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ROGER DE BEAUVOIR

{Terre évité de Banian, appartenant à M. Roger de Beauvoir )

AU CAFÉ DE PARIS

« On ne s’imagine pas comme il jouait alors à la grâce et à la désinvolture, tout habillé à la mode de demain, tout parfumé d’aromes (1) ». Il était le roi de cette bande de journalistes en gants jaunes, viveurs et soupeurs émérites, qui s’asseyaient à la table du docteur Véron (2) : tous redoutaient son esprit affilé — tous sauf un seul peut-être, celui que Madame de Girardin appelait : « Alfred de Musset en cheveux noirs (3). »

Mais celui-là c’était l’enfant gâté de la troupe. Qui donc aurait pu tenir rigueur à Roger de Beauvoir (4) ? Chacun se serrait pour

(1) A. Iloussaye, Confessions, t. IV, p. 302.

(2) Il était fort gastronome, comme tous les « boulevardiers » de son temps. Sur la fin de sa vie, les questions politiques ne l’intéressaient plus guère : — « Des lois ! des lois ! on ne sait même plus faire un coulis ! » déclarait-il avec indignation. C’est encore lui qui disait : — « Fumons notre cigare jusqu’au feu, on ne sait pas qui fume après soi » (Houssaye, loc. cit., p. 399.) Il s’était amusé à réunir à grands frais une collection de bassinoires. Il en avait 40 sur les murs de sa chambre à coucher (Intermédiaire des chercheurs, VIII, 45, 93, 121).

(3) Sainte-Beuve, Lundis, t. XI, p. 520 : Notes et pensées. — Villemessant, t. I, p. 166. — Iloussaye, Confessions, I, pp. 284-85, dit que c’est Barbey d’Aurevilly qui l’appelait « Un Musset brun ».

(4) Eugène-Auguste Roger de Bully, né le 8 novembre 1806 à Paris, où il mourut le 27 août 1866. Son nom de

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lui faire place, quand il arrivait, élégant et exubérant, « avec son habit bleu à boutons d’or, son gilet de poil de chèvre jaune, son pantalon gris perle, sa canne en corne de rhinocéros (1) », semant autour de lui des quatrains et des anecdotes, la tête pleine de projets mirifiques (2), a pétillant, débordant, se répandant comme une mousse de champagne, et jetant en l’air de vagues invitations à des dîners chimériques (3) ». En ce temps-là, il

famille était Roger ; sa mère était une demoiselle de Bully ; Beauvoir était le nom d’une propriété qu’il possédait en Normandie. Il fit ses études chez les Oratoriens de .Tuilly, chez les Jésuites de Saint-Acheul, et au collège Henri IV. Sa famille le destinait à la diplomatie. Mais luimême se destina à la littérature et à la vie joyeuse. C’est sur les injonctions de son oncle, député, qu’il adopta le pseudonyme de Roger de Beauvoir. — Voy., outre les sources citées ci-dessous : Villemessant, Mémoires, t. I, ch. VII. — La petite Revue, t. XII (1866). — Jacques Reynaud, Portraits contemporains, t. I, pp. 111-121. — Charles Desprez, Souvenirs intimes (Paris, 1881), ch. VI.

— Philibert Audebrand, Romanciers et viveurs du XIXe siècle (Paris, s. d.) pp. 246-326. — Mme Jaubert, Souvenirs, pp. 116 et pass. — Léon Séché, Sainte-Beuve, son esprit, ses idées. (Lettres d’A. Tattet à Guttinguer).

— Je dois en outre quelques renseignements à l’amabilité de M. Roger de Beauvoir fils.

(1) A. Claudin, Mes souvenirs, p. 24.

(2) Maxime du Camp, Souvenirs littéraires, pp. 190 et suiv.

(3) Goncourt, Journal, janvier 1833. — C’était une habitude bien établie chez Roger de Beauvoir que de se préoccuper fort peu des invitations qu’il avait faites. Quand ses convives arrivaient au jour dit, ils ne trouvaient assez

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avait 30.000 livres de rentes, un tilbury, un groom, des chevaux. « Avec sa barbe noire, ses longs cheveux frisés par des mains habiles, l’éclat de son sourire, son regard joyeux, il ressemblait à ces jeunes seigneurs vénitiens que Paul Véronèse a assis à la table des Noces de Cana... C’était un des demi-dieux delà littérature romantique (1) ». Son roman V Ecolier de Cluny ou le Sophisme avait obtenu un grand succès en 1832 (2). En outre, il était l’auteur

souvent au logis que son domestique : — « Monsieur est sorti... Monsieur ne m’a rien dit... »

De Beauvoir Bel à voir Nous amuse ;

Lorsqu’il a bien dîné,

Il nous prie à déjeuné :

On y va, l’on s’abuse,

improvisa uu jour Musset qui était fort lié avec Roger. (Clouart, Documents inédits sur Alfred de Musset, p. 210).

(1) Maxime du Camp, Souvenirs littéraires, p. 189.

(2) Le sujet de YEcolier de Cluny était le même que celui de la Tour de Nesle, le drame fameux qui (it verser tant de larmes à l’Ambigu : on y voyait l’infortuné Buridan et la scélérate Marguerite de Bourgogne. Le roman de Beauvoir parut quelque temps avant la pièce de Dumas et Gaillardet, « bien que l’auteur n’ait jamais réclamé officiellement la priorité. Une lettre écrite dans le temps par Alexandre Dumas au Musée des familles lui rendit pourtant pleine et entière justice » (Villemessant, t. I, p. 261). — Un autre roman de Roger : le Chevalier de Saint- Georges, paru en 1840, et qui fut mis au théâtre la même année, remporta également un succès colossal. On trouvera dans le Catalogue de la Bibliothèque Nationale un relevé de l’œuvre considérable de Roger de Beauvoir.

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de VEccelenza ou les Soirs du Lido, de la Cape et l'Epée, de Buysch, histoire hollandaise, etc. Aussi Dantan le faisait-il figurer parmi ses statuettes des notabilités littéraires (1), tandis que La Mode (2) décrivait longuement à ses lecteurs les somptuosités de son cabinet gothique, tendu de velours noir, meublé de chêne sculpté, décoré de panoplies, de vitraux, d’un prie-Dieu et d’un « missel de 1350 », orné enfin d’une corniche couverte des armoiries et des devises de ses amis. A l’Opéra, Roger produisait sensation à cause de sa figure, de ses gilets dorés et du bruit qu’il faisait autour de lui, courant des loges aux coulisses afin d’être vu et de trouver quelque aventure. Recherché partout pour sa bonne grâce et sa drôlerie irrésistible, il dînait au Café de Paris, soupait à grand renfort de bouteilles, visitait chaque soir tous les théâtres où il avait au moins une galanterie, passait les nuits, jetait son argent par les fenêtres, et se grisait tous les jours d’esprit et de champagne.

Il rimait des épigrammes avec une facilité prodigieuse et griffonnait sans cesse des petits vers comme ceux-ci, écrits sur un

(1) La Mode, 1838, 1er trimestre, p. 204.

(2) Ibid., pp. 43-45.

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exemplaire de V Ecolier de Cluny pour une jeune actrice du théâtre des Variétés :

« A vous, car vous l’avez voulu,

Acceptez Buridan, ma belle,

Logez-le dans votre ruelle :

Par ce moyen il sera lu.

Si vous aviez été la Reine,

Je puis d’avance publier Que vous auriez pris l'Ecolier,

Mais sans le jeter dans la Seine ».

Sur le boulevard, on le voyait s’arrêter tout à coup, sortir un calepin de sa poche et noter un quatrain, qu’il illustrait rapidement d’un croquis en quelques coups de crayon (1) :

« Un bruit que je crois controuvé Se répand dans la capitale :

On dit que Crémieux s’est lavé.

