‹ Sous Louis-PhilippeChapitre 4 sur 8 · II · texte numérisé non relu

II

11 est assez diliicile aujourd’hui de retrouver le véritable lord Seymour au milieu de sa légende. C’est que ses amis eux-mêmes, qu’il étonnait, l’appréciaient peu et ne le comprenaient guère. Et comment des Parisiens de 1835, contemporains de Nestor Roqueplan, de Roger de Beauvoir, de Romieu, auraient-ils pu s’expliquer cet anglo-saxon blasé et curieux, généreux et nullement charitable, taquin sans gaîté, et dévoré seulement d’une froide passion pour les luttes physiques et le sport ?

Nous avons peine à imaginer combien l'anglomanie de nos grands-pères était ingénue, et combien ils connaissaient mal ces « Insulaires » qu'ils admiraient. Sans doute ils ne se servaient que de tasses, de théières, de pots au lait, de cafetières « ridiculement écrasés,

Sejmour ne s’est costumé qu’une fois, le jour où le duc d’Orléans donna aux Tuileries ce fameux bal où tous les invités étaient travestis en pierrots... » écrit Yriarle lui-même ( p. 78).

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contrefaits, aplatis » à l’anglaise (1). Sans doute les confiseurs — le Fidèle berger luimême ! — préparaient « crakers, bun, plumcake, spice gingerbread, et de la « gelée de pied de veau » (2). Sans doute les parfumeurs ne vendaient plus que des odeurs dont la demoiselle du comptoir écorchait les noms britanniques dans son mauvais anglais (3). Sans doute les journaux proposaient que l’on refît les Champs-Elysées sur le modèle de Hyde-Park (4). Sans doute la mode voulait que les « gants jaunes » s’appelassent des « fashionables », et qu’ils eussent, à la manière des « dandys anglais », des « pantalons à la Brummell », des « manteaux Victoria », « l’air impassible et les sourcils rasés » (5) ; — et que s’ils montaient en voiture, ce fût en « tilbury », pour aller au « club » s’entretenir de « sport », seule conversation vraiment « Buckingham » (6) ; — et qu’un « spleen »

(1) Rainier-Lanfranchi, Voyage à Paris, Paris, 1830, in-8, p. 175.

(2) Lady Morgan, Paris en 1829 et 1830, I, pp. 87 sq.

(3) Id. '

(4) La Mode, 13 Mars 1842, p. 337 ; 25 mars 1843, p. 527.

(5) Vicomte de Launay, Lettres parisiennes, 19 janvier 1839, I, p. 276.

(6) Roger de Beauvoir, Le lion d’aujourd’hui, dan6 la Mode, 11 juillet 1840.

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perpétuel se peignît sur leurs figures (1). Les femmes elles-mêmes, après avoir longtemps triomphé des idées et des mœurs anglaises, avaient dù, pour remplir leurs salons vides, se mettre à « parler courses comme lord Henry Seymour, chasse comme le marquis du Hallays, trente-et-quarante comme M. de Montrond », et aussi, « chose qui aurait fait frissonner, reculer, défaillir toutes les grandes dames du grand siècle », porter « à leurs lèvres roses des cigarettes d’Espagne (2) ». — Et il est certain qu’en fumant de la sorte, elles se croyaient du dernier genre anglais et romantique, en outre !

(1) Ronleix, Manuel du fashionable, pp. 67-68.

(2) Extrait des Mémoires d'un Lion, dans La Mode, 15 juin 1842. — Déjà en ce temps les Anglaises s’habillaient à Paris, mais déjà sans succès. « C’est en vain, nous dit l’une d’elles, qu’une lady appelle à son secours toutes les tailleuses, coill'euses, modistes, couturières et lingères de la ville ; tout l’avantage qu’elle recueillera de sa peine, après qu’elle aura acheté, fait faire et mis ce qu’on lui aura indiqué, sera d’entendre une grisette dire à l’autre dans la première boutique où elle entrera : — « Cette dame anglaise désire telle ou telle chose », et cela avant que la pauvre femme ait eu le temps de dire un mot qui ait pu la faire reconnaître à son accent. Et ce ne sont pas seulement les Français qui nous reconnaissent avec cette facilité... Non, ce qu’il y a de plus malheureux, c’est que nous nous reconnaissions les unes les autres dès le premier moment ». (Mme Trollope, Paris et les parisiens en 1835, II, pp. 165-166).

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Mais cette imitation des mœurs britanniques, cette anglomanie était alors bien plus superficielle qu’elle ne l’est aujourd’hui. Elle se manifestait exclusivement dans les costumes, les gestes, l’aspect extérieur ; on n’avait pas encore entrepris de prouver sans rire « à quoi tient la supériorité des Anglo-Saxons ». L’idée de sport elle-même était restée tout à fait étrangère à ces merveilleux qui s’entretenaient si passionnément de leurs « haques » (1) et de leurs « tilburys », de leurs « coursiers d’Albion » et de leurs « jockeis ». Assurément tous paraissaient assidûment aux courses qui se donnaient au Champ-de-Mars, et chaque année plusieurs centaines de fashionables parcouraient en landow et en briska la route de Paris à Chantilly pour assister au Prix du Jockey-Club. Mais c’était bien plus par snobisme que par goût véritable. En réalité pas un de ces « sportmans » n’approchait de ce capitaine Rag, dont Thackeray nous a donné un très touchant tableau (2), et si l’élégant comte de Caylus, que nous présente Stendhal (3), éprouve un si furieux amour pour ses chevaux

(1) Eug. Sue, Arthur, p. 176.

(2) Le livre des snobs, chap. X.

(3) Le Rouge et le Noir (éd. Lemerre) t. II, p. 105.

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qu'il ne saurait déjeûner ailleurs que dans son écurie même, c’est, n’en doutons pas, que « cette grande passion, jointe à l’habitude de ne jamais rire, lui donne beaucoup de considération auprès de ses amis ». Certainement la grave Société d’Encouragement n’aurait pu subsister, si elle n’avait eu l’idée de fonder le joyeux Jockey-Club (1). Enfin nous savons que ces gentlemen, qui se plaisaient à faire admirer aux Champs-Elysées leurs costumes de cheval, n’aimaient guère de monter dans les steeplechases : « En France la course de haies n’a jusqu’à présent trouvé que peu de riden, disait un journal (2) : pourquoi s’exposer à des dangers inutiles ? »

Et quand les courses étaient au fond tellement peu appréciées, combien les autres sports l'étaient moins encore ! En 1906, il est de bon ton de se montrer sportsman : les épaules se portent larges. Mais il n’en allait pas ainsi au temps de nos grand’mères : leurs romantiques héros n’étaient pas des athlètes, et j’imagine qu’il eût été presque indécent de leur paraître

(1) V. le chap. suivant.

(2) La Mode, 15 juin 1843. — Aux courses de Versailles, l’un des deux gentlemen-riders étant tombé, l’autre prit le trot pour attendre que son concurrent se fût remis en selle. (Ibid.) Voilà une courtoisie qui paraît bien désuète.

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trop vigoureux (I ). Voyez plutôt les estampes : tous ces jeunes dandys ont des tailles de guêpe, des yeux mélancoliques et des boucles touchantes, mais leurs épaules sont étroites et rondes comme celles des femmes. Quelquefois ils font un peu d’escrime, à cause du duel qui est extrêmement poétique (2). En revanche la boxe leur paraît un « spectacle ignoble (3) », et ils ignorent même les autres sports ; aucune émulation, aucun goût pour l’effort musculaire : « Je me demande même si l’homme est fait pour marcher », disait assez sérieusement le docteur Véron (4).

