PREFACE III
^coquetterie ? On s'envoie maintenant quatre mots brusques ou un coup de téléphone à travers la f'iqure. Suivait-on, autrefois, en quittant Paris, une venelle parmi les champs et les roseaux? Cétait notre chaussée d'Antin. Depuis, on en a fait ce que vous savez. . . Que de progrès ! Combien cela est consolant ! Et comment ne pas avoir foi en l'avenir ?
Seulement, voilà, on s'ennuie...
Oui, on s'ennuie terriblement en ce siècle de lumière. On se sent plus que las, souvent, de voir des maisons à tant d'étages, des tramways tous pareils, des fiacres tous égaux en hideur, des gens tous médiocrement mis, tous vêtus de noir, et non moins las aussi de songer aux progrès du lendemain, las de pénétrer sans cesse dans les mêmes salles de théâtre, pour y entendre les mêmes leçons d'une sagesse déplus enplus résignée, de plus enplus chétive; et puis las encore d'aller souper avec des gens qui ne causent presque plus, las de voir entrer au restaurant la belle M""" A'..., comtesse du pape depuis huit jours, ou le député Untel, socialiste depuis une quinzaine.
On est las, et d'irrésistibles nostalgies s'emparent des plus délicats. Pour quelques-uns, c'est ritalie qui les appelle, ou l'Orient, ou l'Inde : demain matin ils seront chez Cook et demain soir
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en chemin de fer. Pour d'autres, moins riches ou mollis libres, c'est le passé inépuisable et délicieux qui les envahit : ces derniers s'enfermeront à double tour dans leur bibliothèque. Les livres insinuants, les livres enchantés, manuscrits ou libelles, albums ou keepsakes, tous les livres-fées vont s'animer entre leurs doigts. Le passé est si beau, à la clarté des lampes! Et les personnages historiques .sourient si bien, et déclament, persuadent, menacent, étincellent, chatoient, et caralcadent avec tant d'aisance, dans les livres! Avec leurs élégances d'autan et leurs gmces perdues, il semble à quiconque lit de toute son âme que les morts revivent, qu'ils prennent corps et qu'ils sont là en réalité, dans la bibliothèque, touchant à leur jabot et portant l'épée...
Peuh! d'ailleurs, un jabot, une épée... Il ij a bien mieux encore, pour rêver, les soirs oit notre XX^ siècle nous dégoûte trop : il ij a la canne du dandy. Ah! voici, à ce coup, de quoi rêver saroureusementet longtemps: un dandy! Qui ne .s'est plu à se le figurer, cet être inimitable et mystérieux ? Il vivait peut-être sous Louis-Philippe, ou sous Charles X. On l'imagine confusément, avec sa haute cravate, sa taille étroite, son regard offensant et le geste parfait de sa main gantée. Est-ce bien cela ? Ajoutons qu'il fréquente au Faubourg et
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monte des chevaux anglais, qu'il méprise tout le monde et qu'on le recherche cependant avec passion, qu'il fait fureur et qu'il fait envie, qu'il étonna des poètes romantiques et passa, intolérable et charmant, sans daigner voir les belles éperdues qui se traînaient à ses pieds...
Toutefois arrêtons-nous, c'est assez de légende. Faisons plutôt un peu d'histoire. On s'est beaucoup monté la tête, en vérité, depuis Barbey d'Aurevilly, toucliant le dandysme et les dandys. Il y eut seulement en Angleterre, au début du XIX" siècle, un oisif nommé George Brummell, qui devint extraordinairement illustre tant il s' habilla bien, et tant il sut se montrer insolent. Ce fut le premier dandy. Des disciples, après lui, copièrent cette attitude et poussèrent l'itisolencc encore au-delà, jusqu'à la grossièreté. Car tel est à peu près, en somme, le sens de ce mot d'outre-mer : les dandys, cela signifie les insolents. Or Londres ne se tenait point d'admiration devant ces extravagants gentlemen.
Que devaient faire par conséquent les « beauxfds )) de la Restauration, puisque F anglomanie — hélas ! — sévissait déjà chez nous ? Il va de soi qu'ils imitèrent scrupuleusement les dandys britanniques, prirent leurs tics, s'adonnèrent aux mêmes plaisirs, adoptèrent le même parler, les mêmes modes. Cependant le Français, vif comme
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la poudre, perçait le plus souvent sous le prétendu lord ou baronnet, et les jeunes étourdis de 1830 ressemblaient, il faut l'avouer, à des déguisés quand ils jouaient aux « fashionables ;;.
Aussi bien le goût de se costumer me para)t-il en (juelque sorte général à cette époque. Feuilletez des estampes du temps. Que vous semble de ces gens-là? Voyez ces cravates ambitieuses, envahissantes, absurdes, ces cheveux en tempête, ces chapeaux gigantesques enfoncés jusqu'aux oreilles^ ces redingotes à taille de guêpe, de teinte encre verte ou tabac mouillé, fumée d'usine ou vin bleu, ces pantalons trop clairs, ou à mille rayures multicolores. Observes d'autre part les immenses coiffures de ces dames, leurs panaches terrifa nts, leurs jupes courtes de danseuses, les ballons de leurs manches. Et compare: avec les vêtements brodés des siècles précédents, les manteaux à paillettes et à pierreries, les ajustements d'or sur or, brochés d'un certain or, etc.. Que direz-vous d'une assemblée sous Louis XIV ou Louis XV? Quelle est fort parée. Et de la foule cjui assistait en ^836, par exemple, au premier Derby ? Qu'elle est paire, elle aussi ? Non pas. Qu'elle est fort bien habillée, en ce cas, fort bien mise ? Non, pas davantage: ce sont nos compagnes, à cette heure, que les grands couturiers habillent