— Mon Dieu ! que l’eau doit être sale (2) ! »

Au restaurant, pour peu qu’on l’en priât, à tout propos, sans même se recueillir un instant,

(1) Il gardait ainsi une foule de carnets entassés pêlemêle au fond d’un tiroir. — On trouvera le fac-similé d’une charge qu’il avait faite d’Alfred de Musset dans Clouard, Documents inédits sur Alfred de Musset, p. 8, et une lettre illustrée dans A. Houssaye, Confessions , t. IV, autogr., p. ix.

(2) Ce quatrain est de 1848. Beauvoir qui était d’une famille légitimiste, et qui avait longtemps collaboré à la Mode, n’aimait pas les républicains.

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il inventait une chanson, improvisait une complainte, lançait une épigramme :

(( Le ménage Ancelot, par ses vers et sa prose,

Devait à ce fauteuil (1) arriver en tous cas,

Car la femme accouchait toujours de quelque chose, Quand le mari n’engendrait pas (2). »

C’est Roger qui, à l’issue d’un souper, écrivit sur une assiette toute une complainte de la dernière irrévérence sur « la femme Sand », qu’il détestait sans qu'on ait jamais pu s’expliquer pourquoi :

« Quand tirez-vous à la conscription,

George d’amour, charmant hermaphrodite,

Qui fumez trois pipes, dit-on,

Et prenez, sans tour hypocrite,

Le derrière de Margoton ?... (3). »

Et c’est lui encore qui, au lendemain de l’insuccès désastreux de la Esmeralda, de Victor

(1) L’Académie française.

(2) « Elle a deux calebasses qui lui garnissent la poitrine, disait Mérimée de Mme Ancelot, et elle orne le front du poète Ancillus [son mari] d’autre chose que des lauriers du génie ».

(3) Sept personnes assistaient à ce souper, qui sont mortes aujourd’hui, nous apprend M. Philibert Audebrand (op. cit., pp. 265-6). L’assiette, après avoir été la propriété du marquis du Hallays, a passé en vente rue Drouot, et sans doute elle existe encore aujourd’hui.

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Hugo, mise en musique par Mlle Bertin pour l'Opéra, faisait circuler une élégie lamentable :

« Sainte-Beuve a mis sa lévite Pour aller voir, en cachemite,

L’opéra de son grand Victor.

Du cimetière qu’il habite,

Comme un dévot et sage hermite.

Sans bruit, par le derrière, il sort... Etc. (1).

Les victimes de Loger de Beauvoir avaient ordinairement assez d’esprit pour ne se point fâcher. D’ailleurs, ses petits vers étaient généralement plus drôles que sournois. Pourtant, Balzac lui en voulut longtemps d’une complainte sur l’affaire Peytel :

« 11 faut éviter, hélas !

Balzac cherchant son Calas, »

chantait Beauvoir, et, non content d'insinuer que le romancier mettait beaucoup de prétention à imiter le beau geste de Voltaire, il ajoutait gravement que, durant le voyage,

« Gavarni toujours peignait,

Balzac jamais ne s’peignait ».

L’auteur de la Comédie humaine lui tint vraiment trop longtemps rancune de ces épigrammes

(I) Intermédiaire des chercheurs, LIV, 159.

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peu pointues. En 1840, il écrivit dans sa Vie parisienne (1) que Roger de Beauvoir ne s’appelait ni Roger ni de Beauvoir. Voilà tout aussitôt notre soupeur, ravi, qui court Paris, faisant cent brocards, déclarant qu’il va supplier M. de Balzac de lui céder un de ses pseudonymes, avertissant ses amis de ne plus l’appeler désormais que M. Pst... ! Il eut les rieurs de son côté, et il les eut bien plus encore quand Balzac eut piteusement répondu à ses témoins par une lettre d’excuses (2).

Aimable, élégant, spirituel de la sorte, il n’y a point à s’étonner que le beau Roger trouvât peu de cruelles (3). Et de fait, il ravageait les coulisses, désespérait les grandes coquettes et affolait les ingénues. En 1838, débutait aux Français, une jeune personne blonde à ravir — « un mois de mai dans une robe rose (4) », —

(1) 25 août 1840, p. 248; Cf. 25 septembre 1840, p. 390.

(2) Les Guêpes, octobre 1840, pp. 10-12. — A. Karr, Le livre de bord, t. I, p. 249 ; t. II, pp. 90 et suiv.

(3) Ce n’est pas une indiscrétion que de répéter qu’il avait été l’amant delà vicomtesse de Saint-Mars (comtesse Dash), qui avait par conséquent des raisons pour le bien connaître, quand elle parla de lui dans les Portraits contemporains, publiés dans le Figaro sous le nom de Jacques Reynaud. (Voy. A. Houssaye, Confessions, t. II, p. 264, et H. de Viel-Castel, Mémoires, pass.).

(4) Barbey d’Aureviily, Deuxième Mémorandum , pp. 191-2. — Aimée Doze était élève de Mlle Mars, et elle fit ses débuts dans le rôle d’Abigaïl du Verre d’eau.

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de qui les épaules lumineuses et les cheveux feuille morte étaient à décourager la critique et à enchanter le parterre. Mlle Doze connut en 1843 Roger de Beauvoir qui, après quelques mois d’essai, lui fit quitter le théâtre et l’épousa. Mais des dissensions ne tardèrent pas à éclater dans le ménage, et ce fut l'origine d’un procès en séparation de corps qui commença en 1847 et dura des années. Beauvoir, furieux, ne pouvait s’empêcher de mettre Paris au courant de son infortune (1) : le nombre des couplets qu'il lança à cette occasion est incalculable. Sa femme lui tenait tête (2) : les journaux ne cessaient de publier leurs lettres indignées, et

(1) « Séparé de sa femme qu’il adorait, notre homme n’avait trouvé qu’un moyen de se rapprocher d’elle : c’était de lui intenter procès sur procès. La femme, poussée à bout, se fâche et le fait assigner à son tour ; le mari se frotte les mains, il va revoir sa femme. Mais le grand jour arrivé, la femme ne se présente pas et fait demander une remise. Fureur du mari, qui rencontre Nestor Roqueplan et lui crie du plus loin qu’il l’aperçoit : — « Comment trouvez-vous ma femme? Elle m’intente un procès et, au lieu de plaider, elle demande une remise! — Votre femme a tort, répond gravement Nestor ; à un pareil procès, ce n’est pas une remise qu’il faut, c’est une écurie! » (Villemessant, t. II, p. 179.)

(?) Mme de Beauvoir est l’auteur d’un volume de Confidences et causeries de Müe de Mars qui eut sept éditions de 1852 à 1872, de plusieurs pièces dont une comédie, L’un et Vautre, jouée aux Français (1852), et de divers autres ouvrages. Elle donna aussi des Chroniques au Constitutionnel.

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les couloirs du Palais de Justice retentissaient de leur nom (1). Tantôt c’était Mme de Beauvoir qui surprenait son mari en flagrant délit, tantôt c’était Roger qui faisait de mauvaises farces à sa belle-mère (2), ou qui provoquait l’ami de sa femme. Un jour, Mlle Doze fît pratiquer une saisie-arrêt sur des chapons que Roger venait de recevoir d’un de ses fermiers de Normandie. Son époux, révolté, de sauter tout aussitôt sur un de ses fameux calepins et d’improviser une

(1) L’année même que Mlle Doze mourut (1859), le Figaro publie encore une lettre où Roger se plaint que sa femme ait retiré sa fille du couvent pour la faire entrer dans une maison de correction. Mme A. Roger de Beauvoir répond que le couvent ne voulait plus garder l'enfant, et que c’est sur le vu des pièces prouvant qu’elle le méritait, que la justice l’a admise à la maison des Dames de Saint-Michel. Réplique de Roger dans le numéro suivant (Voy. le Figaro, 3, 23 et 30 avril 1859.) — Beauvoir avait trois enfants : « Les deux fils courent comme lui les hasards littéraires. La fille, qui était fort jolie, fut adoptée par Mn,e de Païva, qui lui eût laissé pas mal de millions, si la belle ne se fût pas fait enlever, un jour, du château de Pontchartrain par un beau capitaine qui la prit en croupe. La pauvre enfant ne survécut pas à cette folie » (A. Iloussaye, Confessions, t. IV, p. 270.) M. Audebrand dit qu’Eugénie, fille de Roger, mourut à « onze ans... dans le couvent où il l’avait placée (p. 323). — Mme de Beauvoir fréquentait beaucoup la Païva ( Figaro , 3 février 1859). — Elle périt en 1859 dans le dénuement (Villemessant, t. I, pp. 199-200.)

