‹ Sous les tilleulsChapitre 44 sur 50 · UNE NUIT · texte numérisé non relu

UNE NUIT

Une nuit qu’avait précédée une conversation de ce genre, Magdeleine ne dormit pas; la pauvre femme, depuis longtemps, quand elle dormait, c’était d’un sommeil fatigant et agité ; elle comprenait l’amour et elle le ressentait avec d’autant plus de force et de désespoir qu’elle le voyait impossible et qu’elle ne

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se défendait pas de ses émotions, parce qu’elle se comprenait bien coupable envers Stephen.

— Oh! se dit-elle, il a raison, l’amour est plus fort que tout: que sont auprès de lui les vaines exigences du monde, cette richesse à laquelle j’ai sacrifié lui et moi? Malheureuse ! je le comprends trop maintenant, ce bonheur qu’il m’offrait et que j’ai repoussé ; et lui, l’infortuné, que de mal je lui ai fait ! que de reproches amers me font son regard triste, ses joues creuses, son front sillonné de rides, et les larmes qui quelquefois roulent dans ses yeux!

» Oh ! si je pouvais par le sacrifice de ma vie effacer toutes ces douleurs, avec quel bonheur je mourrais, car je l’aime, je l’aime de toutes les forces de mon âme ! Il est si grand, si noble, son esprit et son âme sont si élevés au-dessus des autres nommes 1 son regard a tant de feu et d’amour! et, plus que tout cela, il m’aimait tant! il m’aime encore!

» Oui, oui, j'ai un devoir à accomplir ; lui et moi, nous souffrons, nous souffrons horriblement ; il n’y a pas de remède à nos maux, car je suis mariée.

» Mais nous pouvons réunir nos douleurs, les supporter ensemble ; je veux lui dire que je l’aime que je l’adore,

» Et implorer sa générosité.

» Il n’abusera pas de mon cœur ; nous souffrirons, nous pleurerons ensemble, et il sera moins malheureux, il croira encore à son amour; il aura une âme sœur de la sienne, une âme qui le comprendra.

Et le lendemain, quand Stephen vint, elle lui dit :

— Je vous ai fait bien du mal, Stephen, et je comprends tout ce que vous avez souffert; mais vous êtes vengé, car je souffre, bien aussi.

» Je suis mariée, je suis mère;

» Et je vous aime; oui, Stephen, je vous aime et jamais je ne serai à vous.

» Je vous aime, et mon amour est un crime, un crime qui déshonore, moi, mon mari et mon enfant.

» Maintenant, mon ami, réunissons nos douleurs et portonsles ensemble, élevons-nous par le courage et la vertu au-dessus du sort qui nous a si rigoureusement frappés.

— Du courage! de la vertu ! dit Stephen; à quoi bon? où en est la récompense ? Oh 1 Magdeleine, tu m’aimes ; que les pré-

iigés des hommes ne viennent pas encore se placer entre nous ! S II la pressa sur sa poitrine, leurs lèvres se touchèrent, mais Magleleine devint glacée d’effroi. Stephen s’en aperçut et la quitta.

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Quelques jours se passèrent ainsi. Magdeleine était bien malheureuse : le baiser de Stephen brûlait sa bouche, et son cœur , et ses entrailles.

Épouse d’Edward, elle connaissait les plaisirs des sens; mais elle ne savait pas tout ce que l’âme y ajoute de céleste.

La nuit, il n’y avait plus de sommeil pour elle ; les désirs la dévoraient; elle se roulait en pleurant sur son lit, invoquant, contre le feu qui la brûlait. Dieu et la mémoire de son père.

Stephen, qui longtemps avait eu des maîtresses qui ne lui inspiraient pas d’amour, avait étudié froidement les femmes ; aussi s’apercevait-il, à la fatigue et à la pâleur du jour, du désespoir et des tourments de la nuit. Il excitait cette impression par des caresses qui ne pouvaient alarmer Magdeleine, ne voulant rien risquer et attendant qu’elle s’abandonnât tout à fait.