Voilà pourquoi lord Seymour qui s’intéressait passionnément et exclusivement aux exercices physiques étonna ses très anglomanes, mais

(1) En 1866 encore, Edouard Fournier n'a pas assez d’indignation contre l’impudeur de ces femmes qui « s’en vont admirer aux Champs-Elysées ces lutteurs demi-nus dont parle Alfred de Musset, ou dans le Cirque cet acrobate au hardi trapèze, dont les Mémoires galants resteront un des signes de notre triste époque » (La comédie de J. de La Bruyère, I, pp. 111-2). Alfred de Musset (Il ne faut jurer de rien, acte I, scène I) : « La mène-t-on, après un bon dîner, les soirs d’été, quand le vent est au sud, voir lutter aux Champs-Elysées, dix ou douze gaillards nus aux épaules carrées? » demande ironiquement Valentin à propos de la jeune fille que son oncle veut lui faire épouser.

(2) Encore qu’on se battît le plus souvent au pistolet. Voy. R. de Beauvoir, dans La Mode, 11 juillet 1840.

(3) Journal des Haras, juillet 1838, p. 286. — A. Cler, La comédie à cheval (Paris, 1845, in-12), p. 86.

(4) Mémoires d’un bourgeois de Paris, I, p. 87.

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très peu anglais contemporains. Ceux-ci n’arrivaient pas à comprendre qu'un homme portant un nom illustre et jouissant d’une grande fortune pût user sa vie à faire des armes, à monter à cheval, à s’entraîner à la boxe et aux poids, et à suivre des combats de dogues à la barrière du Combat au milieu des voyous et des débardeurs (1). Ils lui eussent facilement passé son écurie de courses, luxe élégant et qu’il avait mis à la mode, mais comment auraient-ils pu s’expliquer son goût pour les jeux violents, pour les « acrobates », pour le « pugilat »? C'est avec une espèce d'horreur que Villemessanl fait allusion au « monstrueux développement » de son biceps qui mesurait, dit-il, « cinquante-deux centimètres, la grosseur de la taille ordinaire d’une jeune fille (2) ».

Et cependant Seymour, en dépit — ou plutôt à cause — de ses goûts excentriques, était à la mode, et les élégants fréquentaient assidûment la salle d’armes qu’il avait établie dans son hôtel (3). C’était là le lieu de réunion le plus

(1) Villemessant, Mémoires, I, p. 238.

(2) T. I, pp. 214-5. — « Il avait acquis un développement musculaire qui n’était plus en rapport avec sa taille » (Alton-Shée, Mémoires, I, p. 137).

(3) Situé au coin de la rue Taitlioul, actuellement le n° 24 du boulevard des Italiens. — On trouvera une description de la salle d’armes de lord Seymour dans les Souvenirs du

fashionable de Paris. N’oublions pas, en effet, qu’avant la fondation du Jockey-Club il n’y avait que trois ou quatre cercles, composés d’hommes graves, et l’on y parlait politique avec abus : les lions en étaient réduits à se donner rendezvous au Café de Paris où l’on jouait souvent après dîner (1), ou bien ils se rencontraient chez lord Seymour. Celui-ci recevait, avec sa politesse un peu caustique, dans trois grandes pièces dont il avait fait une sorte de gymnase. Une fois présentés au maître de la maison, les amateurs trouvaient là, trois fois par semaine, fleurets, sabres, cannes et gants de boxe. Des cabinets de toilette et des valets de chambre spéciaux étaient à leur disposition (2). Ils pouvaient s’escrimer à leur aise contre les plus forts maîtres d’armes du temps (3), et lutter

Marquis de Floranges publiés par Marcel Boulenger (Paris, 1906, in-12). Ce marquis de Floranges n’a laissé aucune trace dans l’histoire, et ses Souvenirs sont si délicats et si charmants qu’on les croirait écrits par Marcel Boulenger lui-même. Nous nous garderons donc, par prudence, d’y puiser aucun renseignement... Mais quel dommage !

(1) Voyez le chapitre suivant.

(2) Villemessant, Mémoires, I, p. 219.

(3) Le chef de la salle de lord Seymour fut d’abord Roussel que remplaça Bertrand aidé de Prévost. Gâtechair père et (ils, Grisier père et fils, Cordelois, les frères Lozès, tous les bons maîtres parisiens venaient tirer chez Seymour, où ils rencontraient des amateurs comme le marquis de

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avec leur hôte lui-même, qui boxait et tirait au fleuret avec autant d’habileté qu’il montait à cheval et conduisait ses four in hands. Les Parisiens se pressaient avec étonnement à ces réceptions, non point certes par amour du sport, mais par curiosité, par snobisme, enfin parce que les fauteuils y étaient accueillants, la société fashionable et les cigares merveilleux.

Car c’est lord Seymour qui, plus que nul autre, généralisa l’habitude de fumer (1). Jusqu’en 1832 environ, les fumeurs étaient rares, et ils se cachaient dans des chambres soigneusement closes pour se livrer à leur délicieuse et malodorante passion (2). Mais peu à peu des élégants ne craignirent plus de se montrer dans la rue le cigare à la bouche, et bientôt il fut admis qu’un jeune homme vraiment « Buckingham » ne pouvait se dispenser de griller du pétun. D’ailleurs cette mode ne s’établit pas sans que s’en plaignissent les

l’Aigle, le baron de Bazancourt, le marquis du Hallays, Delebecque, Lehmann, le comte de Caen, etc. (Villemessant, I, pp. 219-220).

(1) Alton-Sbée, Mémoires, p. 138.

(2) Comtesse Dash, Mémoires, III, pp. 249-250. — A. Karr, Les Guêpes, janvier 1840, pp. 92 sq. — En octobre 1836, Barbey d’Aurevilly note comme un exploit, dans son Premier Mémorandum (p. 59) : « Fumé, pour ma part, quatre cigarettes ».

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femmes qui en étaient victimes. En 1837, madame de Girardiîi constate avec étonnement et scandale que, dans certaines « maisons fashionables », on va jusqu’à faire aménager « une salle à fumer comme on a une salle à manger (I) ». Et deux ans plus tard, le spirituel vicomte de Launay déplore amèrement la « vapeur cigarine » qui empeste le boulevard des Italiens et change instantanément, chez Tortoni, les glacés aux fraises en sorbets à la nicotine (2).

Le bureau de tabac à la mode sous Louis- Philippe était situé sur le Boulevard, entre la rue Laffitte et la rue Le Peletier, à côté du Café Riche. Là Alfred de Musset venait, dit-on, deux fois par jour, attiré par les yeux éclatants d’une certaine demoiselle blonde. Là les (( gants jaunes » achetaient, pour quatre sous, des cigares de la Havane « bien supérieurs à ceux qu'il faut aujourd’hui payer seize ou dixhuit sous (3) ». Mais que pouvaient être ces puro.s à côté de ceux que lord Seymour offrait aux heureux mortels admis dans son gymnase ! Ceux-là, il les avait choisis lui-même, il les avait

(1) Vicomte de Launav, Lettres parisiennes, 8 février

(2) Ibid.., 26 juillet 1839.

(3) Claudin, Souvenirs, p. 20.

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laissés mûrir pendant des mois dans des boîtes de chêne munies de compartiments en plomb, puis examinés et contrôlés à nouveau, déposés enfin dans des armoires aérées par des ventilateurs et dans des tiroirs délicatement parfumés au laurier et à la vanille (1). Sans nul doute, de pareils cigares étaient fort propres à lui faire pardonner certaines facéties d’un goût douteux auxquelles il se complaisait un peu trop...