(2) Un jour, Mme Doze mère voit arriver chez elle son

gendre accompagné d’un monsieur fort décoré : —

« Madame, déclare celui-ci, je suis M. de Chèvremont, haut fonctionnaire de la police. Permettez que je vous donne un bon conseil, c’est de ne plus persécuter M. Roger de

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chanson qui courut Paris et dont voici l’un des couplets :

« Mes chapons ont le ventre ferme,

Ils sont tous nourris dans ma ferme,

Ils sont savoureux et dodus ;

Ah ! dame, ils mangent tant et plus !

Vos pigeons ont la mine étique,

Ils sont d’une maigreur phtisique...

Pour Dieu ! sauvez-moi mes chapons !

Moi je vous laisse vos pigeons (1). »

Malheureusement Roger, qui s'était toujours trouvé fort sensible aux plaisirs de la bouche, avait pris de bonne heure un embonpoint fâcheux. Vers 1853, ce n’était plus du tout ce jeune seigneur vénitien dont nous parle Maxime du Camp : il était gros, grisonnant, mal habillé, assez commun, bohème. II ne lui restait plus que des bribes de sa fortune : pour l’achever, sa ferme de Beauvoir brûla sans que l’on en pût rien sauver que la bergerie et quelques

Beauvoir, le meilleur des gendres. Entendez-vous bien. Madame? » La brave dame, toute émue, s’incline. Mais à quelque temps de là, elle apprit que le prétendu M. de Chèvremont n’était que Bacbe, l’acteur, qui s’était fait haut fonctionnaire pour la circonstance. Furieuse, elle fit condamner Beauvoir et Bacbe à un an de prison. (Audebrand, toc. cit., pp. 313-5.)

(1) La petite revue, t. XII, 1866, p. 105. — Villemessant parle de cette chanson (t. I, p. 198), qu’a reproduite M. Audebrand, (op. cit , pp. 296-7).

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petits bâtiments (1857) (1). Le succès l’avait fui depuis longtemps, et pour comble il souffrait de la goutte. Mais il restait toujours gai et continuait à se dépenser en bons mots et en petits vers. En 1859, pendant les répétitions d’une revue qu’il avait écrite pour le théâtre Beaumarchais, il tomba dans une trappe et se cassa la jambe ; comme on lui demandait, quelque temps plus tard, à quoi il travaillait : — « A mes couplets de fracture, parbleu! » répondait-il (2). La maladie même ne calma pas son goût pour la bonne chère et l’on peut dire qu’il soupa jusqu’à son dernier jour. Depuis 1860, il vivait dans son fauteuil, vêtu d’une camisole à manches de cuir, torturé par la goutte. Il n’en buvait pas sensiblement moins de champagne et rimait toujours, tel Scarron (3) :

« Jadis, j'étais des plus ingambes,

Mais, hélas! destins inhumains,

Le papier que j’avais aux mains,

A présent je le porte aux jambes ».

Cependant le vide s’était fait autour de lui ; seuls quelques amis, comme Barbey d’Aure-

(1) Figaro, 13 août 1857.

(2) Figaro, 2 janvier 1859.

(3) Voy. l'Appendice B.

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villy (l), visitaient encore le goutteux, dont le « Boulevart » avait oublié la figure et le nom. Sa mort, en 1866, passa presque inaperçue.

Or, Beauvoir, Boqueplan, Malitourne, Lautour-Mézeray, Bomieu, et Bequet, et Briifault, etCourchamps (2), et tant d’autres, journalistes dandys et poètes en gants jaunes, qu’est-il resté des spirituels convives du docteur Véron ? Tous débitèrent leur esprit et leur prose au

(1) Barbey d’Aurevilly qui, en 1838, craignait fort que Roger « pesât ses livres et ses feuilletons : crème qui n’est pas même toujours fouettée > (Deuxième Mémorandum, p. 165), s'était par la suite fort lié avec lui (Eug. Grêlé, Jules Barbey d’Aurevilly, sa vie et son œuvre; Paris, 1904, t. II, pp. 294-5).

(2) Gourmand illustre, ami de Brillat-Savarin, le comte de Courchamps préparait un livre de cuisine dont voici quelle était l’épigraphe au chapitre des domestiques : « A toutes les cuisinières, je préfère celles en fer blanc. » Il passait sa vie dans son lit vêtu d'un bonnet à fleurs et d’une camisole de femme. Il connaissait mieux que personne l’ancienne cour et ses anecdotes : cela lui permit de composer les Souvenirs de la marquise de Créqui, mémoires supposés que bien des historiens ont pris au sérieux (Voy. sur lui : Beauvoir. Soupeurs de mon temps, pp. 49-98).

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jour le jour et sans compter ; riches ou pauvres, ils vécurent comme des millionnaires, régentèrent les théâtres et la petite presse, firent frémir le « Boulevart » par leurs épigrammes, occupèrent à Paris une place énorme; — et néanmoins, avant même leur vieillesse, ils se virent presque tous oubliés, médiocres, démodés.

C’est qu’ils survécurent à leur public. Le leur était restreint. Sous Louis-Philippe, les lions et les viveurs, peu nombreux, formaient un petit monde à part qui se retrouvait chaque soir dans l’espace compris entre la rue du Helder et larueLePeletier, au foyer de l’Opéra, dans trois ou quatre restaurants ; leur fameux Boulevard n’était en somme qu’une sorte de cercle ou de casino, fréquenté par quelques habitués, qui parlaient la même langue, s’amusaient des mêmes anecdotes, comprenaient les allusions, faisaient un sort aux épigrammes : de là le succès des Lettres parisiennes de Delphine de Girardin ou des Guêpes d’Alphonse Karr. — Nous n’avons plus idée aujourd’hui de la profonde différence de mœurs qui existait alors entre ces « Parisiens » si fiers de leur ville et les « Provinciaux » (1). Où est-il le naïf

(1) Songez aux romans de Balzac.

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habitant de Dijon ou de Nancy qui débarquait avec « sa dame et sa demoiselle » sur le Boulevard tout bruissant de potins et d’histoires, reconnaissable au premier coup d’œil, lorgné, moqué, mystifié par les lions avantageux du perron de Tortoni ? Que sont devenus ces provinciaux aux manières ridicules, méfiants à l’endroit de la « Capitale », mais soumis au prestige de l’insolent dandy parisien qui daigne fréquenter chez eux, débaucher leur épouse ou séduire leur fille, — si dédaignés, tant raillés dans tous les romans et les journaux du temps ?

