour le reste de sa vie ; il ne voudrait pas rendre à son ami 1 existence si amère, que le pauvre homme ait envie de la craiaier chaque fois qu’il respire ; il ne voudrait pas laisser son ami i e-

;pouillé de croyances et nu au milieu des ronces, n’est-ce pas?

Et encore il ricana amèrement.

Un vent tiède secoue les parfums des fleurs sur les gazons et balance les panaches verts des arbres, et le soleil caresse la terre, toute rose de bruyères fleuries.

Edward est distrait; Stephen continue.

— Mais plus les choses sont saintes, plus celui qui les profane doit être puni ; la loi est plus sévère contre l’homme qui vole une patène d’étain que pour celui qui vole une soupière d’argent.

» Il n’y a rien de si méprisable que le faux ami, celui qui accepte tous les dévouements, tous les sacrifices, et qui n’a rien de pareil dans son cœur à donner en échange.

>> Mais que dire de celui qui profite de ce qu’on lui montre une poitrine nue pour frapper plus sûrement au cœur? de celui qui ne se contente pas de frapper au cœur, mais le déchire lentement avec les dents et avec les ongles ? Celui-là, il faut le tuer, parce qu’on n’a rien trouvé de pire que la mort, ou plutôt parce qu’il n’y a pas d’âme que l’on puisse à son tour déchirer avec les dents et les ongles et broyer sous les pieds. 'N’es-tu pas de mon avis, Edward?

Edward, depuis quelques instants, le regarde avecétonnement, car Stephen est pâle comme une figure de marbre, et ses yeux jettent du feu.

— Qu’as-tu. Stephen ?

— Rien ; mais dans ton esprit repasse notre vie, vois ce que je t’ai donné et ce que tu m’as rendu; moi, une vive et franche amitié, le dévouement le plus complet; toi, la perfidie et la trahison.

» Tu m’as pris la femme qui faisait ma joie et mon espoir, pour laquelle j’avais subi la pauvreté, et les humiliations, et la faim. Tu me l’as prise sans te soucier si avec elle tu m’arrachais le cœur et les entrailles ; et encore peut-être t’aurais-je pardonné si tu l’avais rendue heureuse : mais tu l’as condamnée à la ruine et à la misère ; après tout ce que j’avais souffert, il m’a fallu endurer ses souffrances à elle, plus douloureuses peut-être que les miennes propres.

» Et, ajouta-t-il en ricanant, tu croyais que, pourprix de tout cela, je te ferais heureux et riche, que je serais comme le chien qu’on bat et qui rampe en léchant le pied qui l’a frappé...

» Non, non, tu vas tout payer! !

Edward, étourdi, voulut articuler quelques mots ; Stephen continua :

— Tu vas tout payer !

» D’abord, je voulais te tuer avec mes mains ; je ne voulais pas la longueur d’un fer entre toi et moi, je voulais sentir les coups que je te porterais; mais on appellerait cela un crime, on me ! mettrait en prison, on me tuerait, et j’ai encore quelque chose à faire, pour quoi j’ai besoin de ma vie et de ma liberté.

» Je te laisse quelques chances.

En disant cela, il déroule son manteau et en sort deux épées.

— Je vais te donner une de ces deux épées : tu te défendras si tu peux ; mais tu vas signer ce papier, dont j’ai besoin si l’on trouve ton corps après que je t’aurai tué.

Et il lui présente un papier à signer. Il est ainsi conçu : « Je me bats avec Stephen à armes égales. »

— Si tu refuses de signer, je ne te donnerai pas l’épée et je te lue sans défense.

Edward signe et veut parler.

— Silence! dit Stephen ; défends ta vie si tu veux, mais tu ne le pourras, je vais te tuer; il y a un an que j’ai résolu de me venger, et chaque jour j’ai passé quatre heures à m’exercer avec cette arme.

» Dis adieu au soleil, à la verdure, à tout ce que tu aimais : tout cela est perdu pour toi.

— Je ne me battrai pas avec toi, dit Edward.

— Si, car je te tuerai, répond Stephen.

— Eh bien, puisque tu le veux, nous nous battrons; mais cette escrime m’est familière autant qu’à toi.

Ils ôtent leurs habits et se mettent en garde, assurant bien leurs pieds sur la terre, silencieux et les regards sanglants.

Un vent tiède secoue les parfums des fleurs sur les gazons et balance les panaches verts des arbres, et le soleil caresse la terre, toute rose de bruyères fleuries.

Les fers se croisent et se choquent, se cherchent et se fuient et se trompent.

Edward, en effet, est habile, mais la fureur calme de Stephen l’écrase ; il se bat avec désespoir, deux fois Stephen a fait couler son sang.

Alors Edward devient un lion, il bondit en rugissant et presse Stephen, qui est forcé de reculer.

Stephen tourne lentement, le fait marcher, et Edward peut voir son ricanement, car Stephen est arrivé à son but : Edward reçoit lesrayons du soleil dans les yeux, il est ébloui, aveuglé, il se défend au hasard en reculant et Stephen lui plonge son épée dans la poitrine; il tombe et le sang ne s’écoule pas, il s’épanche au dedans et l’étouffe.

Stephen remonte achevai, pâle et les cheveux hérissés, et s’enfuit, enfonçant les deux éperons dans les ffancs de son cheval.