Aussi rencontrait-on dans sa salle d’armes, à côté du comte d’Alton-Shée et du beau prince Belgiojoso, ce marquis de Saint-Cricq, à moitié fou, qui se faisait promener en fiacre, tenant son cheval en laisse par la portière, et qui commandait des chevaux de poste pour aller de la rue de la Chaussée-d’Antin, où il habitait, jusqu’au Café Anglais. Un soir de pluie, au Théâtre-Français, mécontent de voir le public applaudir une pièce qu'il trouvait fort détestable, « il sortit pendant le dernier acte et loua toutes les voitures qui attendaient à la porte. Cela fait, il vint reprendre sa place, et, au plus fort des bravos qui partaient de tous les coins de la salle: — « Applaudissez, dit-il tout haut

(1) ,Villemessant, t. I, p. 266. — Lorsqu’il mourut, en 1859, on trouva dans ses armoires, parait-il, des cigares achetés en 1820 et 1822 (Figaro, 15 janvier 1860).

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en se levant, applaudissez, tas de béotiens : vous serez tous mouillés pour retourner chez vous. » Au Café Anglais, il versait soigneusement la salière dans son thé, puis s’étonnait de le trouver âcre et faisait venir le garçon pour qu’il y goûtât'; ou bien il se coiffait gravement d’un saladier. Vers la fin de sa vie, on ne le laissait plus sortir qu’accompagné d’un valet de pied, mais l’on rencontrait partout « sa figure rouge comme une praline encadrée de favoris blancs », et son chapeau incliné à 45 degrés (1).

Non loin de Saint-Cricq, l’étonnant major Frazer contait quelque savoureuse histoire qu’il entremêlait de citations latines. Ce personnage, fait pour ravir M. de Stendhal, était né en Portugal d’une famille noble, écossaise et catholique, et avait fait sa carrière militaire en Russie. 11 poussait le goût du mystère jusqu’à un tel point qu’à personne il n’avait jamais dit son âge, et à bien peu des détails sur sa vie. Il habitait, sur le Boulevard, un entresol meublé

(1) Ch. Yriarte, Paris grotesque ou les célébrités de la rue (Paris, 1864, in-8). — Lorédan Larchey, Les excentriques. — Claudin, Souvenirs, p.6. — Villemessant, 1. 1, p. 220. — Roger de Beauvoir, Les soupeurs de mon temps, pp. 1 sq. — Alfred Delvau, Les lions du jour (Paris, 1867, in- 12), pp. 65-68.

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principalement d’un lit de fer, et teignait soigneusement en noir d’ébène ses cheveux et sa barbe blonds, sans qu’on ait jamais pu s’expliquer les raisons d'un tel usage. Petit et robuste, avec une figure en cuir de Cordoue éclairée par deux yeux bleus très doux, il ne paraissait jamais que sanglé dans une redingote courte et revêtu d’un pantalon à la cosaque fort bizarre, et qu’il coupait lui-même, dit-on. D’ailleurs, il montait à cheval dans la perfection, parlait fort bien neuf langues, contait le plus spirituellement du monde, fumait et chiquait sans discontinuer, buvait considérablement, possédait une mémoire extraordinaire, et était bon latiniste. « Que de fois, à jeun, Jules Janin a échangé de l’Horace avec le major ! » Parisien endurci, Frazer vivait exactement entre la rue Laffitte et la Chaussée-d’Antin, entre le Café Riche et le Café Foy, et il ne sortait de ces parages que pour gagner quelque pari comme celui de couvrir, cinq jours de suite, quarante lieues à franc étrier. Sur la lin de sa vie, ce centaure latiniste avait pris goût aux affaires et il mourut administrateur de plusieurs lignes de chemin de fer (1).

(1) Alton-Shée, Mémoires, t. I , pp . 96-103. — Mme de Bassanville, Salons d’autrefois, t. IV, pp. 1 19-126 (d’après

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Outre Saint-Cricq et Frazer, on voyait encore chez lord Seymour : M. de Normandie, roux, triste et anglomane, le meilleur gentlemanrider de son temps ( 1 ) ; le marquis du Hallays viveur et duelliste célèbre (2); Lehmann, le mari de cette belle madame Lehmann qui avait soin d’emporter son contrat de mariage dans sa poche quand elle allait chez la marquise de Ouadalcazar, parce que, disait-elle : — « Une maîtresse de maison, à Paris où la société est si mêlée, est toujours bien aise de savoir qui elle reçoit chez elle (3) » ; le prince de la Moskowa, qui avait épousé MUe Laffitte et siégea sans vergogne, en 1840, à la Chambre des Pairs qui avait condamné le maréchal Ney (4); Horace de Vieil-Castel, connu pour divers livres à scandale et ami de Seymour jusqu’à sa mort (3) ; bref presque tous les habitués du Café de Paris.

Or, parmi ces jeunes gens à la taille mince

Nestor Roqueplan). — Claudin, Mes souvenirs, p. 25. — La Mode, juillet 1836, pp. 19-20. — Mme Jaubert, Souvenirs, pass.

(1) Alton-Shée, t. I, pp. 138-139. — Yriarte, Cercles de Paris, pp. 93-94.

(2) Voy. plus haut.

(3) Villemessant, t. I, p. 220.

(4) Alton-Shée, t. I, p. 140.

(5) Voy. ses Mémoires.

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et à la chevelure bouclée, il n'en était guère qui pussent rivaliser avec leur hôte pour la force physique et l’adresse. Au reste, -ils s’en souciaient peu. Dans la salle d’armes, tout en fumant les incomparables cigares, on causait, on riait et on plaisantait plus qu’on ne cassait de fleurets ou qu’on n’usait de gants de boxe. On pariait surtout. C’était la grande mode, la folie du moment, le dernier genre anglais et fashionable. Tout était matière à gageure, depuis les jambes de Mademoiselle Taglioni ou le prochain discours de M. Thiers, jusqu’aux exploits hippiques des jeunes gentlemen-riders de l'époque. Maxim Caccia pariait cinquante louis avec lord Seymour qu'il réussirait à traverser le bois de Boulogne sur un cheval à poil, au trot anglais seulement, sans interrompre sa course et sans galoper; si le cheval prenait le galop, Caccia devait le ramener au point où il avait changé d’allure et le faire repartir en trottant (1). Un autre jour, c’était le major Frazer qui s’engageait à parcourir à franc étrier, pendant trois jours consécutifs, cinq fois le tour du Bois de Boulogne, c’est-à-dire « environ soixante-quinze lieues (2) »... Mais

(1) La Mode, 11 avril 1810, p. 51.

(2) Th. Bryon, Calendrier des Courses (1834), p. 329.

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la plupart des paris portaient sur les courses de chevaux, alors dans tout l’éclat de leur nouvelle mode, et dont lord Seymour s’était constitué le défenseur et le Mécène.

Les premières courses organisées régulièrement à l’anglaise avaient eu lieu sous le règne de Louis XVI. En 1775 et pendant quelques années, elles attirèrent dans la plaine des Sablons un public considérable, curieux de voir les « jaquets » en vert pomme galonné de rose, en rose galonné de noir, en bleu et chamois, mener à la victoire les chevaux du comte d’Artois, du duc de Chartres ou du duc de Fitz-James. Mais peu à peu la reine Marie- Antoinette se lassa de ce divertissement, les courtisans cessèrent de l’aimer avec elle, et en 1790 les journaux ne s’en occupaient plus que pour relater des accidents comme celui qui faillit arriver à Vincennes, où le prince de Monaco manqua d’être pendu pour avoir prié un peu trop vivement un citoyen de se ranger.