Les chemins de fer ont fait disparaître tout cela. Lorsque les grandes villes ne se trouvèrent plus qu’à quelques heures de Paris au lieu d’en être séparées par de longues journées de diligence, les provinciaux, puis les étrangers voulurent connaître ce séjour délicieux et redoutable. Sous Napoléon III, attirés par les expositions universelles, les rastaquouères et les filles affluèrent : les Mustapha-Pacha, les Khalil-Bey, les Cora Pearl et les Brésiliens, tous ceux qui, à l’instar du fameux baron de Gondremark, voulaient « s’en fourrer jusque là », envahirent les promenades, les restaurants et les spectacles. Alors le Boulevard cessa

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d’appartenir aux habitués. « Devenu le caravansérail, la guinguette, la gare des habitants des quatre parties du monde (1) », il vit démolir ses dernières bicoques, ses maisons monter jusqu’au ciel, ses cavaliers, ses tilburys, ses flâneurs, ses bourgeois musards, ses dandys disparaître avec ses chaises de paille, propices à la médisance. Bientôt, submergé par la cohue luxueuse et cosmopolite du Second-Empire, « Paris » prit un tout autre aspect — et auprès de ce « Paris »-là, celui de Louis-Philippe où l’on soupait entre intimes, et où la débauche en somme restait discrète, aurait semblé sans doute terriblement bourgeois et « province ». — Quant au public qui se répétait naguère la dernière épigramme des Guêpes et la plus récente anecdote à clef des Nouvelles à la main , le public averti des Alphonse Karr et des Nestor Roqueplan, il disparut avec son Boulevard. La « vie parisienne » devint bruyante et le luxe tapageur; les malices de Malitourne et les petits vers de Roger de Beauvoir se perdirent dans le « chahut » du Grand-Seize, et les retentissantes folies d’un Gramont-Caderousse firent oublier

(I) Claudin, Mes souvenirs, pp. 17-19; Villemessant,

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les mystifications à la bonne franquette d’un Bomieu (1) .

Puis aussi, l’esprit s’épuise sans doute et s’évente comme le champagne, et sous Napoléon III il se trouva que la plupart de nos enragés soupeurs, tels Malitourne, n’en avaient plus. Un vieillard fait triste figure au milieu d’un souper (2). Ceux-là avaient dépensé leur jeunesse, et de leur littérature au jour le jour, il ne restait rien (3). Presque tous moururent lamentablement pour avoir vécu trop bien. Roger de Beauvoir ruiné, démodé, cloué à son fauteuil, trépassa presque oublié ; Malitourne mourut fou ; Lautour-Mézeray finit ses jours dans le gâtisme ; Brilfault rendit l’âme à l’asile de Charenton ; et le grand Alfred de Musset

(1) Voyez sur la vie au Boulevard pendant le Second Empire, un joli chapitre de Roger Boutet de Monvel ( Les Variétés, cliap. VI).

(2) « Que deviendrez-vous quand vous serez malade et abandonné? Sera-ce une consolation pour vous de dire : « J’ai bu du vin de Champagne autrefois en bonne compagnie? » Songez qu’une bouteille, qui a été fêtée quand elle est pleine d’eau des Barbades, est jetée dans un coin dès qu’elle est cassée, et qu’elle reste en morceaux dans la poussière ; que voilà ce qui arrive à tous ceux qui n’ont songé qu’à être admis à quelques soupers; et que la fin d’un vieil inutile, infirme, est une chose bien pitoyable ». Ainsi Voltaire sermonnait gravement son paresseux ami, M. Thieriot. (Lettre de Lunéville, 12 juin 1735.)

(3) C’est qu’ils manquèrent cruellement de style.

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lui-même, qui avait été si souvent leur compagnon de fêtes, périt tristement comme eux.

A dix-huit ans, un adolescent publie un volume de vers qui ravit ou indigne, mais révolutionne la critique. A vingt-et-un ans, l’auteur de Namouna est illustre. Et quand on annonce dans un salon M. Alfred de Musset, les visiteuses voient entrer un jeune page frêle et blond, modeste, élégant, charmant... Quel séduisant héros pour des coeurs romantiques ! Lisez son portrait dans Lelia ; il y est peint et idéalisé à la mode du temps, tel que pouvaient l’imaginer ses lectrices : « Quoi de plus pur et de plus suave que cet enfant ! Je n’ai point vu de physionomie d’un calme plus angélique, ni de bleu dans le plus beau ciel qui fût plus limpide et plus céleste que le bleu de ses yeux. Je n’ai pas entendu de voix plus harmonieuse et plus douce que la sienne : les paroles qu’il dit sont comme les notes faibles et veloutées

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que le vent confie aux cordes de la harpe. Et puis sa démarche lente, ses attitudes nonchalantes et tristes, ses mains blanches et fines, son corps frêle et souple, ses cheveux d’un ton si doux et d’une mollesse si soyeuse, son teint changeant comme le ciel d’automne, ce carmin éclatant qu’un regard de vous répand sur ses joues, cette pâleur bleuâtre qu’un mot de vous imprime à ses lèvres, tout cela c’est un poète, c’est un jeune homme vierge... » — Vierge, non pas certes, mais plongé au contraire, comme Octave ou Fantasio, dans une « débauche » romantique et byronesque. Un beau jour, ce frêle don Juan tombe amoureux à son tour. C’est naturellement (1833) une passion orageuse et fatale. 11 adore, il se torture et il torture sa maîtresse parce qu’il a l’âme « corrompue » ; puis il est trahi et il se lamente en vers admirables. Son cœur est « brisé à jamais ». 11 cherche l’oubli dans des « orgies » où sombre son génie. Et il meurt, jeune et beau, d'une poétique maladie de cœur.

Telle est la légende d’Alfred de Musset. Elle est d’un romantisme si pur et si noble qu’en la mettant en vers d’un bout à l’autre et sans y rien changer, Alfred de Musset lui-même

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en aurait pu faire son plus beau poème. Mais le plus étonnant, c’est qu’elle est presque vraie. Les grands hommes de 1830 ne gagnent point, d’ordinaire, à ce qu’on s’approche d’eux : soulevez la toge de proscrit sublime dans laquelle Hugo s’est drapé majestueusement, il ne reste plus qu’un homme fort commun et d’appétits vulgaires, malgré son génie. Notre Musset juvénile et sincère, au contraire, qui joue et pleure avec la Muse (1),

(( Plus fou qu’Ophélia de romarin coiffée, »

comme sa nerveuse physionomie devient plus séduisante à mesure qu’on la précise, comme sa grâce paraît plus inimitable, son intelligence plus rare et sa sensibilité plus émouvante encore !

Il était né le 11 décembre 1810, d’une famille ancienne où régnait l’amour des lettres. Son grand-père, M. Guyot-Desherbiers, qui avait été de robe sous l'Ancien Régime, et qui conservait jusque dans ses vieux jours une gaieté voltairienne unie à un respect charmant de ce qu’il appelait la raison, avait composé à ses moments perdus un poème badin en

(1) Comme disait à peu près Barbey d’Aurevilly, dans Les Poètes, je crois.

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plusieurs chants, à la mode de son temps, sur les Chats. Son père, M. de Musset-Pathay, aimable, mais prompt au trait et vif à la riposte, vénérait Jean-Jacques Rousseau dont il avait écrit la vie parmi d’autres ouvrages. Alfred grandit paisiblement entre ces parents lettrés et fins. Sa mère et sa grand-mère étaient sensibles et indulgentes. On le menait parfois avec son frère Paul, au château de Cogners où résidait son grand-oncle, le marquis de Musset, et les deux enfants passaient des heures enchantées à visiter les caches ou à parcourir les salons d’honneur de la vieille demeure, dont ils admiraient aussi le propriétaire, lorsqu’il traversait les appartements de son château, la tête levée et le mollet tendu, ou bien qu’avant souper il lisait à haute voix la gazette à ses hôtes, tirant son bonnet à chaque fois qu’on y citait le Roi et qu’on y mentionnait Madame. Leur tante, sœur de M. de Musset-Pathay, était chanoinesse et avare, et la littérature lui paraissait une besogne indigne d’un gentilhomme, à ce point que, lorsqu’elle apprit le succès des Contes d'Espagne et d'Italie, elle ne put se tenir d’écrire à son frère qu’elle le reniait et le déshéritait, ainsi que ses enfants mâles, pour cause de dérogation.