Un vent tiède secoue les parfums des ffeurs sur les gazons et balance les panaches verts des arbres, et le soleil caresse la terre toute rose de bruyères fleuries.

WERGIS S-MEIN-NICHT

C’est d’après le conseil de Stephen que Magdeleine était allée habiter la maison de M. Millier ; là, elle resta quatre jours seule : elle retrouva le nom de Stephen et le sien gravés sur l’écorce du tilleul ; elle retrouva tous les souvenirs de son naïf et poétique amour pour Stephen.

Pour lui, il avait besoin de ce temps pour se remettre de l’émotion violente qu’il avait éprouvée, et, d’ailleurs, il voulait laisser à Magdeleine quelques jours de solitude à se livrer sans défiance à ses souvenirs.

Car c’est surtout quand il n’est pas là qu’une femme aime l’amant auquel elle ne s’est pas donnée, parce qu’alors elle n’a rien à craindre de lui, elle s’abandonne sans restriction à l’ineffable douceur d’aimer.

^ Et en effet, c’est un bonheur d’aimer tel, qu’il nous semble étonnant de voir des femmes demander de la reconnaissance pour l’amour qu’elles donnent, comme si elles n’étaient pas assez récompensées, non-seulement par l’amour qu’elles inspirent, mais aussi par celui qu’elles éprouvent.

C’est pour profiter de l’effet de cette solitude sur le cœur et l’esprit de Magdeieiue que, le quatrième jour, qui était le jour

de naissance de Magdeleine, il envoya devant lui un homme ii chargé de lui porter de l’aubépine et des wergiss-mein-nicht, en souvenir de leur ancienne amitié.

Cejour-là, il voulut repasser aussi ses souvenirs, et il alla voir la petite chambre qu’il avait occupée quand il était professeur, quand il était si pauvre et si heureux d’espérance, si riche d’avenir !

Puis, en s’en allant.

Couché au soleil, près de la haie, il vit Wilhem Girl, qui fumait tranquillement sa pipe.

Il avait pris ses précautions pour arriver près de Magdeleine peu de temps après son messager^ il la trouva sous l’allée de tilleuls, tenant à la main le bouquet qu’elle venait de recevoir ; livrée à une vive émotion, et, sans s’en apercevoir, laissant couler ses larmes.

A son aspect, elle les essuya et lui dit : « Edward ? »

Stephen sentit ses dents grincer en entendant que c’était le premier mot qu’elle eût à lui dire ; mais il répondit doucement :

« 11 doit être en route et à moitié chemin ; » puis il s’assit près d’elle, et ils restèrent longtemps sans parler; l’enfant d’Edward et de Magdeleine le reconnut. Il lui donna quelques friandises.

Un long silence régna encore.

r- Magdeleine, dit Stephen, ce jour ne vous rappelle-t-il rien?

— Oh si ! et il n’est pas généreux à vous d’avoir ranimé ce triste souvenir en m’envoyant ce bouquet.

— Pourquoi, Magdeleine? Si votre vie présente appartient à votre époux, votre vie passée est à moi; il n’y a rien dans ces souvenirs qui blesse vos devoirs. Ce jour que nous nous rappelons tous les deux, nous étions ici, sous ces mômes arbres, près l’un de l’autre comme aujourd’hui. Oh ! Magdeleine, que la vie alors était belle pour moi ! que j’étais fort avec votre amour î

Il y eut encore un silence, pendant lequel tous deux recherchèrent leurs souvenirs sans se les communiquer.

Puis Stephen :

— Oui, c’était beau ! mais, plus tard, quelle amère déception, quelles horribles souffrances ! Je ne sais, Magdeleine, mais je crois que, pour votre bonheur propre, vous avez eu tort ; vous avez dans le cœur trop de noblesse et de poésie ; le cœur de celui que vous avez choisi pour votre époux n’est pas en harmonie avec le vôtre.

» Et moi, je vous aimais tant, je vous aurais tant aimée î toute ma vie n’aurait été employée qu’à vous rendre heureuse.

Il se leva et fut plusieurs jours sans revenir.

Il lui avait conseillé de ne voir personne, sous un prétexte de bienséance, mais, en vérité, pour la laisser dans la solitude, livrée entièrement à ses souvenirs et aux émotions qu’il lui laissait.

— Oui, Magdeleine, dit-il un jour, j’ai bien souffert; toute ma force, toute mon énergie se sont usées dans les larmes et les nuits sans sommeil.

» Vous avez été envers moi plus cruelle mille fois que si vous m’aviez assassiné à coups de couteau.

» Vous ne compreniez pas l’amour, Magdeleine ; vous ne «entiez pas que lui seul commande; que les lois divines et humaines, devoirs, bienséance, patrie, honneur, amis, parents, tout s’évanouit devant lui.

» Vous auriez été si heureuse, Magdeleine ! Jamais divinité n’a été adorée comme je vous adorais; je n’avais pas d’autre religion que vous ; vos regards fécondaient mon âme plus que soleil ne féconde la terre.

>» Oh! Magdeleine, si vous m’aviez aimé!

» Pour vous j’avais arraché de mon cœur tous les amours, toutes les pensées, et, pour prix de tout cela, vous m’avez fait éprouver des tortures qu’il m’est impossible d’exprimer. Vous m’avez fait perdre ma croyance à l’amour.

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