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— Quelques années plus tard, le Directoire organisa des jeux à l’antique pour célébrer les fêtes de la Liberté : des piétons, des cavaliers, des chars s’élancèrent au Champ-de-Mars sur trois pistes concentriques. Les concurrents portaient des écharpes, des chapeaux à plumes et des manteaux flottants. Mais, en dépit de tous ces ornements, le succès fut mince. — Et quand à son tour Napoléon, soucieux d’encourager l’élevage français, entreprit de ressusciter les courses de chevaux, il ne réussit pas davantage : plusieurs fois, le grand prix de Paris ne se put disputer faute de partants, si bien que l’on y renonça après 1812. Malgré tous les décrets, les courses n’étaient pas à la mode. Pour qu’elles obtinssent la vogue, il fallut que le comte d’Artois, l’organisateur des réunions de 1775, fût devenu le roi Charles N, et que l’anglomanie régnât définitivement sur le monde des snobs avec lui (1).

Vers 1827, à l'époque où Henry Seymour commença de faire courir (2), tout ce qui se

(1) Comte G. de Contades, Bibliographie sportive : les courses de chevaux en France (Paris 1892, in-8). — Fr. Masson. Jadis (Paris, 1905, in-12), pp. 137-155. — Jacques Delimal, Courses de chevaux sous Louis XVI, dans le Supplément du Figaro, 24 mars 1906. Etc.

(2) Th. Bryon, Calendrier des courses de chevaux, ou Racing calendar français... (Paris, 1834, in-8). —

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piquait d’élégance se devait d’aimer passionnément « les plaisirs du turf ». Mais c’était là un divertissement de dandys, que le public ne goûtait guère, et où d’ailleurs il n’était que rarement convié. Chaque année, au printemps et à l’automne, des courses officielles avaient lieu sur le Champ-de-Mars. La piste, délimitée par des cordes, passait au pied de l’Ecole militaire. Une foule assez clairsemée, contenue par des gardes à cheval, montait alors sur les talus verdoyants qui entouraient l’hippodrome. Quelquefois la famille royale daignait se rendre dans un pavillon établi auprès de l’arrivée (1). Cependant les chevaux engagés étaient en petit nombre, et leurs victoires ne suscitaient aucun enthousiasme, car le public ne comprenait pas grand’chose au spectacle...

Plus fréquemment, des courses avaient lieu au Bois de Boulogne. Mais c’étaient des poules, des matches entre particuliers, et non des épreuves ouvertes et officielles. Lord Seymour, MM. de la Bastide, Walewski,

P. d’Ivoi, dans le Figaro, 23 août 1859. — C’est par erreur que ühapus (Le turf, p. 15) dit que ce fut en 1820 : Seymour n’avait alors que 15 ans.

(1) Fenimore Cooper, Souvenirs d’Europe : France (Paris, 1838, in-12, 3 vol.), pp. 177-8. — Beaumont-Vassy, Salons de Paris, pp. 147-8. — Voy. à la Bibliothèque nationale de nombreuses estampes.

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Charles Laflitte, des marchands de chevaux même, comme Crémieux, se réunissaient pour faire galoper leurs chevaux. Des paris s’engageaient, qui n’étaient pas fort élevés : cinq cents francs semblaient une grosse somme aux joueurs de cette époque, et s’ils parlaient assez couramment de cinq cents louis, c’était là, paraît-il, une exagération convenue et dont les intéressés savaient que penser (1).

Aujourd’hui, le rond de Mortemart, où les sportsmen de 1828 se donnaient ordinairement rendez-vous, n’existe plus. Mais que reste-t-il, à vrai dire, du Bois de Boulogne, tel que l’ont connu les sujets du roi Louis-Philippe ? 11 était alors clos de murs. De grandes allées uniformément droites traversaient de part en part sa végétation pauvre, grise et rabougrie. Çà et là apparaissaient à travers les arbres les clairières poudreuses où les alliés de 181.' i avaient campé. Les parisiens ne se promenaient guère dans cet aride paysage, mal rafraîchi par les eaux lourdes de la mare d’Auteuil. Aussi bien c’était un voyage pour s’y rendre. 11 fallait gravir les Champs-Elysées, presque champêtres à l’époque (2), passer en vue de celte louche

(1) La Mode, 1829, pp. 182-8.

(2) Auge de Lassus, Les Champs-Elysées.

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allée des Veuves qui est maintenant l’avenue Montaigne, franchir l’octroi à la barrière de l’Etoile, suivre une longue route postale, bordée de masures et de terrains vagues, boueuse et défoncée l’hiver, poussiéreuse et aveuglante sous le soleil, qui est devenue notre allée du Bois. « Les cochers de bonne maison regimbaient contre une telle corvée. Ils prétextaient d’un accident subit : un cheval qui boitait sans qu’on sût du tout comment ; un harnais qui venait de rompre. Ce lieu était réputé sauvage, on y associait, comme si l’on fût encore au temps des ménestrels, des images de guetapens, d’assassinats (1). »

Depuis 1853 (2), le Bois s’est transformé, embelli et comme humanisé. On y a planté de grands arbres et des arbustes de choix, creusé les deux lacs, créé des pelouses, construit des pavillons et des kiosques, dessiné des cours

(1) Daniel Stern (Mme d’Agoult), Mes souvenirs ( Paris, 1877, in-8), pp. 239-240.

(2) La Ville de Paris obtint par une loi du 13 juillet 1852 la cession du Bois de Boulogne. C’est en 1853 qu’on a commencé la métamorphose, qui a coûté 16.200.000 francs; mais la Ville a vendu 10.400.000 francs de terrains et obtenu de l’Etat une subvention de 2.110.000 francs. La superficie a été portée de 676 à 873 hectares. L’approvisionnement d’eau est assuré par une conduite amenant les eaux de l’Ourcq, par le puits artésien de Passy terminé en 1861, qui fournit environ 10.000 mètres cubes par 24 heures, et par les eaux de la Seine élevées par les machines de Chaillot.

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d’eau, disposé des cascades. Des routes sinueuses et agréables, empierrées pour les voitures, sablées pour les cavaliers, remplacent les longues allées poudreuses et monotones. Sur le rond de Mortemart s’élève maintenant une butte formée par les déblais provenant des deux lacs ; et, à l’endroit où lord Seymour et ses compagnons faisaient galoper leurs chevaux anglais, se dressent à présent les tribunes du champ de courses d’Auteuil.

Comment les sportsmen de 1828 eussent-ils pu prévoir que l'on créerait un jour ce magnifique hippodrome ? Même en 1833, on n’avait pas assez de railleries pour ceux qui prétendaient que les courses pouvaient être d’une utilité quelconque; le public n’y venait guère et ne s’y intéressait pas. Sans le secours puissant que Seymour leur apporta, elles auraient passé de mode, et jamais elles ne se seraient acclimatées chez nous (1). Cela est si vrai qu’en 1842, lorsque le lord vendit son écurie et se retira du turf, beaucoup crurent que c'était la lin des courses : « Le sport repasse le détroit, écrivit la Mode; il n’a pu se naturaliser chez nous (2). »

II) Voy. le cliap. suivant.

(2) La Mode, juin 1842, p. 434. — Cf. Les Etrangers à Paris, p. 10.

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Seymour avait été le principal fondateur et li1 2 3 4 5 premier en date des présidents du Jockey- Club et de la Société d’Encouragement. Aussitôt élu, en 1834, il prit très à cœur les intérêts de la nouvelle Société (1). Mais deux ans plus tard, celui dont on a fait « Milord Arsouillé » donnait sa démission parce que l'on soupait trop au Jockey-Club et que l'on s’y occupait moins du sport que l’on y jouait à la bouillotte (2). Il continua pourtant de faire courir. Ses écuries avaient un budget princier. Elles étaient dirigées par un Anglais nommé Carter (3), et se trouvaient à Sablonville, sur « le chemin de la Révolte, vis-à-vis de la porte Maillot. Bois de Boulogne (4) ». 11 possédait, en 1836, un haras à Glatigny, où il importa un nombre considérable de chevaux anglais. B fut propriétaire de Miss Annette, de Frank, de Monarque et de l’étalon Boyal-Oah, dont la saillie valait alors la somme énorme de 230 francs, « plus dix francs pour le groom (3) ». Sa casaque

(1) Journal des Haras, juillet 1834, p. 226.