LES DANDYS

Mais Alfred et Paul ne voyaient jamais cette acariâtre personne, qui habitait à Vendôme une maison puante et moisie, et, depuis leur père jusqu’à M. Guyot-Desherbiers, sans oublier même le marquis de Musset, auteur d’un roman épistolaire des plus touchants, paru en 1778 : Correspondance d’un jeune militaire, ou Mémoires de Luzigny et d’Hortense de Saint-Just, tous les membres de leur famille leur donnaient au contraire l’exemple d’un goût averti et d’une modération spirituelle. C’est à cela sans doute qu’Alfred de Musset dut, même au plus fort de son romantisme, de ne perdre jamais tout à fait son sourire à la française. M. Augustin Filon a très bien écrit de lui que c’était un romantique né classique. Avec une âme enthousiaste et une sensibilité maladive, il avait cruellement le sens du ridicule.

Ses amours avec George Sand sont « aussi connus et presque aussi fameux que ceux de Didon et d’Enée », disait un jour M. Charles Maurras (1). Pourtant M. Charles Maurras n’a point contribué à les tirer au clair par sa brillante étude. Mais M. Faguet en a dressé depuis un procès-verbal bien utile (2). On

(1) Les amants de Venise, préface.

(2) Amours de gens de lettres.

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comprend maintenant comment Musset, romantique, s’éprit de George Sand, et, homme d’esprit, s’ennuya bientôt de l’aimer. 11 était névropathe, faible et insupportable. Tout au contraire, la bonne femme de génie était forte et patiente ; mais elle manquait de finesse psychologique, et faut-il dire de tact? Dans sa correspondance, elle s’applique à avoir toujours raison : la belle alîaire ! cette raison berrichonne devait humilier et irriter son jeune amant. D’ailleurs Musset n’aurait pu sans doute s'accommoder mieux d’une femme d’esprit : selon toute apparence, il lui aurait demandé la passion romantique.

Avec une sensibilité incroyable, il aurait voulu passer pour un Dandy impassible. Quand il sortait à peine du collège, il parlait déjà de chevaux, de courses, de femmes, et des habits à boutons d’or de lord Byron avec une désinvolture du meilleur effet. Byron resta longtemps son modèle et son héros (du moins Byron tel qu’on se le représentait en 1830). Voyez sur quel ton il s’écrie dans Mardoclie :

« Muses ! depuis le jour où John Bull, en silence,

Vit jadis par Brummell, en dépit de la France,

Les gilets blancs proscrits, et jusques aux talons (Exemple monstreux!) traîner les pantalons ;

LES DANDYS

Jusqu'à ces heureux temps où nos compatriotes,

Enfin, jusqu’à mi-jambe, ont relevé leurs bottes,

Et, ramenant au vrai tout un siècle hardi,

Dégagé du maillot le mollet du dandy !

Si jamais, retroussant sa royale moustache,

Gentilhomme en plein vent fit silller sa cravache... 1 »

Malheureusement pour son Dandysme, Musset était un grand poète, et en tout temps les snobs, sur qui il eût voulu régner, ont méprisé, admiré, envié et craint les « folliculaires » et les « gazetiers ». Sans doute les membres du Jockey-Club se félicitaient de saluer au Café de Paris, l'auteur de la Ballade à la lune. Mais ils refusèrent de l’admettre à leur cercle (2). — Musset, refusé par ces genslà ! — Quoi qu’il pût faire, il ne fut jamais tout à fait de leur monde.

Il y visait fort, cependant, et apparemment il y visait trop. La modestie même qu’il montrait à l’endroit de ses œuvres, raffinement exquis chez un tel poète (3), n’était au fond

(1) Ma.rd.oche, XLIV.

(2) « Ayant parlé, Belgiojoso, Fraser et moi de la présentation... d’Alfred de Musset, nous rencontrâmes une telle opposition, que nous dûmes y renoncer » (Alton-Shée, Mémoires, t. I, p. 142. — Cf. A. Houssaye, Confessions, t. II, p. 283).

(3) Tout ceux qui l’ont connu l’ont noté : Mme Jaubert, Mme de Saint-Mars (Portraits contemporains, par Jacques Reynaud), Alton-Shée, Paul de Musset, etc.

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qu’un effet de sa vanité mondaine. Il souhaitait de passer pour un homme du monde autant et plus qu’il souhaitait de passer pour un écrivain. Lui à qui l’on aurait pardonné d’étre orgueilleux, il était fat. Il paraissait trop content de ses bonnes fortunes et de son amitié avec le duc d’Orléans : — « Vous êtes comte et pair de France, pourtant je parie que vous êtes moins ancien gentilhomme que moi », disait-il à d’Alton-Shée (1). Et s’il répudia hautement le Cénacle romantique, c’est beaucoup parce que ses membres, avec leurs allures de « bousingots », leurs enthousiasmes, et les gilets en forme de pourpoints dont ils usaient pour terrifier les « perruques », lui parurent de mauvais ton ; il leur préféra ses nobles amis du Boulevard.

D’ailleurs, malgré toute son élégance, il n’avait jamais été excessivement soigné (2), et vers la quarantaine il se négligeait assez : il avait toujours sa belle chevelure blonde et dorée aux lumières, mais il sortait avec des chapeaux défraîchis et des redingotes surannées. Et qu’il était peu Dandy, au fond ! II

(1) Alton-Shée, op. cit., t. I, pp. 108-9. — Cf. Mme de Janzé, Etudes et souvenirs sur Alfred de J\Iusset, p. 57.

(2) Alton-Shée, op. cit., t. I, pp. 108-9.

LES DANDYS

avait beau jouer l’impassibilité, la légèreté et le dédain, il était perpétuellement dans l'extrême des sentiments, et il le laissait voir. Dans le monde, il paraissait ordinairement timide et rêveur, mais à d’autres moments il semblait comme fou de plaisir. « Avec les hommes, il parlait peu et riait volontiers de l’esprit des autres (1). » D’ailleurs il redoutait leur société. A part son frère, et peut-être Ulric Guttinguer, il eut des camarades, mais aucun ami (2). Le bon Dumas nous raconte qu’à son grand chagrin, il n’avait jamais pu se lier avec « de Musset » (3). C’est que « de Musset » ne se sentait à l’aise que dans la société des femmes; il ne leur plaisait point, comme Mérimée par exemple, par l’adresse d’un esprit souple et merveilleusement entraîné à les amuser, mais parce qu’il était tendre et délicat : il charmait de la même façon qu elles. On sait qu’il était nerveux et impressionnable comme un enfant malade : faiblesse pitoyable chez un Dandy, sans doute, — émouvante chez un tel poète...

(1) Alton-Shée, op cit., t. I p. 106.

(2) Alfred Tattet lui-même ne fut que son camarade, je crois.

(3) Les morts vont vite, t. II, pp. 136-7. — Voy. aussi Alton-Shée, toc. cit., p. 109.

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Mais comme il nous faut nous féliciter que, s'étant proposé clans sa jeunesse de se faire une âme dédaigneuse et ironique, notre Musset n'ait jamais réussi qu’à se rendre un peu snob !

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Vers 1832, Paris s’amusait pour de bon au temps du carnaval. Non point que les déguisements fussent trop luxueux ou fantaisistes, on se contentait encore des bons travestissements classiques : polichinelles, colombines, pierrots, turcs, forts de la halle ou mascarilles, et on ignorait les mille variétés de litis et les sauvages hétéroclites (1). Ce fut seulement vers 1837, quand l’illustre Chicard eut fait son apparition (2), que les costumes devinrent plus

(1) Maxime du Camp, Souvenirs littéraires (éd. in-8), 1. 1, pp. 50-51. — Beaumont-Vassy, Salons de Paris (Paris, 1866, in-12), pp. 156-7.

(2) C’était un tanneur nommé Lévêque; il débuta au bal de la Renaissance selon Maxime du Camp (t. I, p. 50), au Bal des Variétés selon Beaumont-Vassy (p. 156).