Il mettait son esprit à la torture pour comprendre comment elle pouvait garder tant de réserve avec lui ; enfin, il avisa que près de lui l’idée de ses devoirs et la crainte de succomber étaient assez fortes pour annuler son amour au moral et ses désirs au physique, et qu’ils ne reprenaient leur empire sur elle que lorsque, seule, elle croyait pouvoir s’y abandonner sans danger.

En jour, il resta avec elle jusqu’au soir; il parla avec éloquence, avec entraînement, et, la pressant sur son cœur, posa scs lèvres sur celles de Magdeleine.

— Oh! Stephen, lui dit-elle, je vous en prie, laissez-moi; allez-vous-en, je vous en supplie 1

Stephen obéit.

Et alors, seule, elle se prit à pleurer, prononçant à voix basse le nom de Stephen, et couvrant de baisers l’arbre sur lequel il avait posé la main, le gazon sur lequel il avait marché.

' — Oh! Stephen, disait-elle, je t’aime, je t’aime, je t’adore I

i f Et elle tomba mourante sur l’herbe.

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Stephen, qui avait escaladé le mur, était auprès d’elle; il ] reçut dans ses bras et la couvrit de baisers. t

— O Stephen ! mon ange, grâce! grâce! aie pitié d’une pauvre femme qui n’a plus de force pour te résister !

» Oh ! ce serait lâche d’abuser de ma faiblesse! je te haïrais, je te mépriserais... Laissez-moi, laissez-moi, homme vil I Je vous hais, je vous méprise ! . ..

>) Non, non, grâce !

— Sois à moi, dit Stephen; au milieu du monde, seuls tous les deux, que nous importe l’univers?

Et il lui donnait les noms les plus tendres.

Et son éloquence et ses baisers vainquirent Magdeleine.

— A toi, Stephen, je suis à toi!

Et Stephen la prit dans ses bras, et, sous ces mêmes tilleuls où autrefois elle avait promis d’être à lui, elle tint sa promesse.

Stephen avait alors oublié ses projets de vengeance : il mourait dans les bras de Magdeleine.

Mais elle, des mots s’échappèrent de ses lèvres avec ses bai sers : « Mon âme î ma vie ! » Stephen fut glacé, il la repoussa avec fureur; mais elle était presque évanouie et ne s’en aperçut pas.

Malédiction ! ces mots étaient ceux que Stephen avait entendus à travers la cloison le jour du mariage de Magdeleine.

Et la pauvre femme, quand, revenant à elle, elle chercha le sein de Stephen pour y appuyer sa tête et y répandre les larmes qui l’oppressaient, elle ne vit qu’une horrible ligure avec ce ricanement satanique qui l’avait déjà tant elfrayée.

— Stephen, s’écria-t-elle, qu’as-tu? Calme ce délire, tu me fais peur.

— Ah ! ah ! dit Stephen, femme deux fois adultère, car tu étais ma fiancée à moi, as-tu donc été assez folle pour croire que je voulais un baiser sur ta bouche, salie par les baisers d’un autre; que je voulais presser dans mes bras ton corps, souillé par d’infâmes caresses?

» Non I non ! mon amour était trop pur et trop céleste ; il n’était pas fait pour une femme qui s’est honteusement prostituée, qui a vendu son corps et ses caresses à un mari riche.

» Il t’a achetée, tu es à lui ; je n’achetais ton amour que par de l’amour et d’horribles soulîrances, et le don de toute ma vie; tu m’as repoussé comme un chien. Tu t’es mise à l’enchère ; il

t’a achetée avec de l’argent, une voiture, des châles, et tu t’es vendue I

>» Va voir comme je te l’ai fait, ton maître, ton propriétaire : il n’avait trahi que l’amitié, je l’ai tué ; mais toi, tu as trahi l’amour, je ne te tuerai pas, tu souffriras plus que lui.