(2) L’Eleveur, mars 1836, pp. 91-92.

(3) Sans doute l’ancêtre des Carter, entraîneurs de père en (ils, dont plusieurs générations sont encore établies à Chantilly.

(4) Journal des Ilaras, décembre 1836, p. 190.

(5) L’Eleveur, mars 1836, p. 96.

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orange à toque noire (1) gagna le prix du Jockey-Club la première fois qu’on le disputa, en mars 1836(2); et elle le remporta encore en 1837, en 1838 et en 1841. — A cette époque Seymour lui-même ne montait plus que rarement à cheval, fut-ce pour se promener au Bois (3), mais il conduisait toujours admirablement. C’est lui qui gagna un pari contre Embury, « le plus adroit cocher d’Angleterre », en suivant dans un break à quatre chevaux tous les tournants, cercles, vol tes d’une voiture attelée d'un seul cheval, et si exactement que ses roues passaient sur les traces mêmes de celles de son adversaire (4)...

Et pourtant, un beau jour, ce gentleman dont le turf et les pur-sangs semblaient être la seule passion renonça subitement aux courses. En 1840, le prix du Jockey-Club fut gagné par Tontine à M. Aumont, grand éleveur normand, devant Jenny à lord Seymour. Celui-ci, accueillant des bruits répandus par un groom renvoyé, accusa son vainqueur d’avoir fait courir sous le nom de Tontine un autre cheval.

(J) L’Eleveur, mai 1835, pp. 17-18.

(2) Voy. plus loin.

(3) Voy. Bryon, Calendrier des courses.

(!) Paul d’ivoi, dans le Figaro, 16 décembre 1859.

LES DANDYS

Le Comité des courses ouvrit une enquête et conclut à l’innocence de M. Aumont. Aussitôt Seymour, furieux, vendit son haras et porta l'affaire devant les tribunaux. Les juges lui donnèrent tort à nouveau (1). Dès lors, c’en fut fait : l’orgueilleux lord, qui ne voulait pas s’être trompé, cessa de s’intéresser aux courses, et, le 22 juin 1842, il se défit aux enchères publiques de ses derniers pur-sangs (2).

Car Seymour avait un amour-propre incroyable, forcené, presque maladif. C’est passionnément qu’il désirait de gagner : la moindre

(1) Journal des Haras, juin, juillet, août, septembre, novembre 184U.

(2) Les chevaux qui atteignirent les plus hauts prix furent Florence, pouliche alezane de cinq ans, vendue 7.000 fr., Serrogins, neuf ans, 4.900 fr., et Eliezer, quatre ans, 0.700 fr. Les autres chevaux se vendirent à des prix variant entre 1.520 et 300 fr., selon qu’ils étaient ou non engagés dans les grandes épreuves (La Mode, juin 1842, pp. 434-5). On était alors loin des 900.000 fr. dont M. Edmond Blanc a payé Flying-Fox, voici quelques années.

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défaite lui était insupportable. « Afin d'être sans rival en quelque chose, il avait exercé pendant des années le petit doigt de sa main droite, au point de lever avec ce seul doigt un poids de I0U livres à la hauteur de son épaule, de telle sorte que sa main entière eût porté à peine davantage. Dans le même but, il avait étudié à fond les difficultés grammaticales de la langue française et proposait à tous venants des paris sur l'orthographe de certains mots (1) ». S’il sortait en voiture, il lui fallait dépasser tout le monde et à tout prix : il dépensa « plus de cent mille francs » en trotteurs, assure-t-on, afin de battre un tilbury bien attelé qu’il rencontrait souvent sur son chemin et qu'il ne put jamais brûler. Même, un jour, il ne craignit pas de couper l’équipage de Charles X : le soir même il recevait l'ordre de quitter la France, et il lui fallait mettre tous ses amis en campagne pour obtenir son pardon (2).

De même, il ne pouvait supporter d’être trompé. L'idée que quelqu’un se targuerait de l'avoir dupé, lui, lord Seymour, exaspérait son amour-propre. Un soir qu’il avait perdu

(1) Alton-Shée, Mémoires , I, pp. 137-138

(2) Villemessant, I, pp. 262-3, d’où j’ai tiré beaucoup des traits qui suivent.

LES DANDYS

quelque argent à son cercle contre un gentleman dont le bonheur lui avait paru un peu trop constant, il acheta toutes les cartes qui avaient servi à la partie; puis il manda chez lui à grands frais le plus célèbre prestidigitateur du temps et il le pria d’examiner les jeux. Or, ses soupçons étaient fondés, paraît-il : les cartes étaient tarotées. Il ne crut pas trop cher d’avoir payé cette révélation par une somme supérieure peut-être à celle qu’il avait perdue. Mais il garda sa découverte secrète, et il s’abstint seulement de jouer, laissant le grec continuer ses exploits : il ne lui paraissait point mauvais que ses collègues de cercle fussent volés, puisque lui-même l’avait été (I).

Les emprunteurs, les inventeurs, les placiers qu’attirait sa fortune colossale, n’avaient pas beau jeu avec lui. On raconte qu’il s’était fait peindre en Saint Sébastien, tout transpercé de carottes : parmi ses bourreaux, figuraient la plupart de ses amis, presque tous ses domestiques ; au centre du tableau « une charmante petite danseuse, connue de tout Paris », considérait, en riant joyeusement, le légume qu’elle

(I) J’avoue d’ailleurs que celte histoire, rapportée par Villemessant, pp. 267-8, ne me paraît pas trop vraisemblable : ce n’est pas, à coup sûr, lord Seymour qui s’en était vanté.

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venait de lui passer à travers le corps. Cette peinture se trouvait dans un réduit, cachée derrière un rideau ; s’il sentait que le quémandeur commençait à l’attendrir, Seymour s’absentait quelques instants, allait contempler son tableau, et revenait, dit-on, plus inébranlable et plus ferme que jamais.

Il se méfiait infiniment des mille « infortunes touchantes » en faveur desquelles on venait l’implorer. Et certes ce n’était point qu’il fût avare. Il aimait à couvrir d’or un mendiant rencontré sur son chemin, une fille ramassée sur le boulevard. 11 envoyait son aumône à une souscription publique (1), ou bien il soulageait une infortune dûment vérifiée (2). Mais il ne voulait pas être « tapé » ou « carotté », comme on dit. Ce souci médiocre arrêtait facilement sa bienfaisance, et s'il fut souvent généreux, il ne se montra jamais charitable.

D’ailleurs on sent en ce Seymour une sorte de misanthropie passionnée qui n’est pas une attitude. Sans doute, quand il s’est amusé à faire riche pour huit jours quelque saltimbanque,

(1) En faveur des pécheurs d’Etretat (A. Karr, Le Livre de bord, t. II, p. 240).

(2) Lettre à Eugène Sue, dans le dossier des lettres reçues par celui-ci après la publication des Mystères de Paris (Bibliothèque de l’histoire de la Ville de Paris).