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ingénieux ; alors les personnages de la comédie italienne parurent décidément fades et rococos : l’inofïensif Cassandre et la sucrée Colombine cédèrent la place à ces gentils débardeurs dont le crayon de Gavarni a fixé la grâce parisienne, et à ces guerriers incohérents, de qui l’habit à queue de morue s’accommodait étrangement d’un casque romain surmonté d’un plumeau, d’une culotte en peau, et de bottes à l’écuyère. Mais déjà le carnaval avait perdu cette allure vraiment universelle et populaire qu’il avait eue un instant entre 1831 et 1836 : la fête avait quitté la rue pour s’établir dans les bals publics ; c’est là qu’elle se prolongea et qu’elle mourut pendant le Second Empire (1).

Durant les premières années du règne de Louis-Philippe, le dimanche et le lundi gras étaient les deux journées les plus gaies. Après deux heures de l’après-midi, de longues fdes de véhicules suivaient la rue Saint-Honoré, contournaient la place Vendôme, s’étendaient de la Bastille à la Madeleine et jusque dans les

(1) « Presque point de masques sur les boulevards. Tous les travestissements étaient réservés pour les bals de Julien et les petits théâtres » (Vicomte de Launay, Lettres parisiennes, 8 février 1837, t. I, p. 49). — Cf. Maxime du Camp, loc. cit. ; comtesse Dash, Mémoires des autres, t. III, p. 248 ; etc.

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Champs-Elysées. Une femme du monde demandait sa calèche et s’en allait sur le Boulevard. Elle admirait en passant, au coin de la rue Drouot (1), les membres du Jockey-Club qui. accoudés sur leur balcon, fumaient scrupuleusement leurs « cigarres », tout en contemplant la foule avec cë flegmatique mépris qui sied à des dandys. Par les fenêtres de Tortoni et du Café de Paris, aux deux angles de la rue Taitbout, des professionnels et des gentlemen soufflaient furieusement dans leurs cors de chasse. Les voitures de toutes sortes, calèches reluisantes ou fiacres calamiteux, avançaient lentement entre les trottoirs couverts d’une cohue bigarrée que maintenaient à grand’peine les gardes à pied et à cheval. De toutes parts on s’interpellait, et les bergères en cotonnade, les marquis à perruques de filasse, les pierrots crottés répondaient avec avantage aux fashionables qui, du haut de leurs landaus à quatre chevaux, les haranguaient dans leur langage (2).

Cependant de longues acclamations se faisaient entendre, et derrière trois piqueurs à

(1) La maison ( rebâtie) où fut le Jockey-Club jusqu’en 1855 porte actuellement le n° 22 du boulevard Montmartre.

(2) Maxime du Camp, loc. cit. — Beaumont-Vassy, Salons de Paris, pp. 152-3.

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cheval qui soufflaient dans leurs trompes (1), apparaissait une grande voiture découverte, attelée à la Daumont, suivie d’une populace hurlante, où s’entassaient, debout, des jeunes femmes en travestis et des masques : — « C’est lord Seymour ! » déclaraient les bourgeois paisibles tout en s’écartant avec prudence. Une pluie d’oranges, de confettis, de bouquets, de piécettes, de bonbons et d’œufs pleins de farine partait de la voiture. Les arlequins déguenillés et les pierrots en loques se battaient dans le ruisseau pour ramasser l’argent: — « Vive milord l’Arsouilie ! » hurlait la foule enthousiasmée. Alors un des masques saluait et ses compagnons applaudissaient. Et chacun, dans le public, d’admirer l’excentricité du grand seigneur anglais qui dépensait ainsi son argent sans compter pour la plus grande joie du badaud peuple de Paris (2).

(1) Ils s’appelaient Tellier, Baptiste et Bertin.

(2) Maxime du Camp, pp. 51-52. — Mémoires du vicomte d'Aulnis (Paris, 1860, in-12), pp. 201-2. Ces souvenirs ont pour auteur le comte d’Alton-Shée. « Voulant écrire fidèlement ses Mémoires, il s’est décidé à en faire deux parts r l'une entièrement consacrée à l’époque du plaisir, et ici il a pris un léger masque, il s’est dédoublé et s’est appelé le vicomte d’Aulnis » (Sainte-Beuve , Nouveaux lundis, t. XIII, p. 474). Quelques-uns des personnages de ces Mémoires du vicomte d'Aulnis sont cités sous des noms supposés. Mais on les reconnaît facilement : par exemple, La Battut est nommé La Curée.

MILORD ARSOUILLE

Or ce masque n’était pas lord Seymour.

Pendant qu’on l’acclamait sur les boulevards, le pauvre gentleman, milord Arsouillé malgré lui, passait son temps à se désespérer de la réputation qui lui était faite. C’est en vain qu’il protestait, en vain que ses amis s’efforçaient de détruire la croyance populaire, en vain même ijue le véritable auteur des excentricités carnavalesques se désolait de son côté d’une confusion qui le privait de sa gloire, la légende subsistait toujours. Et il n’était pas un des pâles voyous de Paris qui n’eût juré d’avoir rencontré plus de mille fois le noble lord dans tous les cabarets de la Courtille, et qui ne se figurât de l’avoir applaudi le soir du Mardi-gras. « Rien de plus risible que les doléances du gentleman vexé, si ce n’est la vanité mortifiée du héros du carnaval », dit Alton-Shée qui avait connu « les deux mécontents de cette transposition (I) ».

(1) Mémoires du vicomte d’Aulnis, p. 103. — Voy. l’ Appendice C.

184 LES DANDYS

Celui qu’on acclamait sous le nom de milord Arsouillé s’appelait de son vrai nom Charles de La Battut, et la vie romanesque de cet étrange garçon mérite d’être contée (1).

11 était né en 1806 d’une émigrée et d’un « chemist » anglais excessivement riche. Le pharmacien, qui était marié, n’avait pu avouer l’enfant adultérin. Mais il s’était préoccupé de lui constituer un état civil : moyennant une grosse somme, il avait obtenu d’un gentilhomme breton qu’il reconnût le jeune Charles pour son fils, et c’est ainsi que celui-ci s’appela le comte de La Battut. D’ailleurs le gentilhomme en question voyait peu son enfant supposé : Charles avait été confié à la fameuse pension Lepître à Paris, et, chaque année, il ne passait qu’une quinzaine de jours dans la maison de son père putatif ; durant le reste de ses vacances, il vivait en Angleterre chez le pharmacien. Agé de seize ans environ, il fut renvoyé de sa pension où il manquait trop souvent à l’appel le dimanche soir, et on le mit comme externe libre au collège Bourbon. Ce fut sa perte. Il recevait chaque année une somme de 3000 francs pour son entretien, laquelle lui était versée par

(1) Voy. ibid., pp. 211 à 243. — pp. 52-53

Maxime du Camp, I,

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mensualités. Peu à peu, se trouvant à Paris sans relations, il lit des connaissances suspectes, et comme son budget modeste ne lui permettait que la plus médiocre débauche, le cabaret et les filles des rues, il tomba dans la crapule. II fréquentait à Idalie, bastringue souterrain situé à l’entrée du passage de l'Opéra, où se réunissait toute la lie des boulevards : vendeurs de contremarques, souteneurs et prostituées. Il avait travaillé la boxe en Angleterre, et cette science, alors inconnue en France, non moins que son entrain, sa gaieté et sa force physique lui valaient la considération des escarpes et une sorte de célébrité auprès des voyous.