» Ah î ah ! tu avais dit : « Il est bon, il m’aime, je puis déchi-' rer son âme, il pleurera, il sera malheureux, et voilà tout. »

» Mais il y avait encore en moi de l’énergie, et je suis vengé!

Il disparut sous les tilleuls et passa par-dessus la muraille. Magdeleine était tombée par terre évanouie.

MAGDELEINE A STEPHEN

Vous vous êtes conduit comme un homme vil ; je ne l’aurais pas cru : vous m’avez lâchement assassinée, car c’est au mo« ment où, oubliant pour vous tous mes devoirs, je me donnais à vous sans restriction, corps et âme, présent et avenir, que vous m’avez foulée aux pieds comme une bête venimeuse.

Malheur à vous ! cet amour pour lequel vous aviez autrefois donné votre vie, vous l’avez perdu; il n’a pas été remplacé par la haine, ce serait encore de l’amour, mais par le mépris.

Je vous ai cru grand et noble ; vous étiez vil et petit ; ce n’est pas à vous que j’ai donné mon amour, c’est à celui que je vous croyais être .

' Vous avez cru m’écraser et j’ai relevé la tête : votre puissance sur moi ne venait que de mon amour.

Votre mépris ne peut me souiller, car c’est vous qui vous êtes rendu méprisable. Ne faut-il pas un grand courage, une sublime énergie pour ramper comme le tigre qui guette une proie !

Et quand vous auriez réussi à me flétrir, quel bien vous en reviendrait-il de n’avoir plus rien à aimer ni à regretter sur la terre ?

Vous êtes un misérable; ma honte retombe sur vous tout entière. Je vais rentrer dans le monde, où mon âge et ma beauté me rappellent, et vous étoufferez de rage de me voir aimée, admirée et respectée.

Ou, si votre lâche haine me poursuit encore là, si ce monde me refuse son estime et son respect, eh bien , je me laisserai aller au courant, je deviendrai une femme perdue et méprisable, telle que vous avez voulu me faire; je remplirai la ville de mon déshonneur et de mon infamie; je serai citée entre les prostituées, car, moi aussi, j’aime la vengeance ; et, quand vous verrez où sera tombée une créature née pure et chaste, une âme où il y avait du bon et de l’honnête, un cœur assez noble pour comprendre et sentir l’amour tel que vous feigniez de le sentir, mon avilissement et ma dégradation vous humilieront : les crachats que l’on jettera sur moi rejailliront sur vous.

Car c’est vous qui m’avez avilie et dégradée à mes propres yeux; c’est vous qui avez jeté sur moi le premier crachat. Vous m’avez jeté de la boue ; je vais m’y rouler, et, s’il vous reste assez de cœur pour comprendre ce que je souffrirai, moi si tière, vous aurez de la pitié et des remords.

MAGDELEINE A STEPHEN

J’ai bien pleuré depuis hier, et ma lièvre s’est calmée.

Aujourd’hui, je suis tranquille et raisonnable, car j’ai pris une résolution, une résolution inébranlable. Vous avez eu tort, Stephen ; vous avez pour vous et pour moi arrêté l’avenir, et cependant j’y voyais du bonheur : je rachetais l’égarement qui m’avait éloignée de vous par le sacrifice de ma réputation, de mes devoirs, de ma famillo, de mes amis.

Car ce n’était pas clandestinement que je voulais me donner à vous; j’étais à vous tout entière, et j’aurais été à vous aux yeux de tous, car mon amour pour vous ne m’humiliait pas; je me croyais si digne d’être aimée et vous m’avez tant aimée!