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c’est avec un cynisme un peu voyant qu’il déclare ensuite : « Voilà un mauvais grain qui germera ». Mais il ne faut pas voir ici l’affectation et la boutade d’un Dandy. Seymour est réellement aigri, on dirait qu’il a une revanche à prendre sur l’humanité : en vérité il se plaît à voir souffrir ; il affectionne ces mauvaises farces qui blessent, qui humilient, qui rendent ridicules ; il mystifie jusqu’à la cruauté ses familiers et ses inférieurs, qu’il couvre d’or dédaigneusement, ensuite, pour les consoler ; il aime de promettre une grosse somme à quelque pauvre diable sous la condition d’accomplir une besogne pénible ou rebutante, puis, quand il le voit les yeux pleins de larmes, la bouche haineuse, il rit, il paye et il s’en va.

Ainsi les membres du Jockey protégeaient un certain Oranger qui avait été assez riche et se trouvait dans la misère ; notre lord le conduisait chez Tortoni : — « Je parie dix louis que vous ne mangez pas dix glaces de suite dans un saladier ». Oranger acceptait la gageure, et subissait pour 200 francs un véritable supplice de la question. — Ou encore Seymour emmenait le chef de sa salle d’armes, Roussel, à la barrière du Combat. Là se donnaient d’assez répugnants combatsde dogues

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contre des ânes ou des ours muselés ; après la bataille, on lâchait des rats et des chiens terriers dans l’arène, au grand dégoût de Roussel, à qui la vue des rats causait une défaillance nerveuse, et à la grande joie du lord. Un jour, Seymour propose mille francs au maître d’armes, s'il consent à descendre dans le cirque au milieu des rongeurs. Le prévôt, tenté par la somme, accepte. D’abord tout se passe à merveille, mais subitement on lance un chien sur les rats : ceux-ci, affolés, se sauvent de toutes parts, s’efforcent de grimper sur les murs, et quelques-uns, dans leur terreur, montent sur les habits et jusque sur la ligure du pauvre diable qui s’évanouit au grand plaisir de la populace. Seymour était ravi. IMus tard il le fut moins, car le prévôt voulut le tuer.

Or, pas plus que ses subalternes, les amis du lord n'étaient à l’abri de ses facéties. La plupart sont grossières, quelques autres vraiment comiques, mais dans toutes on démêle ce goût pour la souffrance d’autrui, cette petite pointe de sadisme moral. Ainsi Arsène lloussaye raconte (1) qu’après la mort de sa femme,

(1) Confessions, III, pp. 380-1.

il loua à notre lord son petit hôtel de la montagne Beaujon. « Henry Seymour, qui devait ■me payer 20.000 francs de loyer, me dit : « — Les poissons rouges de l’aquarium m’appartiennent? — Si vous voulez », lui répondis-je. Or le lendemain comme j’étais retourné pour un pèlerinage dans le jardin avec mon fds, poursuivant mon cher souvenir, Henry Seymour me demanda si je voulais déjeûner avec lui. L’enfant m’entraîna à table, car il avait faim pour moi et pour lui. Or savez-vous ce que nous offrit alors mon étrange locataire ? Vous devinez : les poissons rouges. J’étais furieux tout en voulant rire: — « Vous n’aviez pas le droit de faire cuire mes poissons. — J’en avais le droit puisqu’ils sont dans le bail ; mais savez-vous pourquoi je les ai mis au feu ? J’avais deux raisons : la première, c’est que, voyant les écrevisses devenir rouges en cuisant, je voulais savoir si les poissons rouges devenaient blancs dans la poêle à frire. La seconde, c’est qu’il me fallait les nourrir pendant toute une année. Mais je connais votre droit comme le mien, dans un an je vous en achèterai d’autres... » Et combien des familiers de Seymour ont subi de ces mystifications purgatives qu’il affectionnait ! Un matin, par une chaleur caniculaire, il

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offre à l’un de ses visiteurs de se rafraîchir : le malheureux accepte sans défiance — et vide d’un seul trait un verre de la limonade récemment inventée par Hoger. Une autre fois, Seymour envoie en présent au fils d’une de ses connaissances toute une voiture de bonbons. « Selon les intentions du donateur, le petit garçon fit une distribution générale à ses camarades de classe, au nombre de plus de deux cents, à ses professeurs, aux maîtres d’étude, etc. Quelques heures après, ce n’étaient que coliques et grincements de dents. On crut un moment à une invasion subite du choléra. Tous les bonbons étaient saturés d’un violent purgatif. On juge des ravages. » Cela put être assez comique. Mais fauteur de la plaisanterie n’évita qu’à grand’peine d’être traduit en police correctionnelle...

Arrêtons-nous là : on n’en finirait point de narrer les mille facéties, plus sottes encore, qui distrayaient lord Seymour. Ce gentleman s’amusait à saupoudrer de poil à gratter les vêtements d’un malheureux prévôt qu'il avait convié à sa salle d’armes. Et pourtant il avait des lettres (1) et beaucoup d’esprit. On lui prête quelques

(I) Il avait « une véritable passion pour les poètes de l’antiquité » ( Figaro , 22 août 1859).

ÎÏS

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mots d’une causticité terrible. C’est lui qui dit, un jour, à une de ses maîtresses : — « Chère belle, mettez donc mes bottes à la porte... C’est un service qu’elles vous rendront un de ces jours. » — Chez une autre, fort entichée de ses aïeux qui, à l’en croire, avaient été aux croisades, il trouva une tabatière; le lendemain, il lui envoyait ce billet de rupture : « Madame, quand je loue une croisée, je ne la prends jamais à tabatière ». Et quelle lettre plus dédaigneuse pourrait-on écrire à une femme que celle-ci :

24 janvier 1837

Ma chère Claire,

Venez demain à Sablonville à 9 heures du matin, John vous introduira dans ma chambre : asseyez-vous près de mon lit, et gardez-vous bien de me réveiller. Soyez assez bonne pour me regarder dormir. Vos beaux yeux me serviront de veilleuses et calmeront mon sommeil, qui est bien agité depuis quelque temps. Comptez sur ma reconnaissance.

Bien tout à vous,

Henry (1).

Ainsi, avec les femmes comme avec les hommes, Seymour se montre caustique, aigri,

(1) Figaro, 1er octobre 1859.

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mauvais (1). Ses taquineries presque cruelles écartent ses amis : c’est avec une sorte de joie amère qu'il le constate, et cela le dispense de bien des scrupules. La crainte médiocre d’être dupé, suspend en lui toute bienveillance. Il aifecte, avec le moins délicat des scepticismes, de ne croire à aucun sentiment désintéressé. Une femme qu'il a séduite et entretenue royalement, il la quitte subitement et sans lui assurer le moindre subside, si bien que la pauvrette se suicide. A sa mort, il ne laisse pas un sou vaillant à ses serviteurs, et Cocopani lui-même n’a rien : c’était un marquis italien, de noblesse authentique, que la misère avait réduit à se mettre en condition ; Seymour l’avait choisi entre tous pour courir devant sa voiture, et il ne lui épargnait pas les railleries sur son blason et ses ancêtres: Cocopani fabriquait l’eau do Cologne du maître, surveillait ses cigares, entretenait ses armes ; plusieurs années d’humiliations cruelles n’avancèrent pas le pauvre diable sur le chemin de la fortune.