A la mort de son père naturel, Charles de La Battut hérita brusquement de 100.000 livres de rentes. Aussitôt il entreprit de se pousser dans le beau monde : il s’installa dans un appartement sur le boulevard des Capucines, et son plus cher désir fut désormais de paraître toutà-fait « comme il faut ». C'est qu’un jour, en Angleterre, chez Tilbury, le célèbre marchand de chevaux, il avait été présenté au comte d’Orsay ; l’accueil affable d’un homme si connu pour son élégance avait fait naître dans le cœur de La Battut une sorte d’enthousiasme : d’Orsay était devenu son héros et son dieu, et il s’était

L12S DANDYS

mis à le copier avec une application et un soin touchants. Malheureusement, de son adolescence crapuleuse, le malheureux gardait malgré lui quelque chose de louche et de douteux ; quelle que fût l’attention qu’il y portât, ses manières le trahissaient souvent : ainsi quand, par élégance, il semblait affecter de parler argot, il y réussissait trop bien et trop naturellement ; enfin un enrouement suspect, un certain ton canaille et quelques nuances dans son aspect inquiétaient les snobs à qui il aurait voulu plaire. « Son chapeau, ridiculement penché, nous dit d’Alton-Shée (1), tenait par miracle sur le coin de l'oreille; une redingote noire, très courte, un gilet voyant, une cravate de couleur attachée avec une épingle de prix, un pantalon bleu de ciel avec une large bande de velours noir composaient sa mise d’un goût excentrique et douteux ; sa tournure était dégingandée ; ses longs cheveux d’un roux doré se réunissaient en une épaisse touffe bouclée sur le côté droit ; il avait les yeux gris et de petites moustaches rouges ; de temps en temps un tic canaille dégradait ses traits nobles et réguliers ; sa physionomie était celle du gamin monté en graine

(1) Mémoires du vicomte d’Aulnis, p. 183.

MILORD ARSOUILLE

et ayant gagné un quine à la loterie ». C’est pourquoi, si pendant le carnaval son entrain, son hospitalité, sa royale générosité valaient à Charles de La Battuttout un cortège de jeunes gens à la mode, bien peu de ses compagnons de plaisir continuaient à le fréquenter, les fêtes passées. 11 en souffrait, et il n’avait pas même la consolation de jouir de sa popularité auprès des badauds, puisque la foule attribuait invariablement à lord Seymour les excentricités dont il était si lier.

Ce fut au bal des Variétés, en 1832, qu’il se montra pour la première fois avec éclat (1). Il faut dire que la foule pittoresque et brutale qui envahissait les bals publics au temps du bon roi Louis-Philippe, ressemblait peu à la triste cohue noire qui se pressait timidement à nos derniers bals de l’Opéra. Non seulement l’Opéra, mais encore presque tous les autres théâtres se transformaient alors en salles de danses pendant le carnaval, et il n’en était guère qui ne fissent recette. Chacune d’elles avait son public. Les étudiants et les grisettes se retrouvaient à l’Odéon : c’est, là qu’à la suite d'un pari on introduisit un soir une jeune femme

(1) Mémoires du vicomte d’Aulnis, pp. 188-191.

LES DANDYS

vêtue seulement de son boa et de ses gants. — scandale énorme à l’époque ! Les bals de la Porte Saint-Martin, de l’ Ambigu et du Cirque Olympique faisaient le bonheur de tous les employés, commis, modistes et ouvrières. Les « gens de maison », comme nous disons, se réunissaient au Bal des Champs-Elysées d’hiver, dans le faubourg Saint-Honoré, et les bourgeois, partisans du calme, à l’Opéra- Comique et au Palais-Royal, où Ton se tenait à peu près décemment (1). Enfin les femmes du monde, masquées jusqu’aux dents, s’en venaient furtivement, comme dans les romans de Balzac, intriguer Rastignac ou Lucien de Rubempré à l’Opéra : du reste on se plaignait déjà que la gaieté y fût passée de mode, et c’est en vain que l’habile docteur Véron s’efforçait de la ranimer en y introduisant des ballets « réglés par Coraly » et des « loteries à l’Italienne » ou tombolas — grande nouveauté ! (2)

Aux Variétés, toute la folie des masques se donnait carrière. Longtemps avant l’heure de l’entrée, marquis, cassandres et poissardes faisaient la queue sur le boulevard. A peine les

(1) Beaumont-Vassy, Salons de Paris, pp. 161-8.

(2) Comtesse Dash, Mémoires des autres, II, pp. t et suiv. — Vicomte de Launay, Lettres parisiennes, I, pp. 49-50 — Beaumont-Vassy, pp. 155-56.

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portes ouvertes, on s’arrachait les billets aux guichets, et tout aussitôt commençaient les quadrilles et les galops échevelés, qui laissaient le parquet jonché de chapeaux de pierrots, de toques à plumes, de fleurs, de rubans, de lambeaux de velours et de gaze. Quelquefois, vers une heure du matin, une «société » arrivait au sommet de l’escalier qui menait du balcon des premières loges au plancher ; alors tous ses membres se prenaient sous le bras et se laissaient dévaler du haut en bas des marches, renversant tout sur leur passage et ouvrant ainsi à travers la foule un sillon rapidement comblé (1).

C’est apparemment de la sorte que La Battut lit son entrée en 1832. Une fort joyeuse compagnie l’entourait, qu'il avait amenée depuis le boulevard des Capucines dans une voiture à quatre chevaux, dont les postillons portaient des torches flambantes. Tout aussitôt, le bal se trouva dans un désordre tel que les sergents de ville durent intervenir. La Battut dansait le « cancan », réservé jusque là aux bals de barrières (2). Ses amis et amies se mirent à

(1) Beaumont-Vassy, pp. 156-160.

(2) « Le cancan est une danse qui ne s’exécute jamais dans la société honnête, mais seulement dans des locaux peu

LES DANDYS

l imiter de leur mieux ; puis tous les danseurs et danseuses suivirent leur exemple, et bientôt l’on ne vit plus que jambes en l’air et cotillons à tous les vents. Souriante et scandalisée, la force armée se mit en mesure d’expulser les perturbateurs : trop tard, le « cancan » était lancé définitivement. D’ailleurs, dix minutes après son expulsion, La Battut, qui s’était réfugié au Café des Variétés, rentrait de vive force avec sa bande joyeuse : tous reprenaient leur danse de plus belle. Et le lendemain, le directeur des Variétés lui-même, Armand Dartois, qui avait pressenti la vogue du futur milord Arsouillé, se rendait à son domicile pour l’assurer qu’à l’avenir le cancan n’aurait plus rien à craindre de la police, et pour le supplier de revenir à son bal... (1).

Pendant quatre carnavals, de 1832 à 1835, Charles de La Battut promena à travers Paris sa folie et sa magnificence. Sa voiture, attelée à la Daumont, pleine de masques hurlants, courait les rues et les boulevards, au son des trompes

convenables où le monsieur qui le danse ou la dame par laquelle il est dansé se voit aussitôt empoigner par un sergent de ville et flanquer à la porte », disait encore Henri Heine en 1842 ( Lutèce , p. 239). — Voy. la Physiologie du carnaval, du cancan et de la cachucha (1842).

(1) Mémoires du vicomte cl’Aulnis, pp. 188-191.

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pendant le jour, à la lumière des torches pendant la nuit. Quand, le dimanche gras, elle apparaissait sur le boulevard des Italiens, avec ses postillons enrubannés et ses trois piqueurs à cheval sonnant des fanfares, les travestis lui faisaient cortège : c’était comme le signal de la fête (1). Trois jours plus tard, on la retrouvait à la « descente de la Courtille » ; et lorsque enfin elle s’éloignait au grand trot de ses six chevaux, les plus ivres et les plus fous sentaient leur gaîté s’en aller avec elle.

Etrange spectacle, cette descente de la Courtille ! A la lueur blafarde du petit jour, toute la populace qui avait passé la nuit du Mardigras dans les bals de barrière, dans les gargotes de bas étage et les ignobles cabarets de Paris se réunissait sur les hauteurs de Belleville. Elle se formait en masse compacte devant le Grand Saint-Martin, le plus renommé des bals de la Courtille, puis descendait en avalanche par le faubourg Montmartre jusqu’aux boulevards.