Et vous m’aimez encore ; je comprends maintenant tout ce qu’il y a d’amour dans cette atroce vengeance. Oh ! pourquoi avoir ainsi rendu l’amour impossible entre nous! J’avais tant d’amour à te donner en échange du tien; j’avais amassé tant de bonheur pour toi ; je rêvais avec volupté à tout le mal que tu avais éprouvé à cause de moi, car j’avais à te rendre autant de

jaisers que tu avais versé de larmes : j’avais dans mon âme du baume pour toutes tes plaies. Dans ce qui nous restait à vivre ensemble, n’eût-ce été qu’un jour, j’aurais su te donner du bonheur autant qu’il peut en tenir dans la vie la plus longue.

Mon cœur déborbait d’amour, et cette union qui t’a fait tant de mal ne t’aurait rien dérobé, car pour toi j’aurais eu un cœur et des sens de vierge; avec toi j’aurais recommencé la vie.

Nous nous serions enfuis tous deux ensemble, et dans un coin solitaire, seuls au milieu du monde, nous aurions épuisé l’amour; et, après avoir vidé la coupe jusqu’à la dernière goutte, nous serions morts ensemble.

Vrai, Stephen, il y avait encore du bonheur pour nous, et il faut laisser la coupe pleine, car nous ne pouvons revenir sur le passé. Tu es plus malheureux que coupable; tu trouverais toujours entre toi et moi l’homme que tu as bien sévèrement puni; tu me verrais toujours flétrie par son amour, et je ne puis offrir à ton cœur une femme flétrie ; en vain tu voudrais chasser cette image, elle te poursuivrait.

Je t’aime, Stephen; je t’aime encore, et ma dernière pensée, mon dernier soupir sera pour toi : je pleure avec toi tout ce que nous perdons de bonheur.

Quand tu recevras cette lettre, je serai morte; je meurs sans désespoir, calme et tranquille, parce que ma vie doit finir là où il n’y a plus pour moi de bonheur possible; seulement, je voudrais mourir sans trop souffrir : mes sens se révoltent à l’idée de cette mort violente et de ses dernières angoisses; depuis hier, je cherche quel genre de mort je dois choisir pour supporter les douleurs les moins longues et les moins aiguës.

Je meurs et je te laisse de moi encore un souvenir d’amour : c’est une consolation en quittant cette vie, qui pouvait encore être si belle.

Peut-être, dans ton désespoir, tu voudras aussi mourir, car tu m’aimes, et ta vengeance me l’a dit plus que tout le reste.

Mais j’ai un legs à te confier : c’est mon fils, c’est le fis d’Edward.

Ne le hais pas, il est innocent; pardonne-lui le crime de sa mère, car, je le comprends maintenant, c’était un crime : je sais aujourd’hui tout ce que tu as dû souffrir. Tu as tué son père : sa mère va mourir; ne le laisse pas seul et isolé dans la vie;

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donne-lui un asile et du pain, donne-Jui l’amitié, qui est encore plus nécessaire.

J’ai encore une grâce à te demander : quand je serai morte':, viens dire adieu à mon cadavre; viens me donner un baiser d’amour sur ma bouche morte, un baiser de pardon et d’adieu, car le seul que j’aie jamais reçu de toi était un baiser de haine et de vengeance.

Et maintenant que je suis près de la mort, il n’y a plus que mon âme qui te parle, écoute-la; elle est pure; elle n’a jamais été qu’à toi; mon corps seul a été souillé, et déjà elle s’en détache. Adieu, Stephen, adieu !

Je te remercie, car tu m’as bien aimée. Oh! j’ai encore un espoir: si notre âme vit après notre corps, nos deux âmes se réuniront pour ne jamais se séparer; elles se confondront en une seule, car elles étaient sœurs.

Si j’en étais sûre, je te dirais de te tuer pour venir me joindre.

Mais non, pense à mes dernières volontés.

Adieu, Stephen ! adieu ! le dernier battement de mon cœur va être pour toi, ma dernière parole pour toi, ma dernière respiration pour toi; pour toi aussi ma dernière pensée; et, si au ciel je puis veiller sur ton bonheur, tu seras heureux : mon âme viendra te voir et te donner des baisers la nuit.

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