En somme, ce qu’on découvre en ce Seymour,

(1) Il paraît cependant qu’il ne fut point sans avoir quelques succès féminins. Dans ses dernières années, il entretint avec une des « femmes les plus distinguées de Paris » — combien sont-elles ! — une correspondance platonique dont le Figaro du 17 septembre 18f>9 publie cinq lettres. Puis Vieil-Castel

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c’est un homme qui se venge. Mais à quel propos? Alton-Shée nous dit (1) que le revenu colossal dont le jeune lord s’était vu maître à sa majorité lui avait valu beaucoup d’amis, qui l'avaient beaucoup exploité. Orgueilleux et violent (2), s’étant toujours refusé à aller dans le monde, il était devenu une proie facile pour les aigrefins. « On avait usé et abusé de sa confiance, et, n’ayant pas en lui l’indulgence des natures supérieures, il avait tourné à la misanthropie. Il supposait le mal par vanité de n'être point dupe ». Et en effet Seymour trompé et berné avait dû souffrir cruellement dans son farouche amour-propre : sa misanthropie n’est peut-être que le dépit d’un jeune nabab vexé... Quant à sa causticité cynique, il avait de qui la tenir, comme nous allons le montrer.

( Mémoires , IV, 316-7), nous parle d’une marquise de Contades, qui aurait bien voulu l’épouser, et qui fit tout ce qu’il fallait pour cela — et même plus.

(1) Mémoires, I, p. 137.

(2) Un de ses divertissements favoris, dans sa jeunesse, était de monter, sur le siège d’un fiacre : il revêtait le carrick du cocher et lançait le cheval au galop à travers les rues, accrochant et bousculant tout sur son passage. Puis il s’esquivait, laissant le cocher, grassement payé, se tirer d’affaire comme il l’entendrait.

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Lorsqu’en 1803, les hostilités reprirent contre l’Angleterre, un certain nombre d’Anglais, qui s’étaient attardés en France, furent faits prisonniers. Parmi eux on comptait le jeune lord Yarmouth, fils du deuxième marquis de Hertford, dandy des plus réussis et familier du prince de Galles (1). Il avait été arrêté à Calais, au moment qu’il s’apprêtait à rejoindre sa femme qui habitait Paris. On l’envoya à Verdun (2). Là il retrouva beaucoup de ses compatriotes, qui

(1) Né le 11 mars 1777, mort le 1er mars 1842. Il fut l’original du marquis de Steyne dans la Foire aux Vanités de Thackeray, et de lord Monmouth dans Coningsby de Disraeli. Il conserva ses manières à la Brummell jusqu’à un âge avancé. Au temps de son ambassade à Londres, Chateaubriand retrouvait en lord Palmerston « quelque chose de cette élégante politesse que George IV avait autrefois mise à la mode, et dont le marquis d’IIertford présentait encore le type suranné » (Marcellus, Chateaubriand et son temps , p. 267). — Voy. Gronow, Réminiscences and anecdotes , t. II, p. 323. — Sur la généalogie compliquée de la famille Seymour, voy. II. Saint-Maur, Annals of the Seymours being a history of the Seymour family... London, 1902, in-8.

(2) Archives nationales, F7 6339, Dossier 7170 — rapports de police d’où je tire les renseignements qui suivent.

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s’y voyaient, comme lui, soumis à la surveillance de la police, mais libres de se promener par la ville, sous condition de n’en point sortir. Après s’être accordé le plaisir de maudire ce Bonaparte qui le tenait prisonnier, Yarmouth entreprit de se distraire du mieux possible. Il se fit admettre au club que ses co-détenus avaient fondé chez un certain Comannon ; puis il se mit à fréquenter assidûment les maisons de jeu, gagnant une fois jusqu’à 300.000 fr. ; enfin il s’occupa fort à plaire aux dames de Verdun (1). Mais ce n’étaient là que des plaisirs assez fades pour un habitué du White’s Club, et en dépit de ses efforts, notre jeune « maccarony » devait s’ennuyer considérablement.

(1) Lord Yarmouth, qui a obtenu la permission de passer quelques jours à Clermont (Meuse), y arrive dans une voiture attelée de trois chevaux de poste, le 20 février 1804. La veille, Victoire Masson, veuve Saint-Amand, qui avait passé la nuit dans la diligence, venant de Verdun, s’était plainte d’une forte indisposition en arrivant à Clermont et était restée dans cette ville. Yarmouth demeure trois jours avec la dame à l’auberge Saint-Nicolas. Le capitaine-adjudant de la place de Verdun, qui était venu s’établir dans l’appartement au-dessous d’eux, dit à l’aubergiste « qu’il n’avait pu dormir quia tepidebant ». La dame continue son chemin vers Paris dans le cabriolet de Yarmouth, tandis que celui-ci retourne à Verdun dans un tape-cul que lui a prêté le maître de poste. Quinze jours ou trois semaines plus tard, la dame Saint-Amand, revenant de Paris à Verdun, repasse à Clermont où elle laisse le cabriolet que Yarmouth lui avait prêté (Rapports de police cités).

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Or, tandis que son mari cherchait à se consoler de sa captivité dans les bras des belles Françaises, lady Yarmouth, de son côté, trouvait dans l’amour les moyens de charmer la sienne. Elle distinguait le comte Casimir deMontrond.. . Mais il faut nous arrêter quelque peu sur cet habile homme (1).

Né en 1768 d’un officier aux gardes françaises et d’Angélique-Marie d’ Arlus (2), Montrond n’avait pas voulu ou il n’avait pas pu émigrer pendant la Révolution. En 1794 il fut dénoncé et emprisonné à Saint-Lazare. Mais il sut obtenir pour cent louis d’or que son nom fût rayé des listes de Fouquier-Tinville, ainsi que celui d’une jeune femme qui était entrée en prison peu de temps avant lui, — et qui n’était autre que la charmante Aimée de Coigny, ci-devant duchesse de Fleury, la Jeune captive d’André Chénier (3). Aimée avait le cœur

(1) Henri Welschinger, L’ami de M. de Talleyrand, dans la Revue de Paris, 1er février 1895. — L’Intermédiaire des chercheurs, LU, pass. ; LIII, pp. 29 et 144. — Gronow, Réminiscences, pass. — A. Picliot, Souvenirs intimes sur Talleyrand (Paris, 1870, in— 12). Etc.

(2) Cette femme remarquable composa, pendant l’émigration, une curieuse histoire du Long Parlement d’Angleterre : Le Long Parlement et ses crimes, rapprochements faciles a faire (De l’imprimerie d’un royaliste, 1790, in-8).

(3) Mémoires d’ Aimée de Coigny ; introduction et notes par Etienne Lamy (Paris, 1902, in-8).

L15S DANDYS

sensible : sortie de prison, elle épousa son sauveur. Même elle lui resta fidèle pendant cinq années. Au bout de ce temps elle divorça pour prendre le tribun Mailla Garat, « petit homme à l’air chafouin », qu’elle enleva à la marquise de Condorcet avec qui il vivait presque maritalement. Ce Garat était grossier : Aimée fut battue. Quel sort pour une duchesse qui avait eu son tabouret à Versailles !... Mais Montrond ne pensait plus à son épouse infortunée. Il l’avait remplacée par un grand nombre de maîtresses et par un ami qui s’appelait Talleyrand. « Comment ne pas aimer Talleyrand, avait-il accoutumé de dire par la suite, il est si vicieux ! » Et de fait il paraît bien qu’il le goûtait fort. C’est qu’il lui ressemblait beaucoup.. Avec Montrond, Talleyrand s’entendait à demimot. Il est plaisant d’imaginer les rapports des deux compères, luttant de finesse et de « rosserie », échangeant cordialement des épigrammes terribles, et en définitive unis comme larrons en foire, et toujours ravis de se rencontrer: — « Savez-vous, duchesse, pourquoi j’aime Montrond, lançait Talleyrand à quelque dîner, c’est parce qu’il n’a presque pas de préjugés. — Eh ! savez-vous, duchesse, pourquoi j’aime M. de Talleyrand, ripostait Montrond,

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c'est parce qu’il n’a pas de préjugés du tout. »

— Jusqu’à sa mort Montrond s’assit donc à la table où l’ancien évêque d’Autun offrait à ses convives leur part du plat qu’il découpait ( I ) en des termes soigneusement mesurés selon leur importance : « — Monsieur le duc, Votre Grâce me fera-t-elle l’honneur d’accepter de ce bœuf ?