Ivres de gros vin, blêmis par les excès de la nuit, hurlant des refrains obscènes, les marquises en guenilles, les bergères titubantes, les pierrots crasseux, les arlequins suspects,

(I) Cli. Yriarte, Les cercles de F’aris, p. 80.

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toute celte cohue en oripeaux froissés, déchirés, souillés, défilait pendant six heures consécutives entre deux rangées de voitures, pleines de badauds qui la regardaient passer. Là, des fashionables et des lionnes, leurs costumes en désordre et tout pâles de ne s’être point couchés, répondaient, du haut de leurs calèches, aux injures de la foule avinée qui les insultait au passage. Devant les Vendanges de Bourgogne la cohue se faisait plus compacte ; les élégants, qui s’y étaient donné rendez-vous, jetaient par les fenêtres du restaurant des œufs, de la farine, des oranges, des piécettes de monnaie, provoquant mille batailles ; les cris, les injures, les chansons ordurières redoublaient. Puis à l'angle du faubourg Montmartre, c’était la débandade ; et les plus enragés des insulteurs populaciers, subitement intimidés de se trouver seuls dans l’indifférence du mercredi des Cendres, regagnaient au plus vite leurs logis (i).

La voiture de La Battut stationnait souvent au plus épais de la cohue. Elle était pleine de viveurs à la mode, de gens de lettres, de danseuses, d’actrices : le comte d’Alton-Shée, pair de France, alors fort éloigné de la politique

(1) Louis Lurine, Les rues de Paris, t. II, pp. 360-1. — Beaumont-Vassy, pp. 168-178. — Etc.

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grave où il devait pins tard se faire un nom ( I ), le prince Belgiojoso, le plus gai des proscrits de la jeune Italie, que sa beauté et sa superbe voix de ténor rendaient l’idole des femmes sensibles, et « qui changeait tous les jours de princesse (2) )>, Duponchel, le directeur de l’Opéra (3), bien d’autres encore. Parfois, La Battut, las de crier et de se démener au milieu de ses compagnons, descendait et faisait le coup de poing avec les faubouriens. Alors la foule enthousiasmée criait de toutes ses forces : — « Vive Milord Arsouillé ! Vive lord Seymour ! » Et le pauvre fou était désespéré. C’est en vain qu'il faisait stationner pendant des heures sa voiture, ses postillons et ses piqueurs devant sa maison (4), en vain même qu’il distribuait de l’argent par les fenêtres de

(1) Nous avons déjà cité souvent ses excellents et judicieux Mémoires, et ses Mémoires du vicomte d’Aulnis. Voy. sur lui, notamment : Sainte-Beuve, Nouveaux lundis, t. XIII, pp. 467 sq. M. Léon Séché, qui a eu entre les mains ses papiers, en a donné de nombreux extraits dans son Alfred de Musset qui doit paraître au Mercure de France.

(2) Arsène Houssaye, Confessions, t. Il, p.305. — Mémoires du vicomte d’Aulnis, p. 202. — Mémoires d’Alton-Shée, pass.

(3) Un jour, la voiture de La Battut, ayant tourné trop court au coin du boulevard et de la Chaussée-d’Antin, versa : une quinzaine de masques tombèrent les uns sur les autres sans se faire de mal, à l’exception de Duponchel qui sc cassa la jambe ( Mémoires du vicomte d’Aulnis, pp. 267-8).

(4) Ch. Yriarte, Les cercles de Paris, p. 81.

son appartement (I), le peuple se figurait que Seymour avait déménagé, et il chantait de plus belle la gloire de son héros favori. Enfin un jour, en 1835, La Battut, désolé, atteint d’une maladie fort difficile à nommer, partit pour le Midi, et s’en fut à Naples où il mourut peu après son arrivée, découragé, ruiné plus ou moins, — et inconnu (2).

Son départ ne nuisit point à la légende de lord Seymour. Si la fameuse voiture à six chevaux ne parut plus durant le carnaval, du moins les badauds n’en perdirent point le souvenir, et le nom de Milord Arsouillé resta proverbial. Les journaux se mirent à raconter des anecdotes dans le genre de celle-ci :

« Un de nos dandys les plus connus sur le turf a reçu de la nature, entre autres dons heureux, une force herculéenne... Le dandy a plusieurs domestiques, il en change souvent, et chaque fois qu'il en met un à la porte, il lui administre préalablement une vigoureuse correction. C’est à peu près le seul moyen qu'il ait d’exercer de temps en temps la pesanteur de son bras... Dernièrement notre héros, s’étant levé de fort mauvaise humeur, trouva deux de ses gens en faute ; c’était une double bonne fortune qu'il se garda bien

(1) Maxime du Camp, Souvenirs littéraires, t, I, p. 53.

(2) Maxime du Camp, I, p. 54. — Mémoires du vicomte d’Aulnis, pp. 269-96. — Villemessant, Mémoires, t. I, p. 218. — Ch. Yriarte, op. cit., p. 82.

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de négliger. Il s’empressa donc de retrousser ses manches pour donner congé à Tom et à Pierre. Ce fut Tom qui comparut le premier devant le maître irrité ; on lui adressa de violents reproches ; il osa répliquer, et aussitôt, une grêle de coups de poing fondit sur le pauvre diable. Quand le valet eut reçu son compte, le gentleman lui dit :

— « Je te chasse. »

Puis vint le tour de Pierre. Mais Pierre était un garçon qui avait une mauvaise tête et de bons bras, il connaissait ses droits mieux que ses devoirs, et il n'eut pas plus tôt reçu un coup de poing qu'il en rendit deux. Le groom révolté continua vaillamment la lutte et finit par terrasser son noble adversaire. Après sa défaite, le gentleman se releva tranquillement et dit à Pierre :

— « Toi, je te garde... (1). »

C’est ainsi que, dans l’imagination populaire, Seymour devint une sorte de héros, doué d’une vigueur prodigieuse, qui se plaisait à fréquenter incognito les bouges de la Courtille, toujours présent lorsqu'il y avait quelques coups de poings à donner, ou encore quelque insolente débauche à accomplir. On publia sous le nom de Milord Arsouillé des livres obscènes (2). p]t c'est à lui que pensait Eugène Sue lorsqu’il imagina ce romanesque Prince Rodolphe, qui n’est plus aujourd’hui que le héros des petits

(1) Villemessant, Mémoires, t. I. pp. 215-G.

\2) Voy. l’ Appendice C.

LES DANDYS

garçons, mais qui resta longtemps l’idéal des jeunes tilles et le modèle des « lions » (1), — puisque dans l’ Education sentimentale encore (2) , on lit que M. de Cisy a voulait apprendre la savate pour visiter les tapis-francs de la Cité, comme le Prince Rodolphe, des Mystères de Paris, tirait de sa poche un bride-gueule, rudoyait les domestiques, buvait extrêmement », le tout par élégance et pour être à la mode.

Finalement les gens du monde, surtout ceux qui n’avaient pas eu l’occasion d’approcher ni Seymour, ni La Battut, en vinrent peu à peu à se figurer que le lord, s’il n’avait pas commis toutes les folies héroïques du personnage d’Eugène Sue, avait pu du moins en commettre d’analogues. Et pour les journalistes, La Battut ne fut plus qu’un imitateur jaloux de Seymour, dont il aurait voulu éclipser la gloire. En sorte que, malgré ses protestations, en dépit même de sa haine contre les travestissements (3), le pauvre lord resta et est resté jusqu’ici Milord Arsouillé.

(1) Ch. Yriarle, Cercles de Paris, p. 79.

(2) Flaubert, L’éducation sentimentale,^ partie, ch. IV.

(3) « On pourrait affirmer, sous la garantie de ceux qui l'ont connu (d’ailleurs cette thèse aux allures paradoxales a été soutenue je ne sais où par Roger de Beauvoir, et j’y insiste parce que mes renseignements personnels corroborent cette opinion), on pourrait affirmer, dis-je, que lord

MILORD ARSOUILLE

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