— Mon prince (titre romain inférieur à celui de duc), aurai-je l’honneur de vous envoyer du bœuf ! — Monsieur le marquis, accordez-moi l’honneur de vous offrir du bœuf. — Monsieur le comte, aurai-je le plaisir de vous envoyer du bœuf? — Monsieur le baron, voulez-vous du bœuf? » Quand il arrivait au simple monsieur, le diplomate frappait avec sa main sur son assiette, fixant ses yeux sur ceux du convive, et prononçait ce simple mot sur le ton interrogatif : — « Bœuf (2) » ?

(1) Ce n’est qu’à une époque assez récente qu’on a adopte chez nous la coutume de faire présenter le plat à chacun des convives tour à tour par un domestique. En 1830, dans les plus grands dîners, c’était encore le maître de la maison qui découpait; il avait à côté de lui une pile d’assiettes, servait lui-même chacun des invités, et leur faisait porter leur assiette toute servie par les domestiques. Il honorait en leur attribuant les meilleurs morceaux ceux qu’il voulait distinguer. Voy. par exemple, le Manuel de l'homme de bon ton, ou Cérémonial de la bonne Société, 3e éd. (Paris, s. d., in- 12), ouvrage attribué à Abel Goujon, dont la première éd. est de 1821.

(2) Pichot, op. cit., pp. 234-5.

LES DANDYS

Durant les premières années de l’Empire, Talleyrand étant en faveur, Montrond, son homme de confiance, voyait chaque jour son antichambre pleine de solliciteurs. Il menait alors grand train. Il était bel homme, l’air très avantageux, le ton haut, les cheveux châtains et les yeux gris, mais il avait « le petit doigt de la main placé à la naissance du poignet, c’est-àdire un pouce plus bas que sa position ordinaire (1) », aussi le voyait-on toujours ganté. Il jouait gros jeu et supportait le gain et la perte avec le même sang-froid railleur que Talleyrand lui-même. Puis il faisait des mots charmants qu’il laissait attribuer au ministre, son patron (2). On citait ses chevaux, ses dettes, ses duels et ses aventures galantes. Enfin l’engouement des snobs pour sa personne était tel que certains jeunes gens, dit-on, se faisaient raser la tête afin de pouvoir, comme lui, porter perruque, tandis que d’autres pensionnaient son valet de chambre

(1) Signalement d’un passe-port de 1811 (Arch. nat. F1 2 * * * * 7 6540, Dossier 1780).

(2) Les mots de Montrond sont innombraldes. C’est lui

qui, voyant entrer un bailli fort maigre en costume de cour,

s’écriait : « — Pauvre bailli ! on ne sait s’il a trois épées ou

trois jambes ». Ou encore comme un de ses amis, qui devait

épouser une tille illégitime, l’agaçait en parlant avec trop

d’admiration de sa liancée : « — A t’entendre, mon cher, ne croirait-on pas que tu vas épouser une bile surnaturelle? »

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pour connaître d’avance la couleur et la coupe de ses habits ( l). — Il n'y a donc pas à s'étonner que lady Yarmouth n’ait su rester insensible aux avances d’un si séduisant cavalier (2).

Or on trouve dans le dossier de police de Montrond une petite note ainsi conçue :

« Rapporté S. M. sur la conduite de lady Yarmouth, sur ses intrigues galantes avec Montron, dont elle a un fils, quoiqu’il se dise le très grand ami du lord. Je l’avais laissée tranquille, la regardant comme une femme qui craignait d’aller mettre sous les yeux de son mari le témoignage le plus complet de son inconduite par la ressemblance parfaite qui existe entre son fils et Montron (3). Dans le fait il n’y a pas lieu à faire aucune remarque défavorable sur lady. Aujourd’hui son mari la redemande en Angleterre, elle persiste à ne pas vouloir y retourner, sans doute pour la même raison. Elle dépense beaucoup d’argent à Paris ; mais j’ai la conviction qu’elle a reçu de son mari différentes fois, par la voie des courriers, des lettres à la vérité insignifiantes, mais qui tôt ou tard pourraient la rendre un foyer d’intrigues. »

(1) Lanzac de Lalande, La domination française en Belgique (Paris, 1895, in-8, 2 vol.), II, p. 279.

(2) « Quant à lady Yarmouth, elle a pour amant le nommé Montholon (je pense qu’il faut lire ici : Montrond) qui demeure rue et hôtel Cerutti » (Arch. nat. F" 6339, Dossier 7170).

(3) « Ceux qui ont connu M. de Montrond assurent même qu’il (Seymour) lui ressemblait beaucoup physiquement et moralement » (P. d’Ivoi, dans le Figaro, 23 août 1859).

LES DANDYS

Le fils dont il s’agit ici ne saurait être que Henry Seymour, né le 18 janvier 1805 (1). Lord Yarmouth dut être bien étonné, à Verdun, quand on lui annonça qu’il avait le bonheur d’en être père (2). Il conçut aussitôt contre l'amant de sa femme une rancune qui ne perdit rien à rester cachée, et, une fois revenu à Londres, il s’arrangea fort habilement pour laisser entendre que son ami Montrond lui avait fourni des renseignements dont l’Angleterre avait profité pour son expédition contre Walcheren (3).

Cependant que ces bruits couraient sur son compte, Montrond, exilé en Belgique lors de la disgrâce de Talleyrand, compromettait Pauline Borghese avec beaucoup d’impertinence.

(1) National Biography.

(2) Peut-être était-il venu à Paris en avril 1804, bien que cela soit peu probable. A cette époque nous voyons la police faire une enquête pour savoir s’il est vrai, comme on le dit, que Yarmouth a quitté subrepticement Verdun et a passé quelques jours à Paris « près de son épouse », qui loge « à l’hôtel de Courlande, place de la Concorde ». Ce serait elle qui lui aurait fourni les moyens de s’échapper, ajoute le rapport. Et cette petite phrase serait infiniment piquante, en nous donnant à imaginer pourquoi la dame éprouvait si fort vers cette époque le désir de voir son mari, si la conclusion de l’enquête n’était pas que Yarmouth n’a pas quitté Verdun (Arch. nat. F? 6339, Dossier 7170).

(3) M. Welschinger croit que Montrond trahissait en effet (op. cit., p. 650 et n. 1). En revanche M. de Lanzac de Laborie est de l’avis opposé (op. cit., t. II, pp. 401-404).

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Aussi Napoléon, furieux, fit-il enfermer au fort <le Ham le trop indiscret amant de sa sœur et le trop suspect ami du prince de Bénévent. D’ailleurs Montrond n’y resta pas longtemps : au bout de quelques semaines, il obtenait d’être prisonnier sur parole à Châtillon-sur-Seine ; et huit mois plus tard, le 24 juillet 1812, il s’évadait et gagnait l’Angleterre sans que la police put arrivera le rejoindre.

On comprend maintenant comment Henry Seymour ne mit jamais les pieds en Angleterre. Lord Yarmouth lui avait laissé pour tout patrimoine un shelling et une berline (1) : c’est de sa mère qu’il tenait sa fortune colossale. Celle-ci était fille de la Fagniani, et avait eu l’immense avantage de posséder deux pères — ou du moins, lors de sa naissance, deux gentlemen s’étaient disputé devant les tribunaux l’honneur de l’avoir engendrée et le droit de l’adopter. Ce fut George-Augustus Selwyn qui gagna ce singulier procès. Mais le duc de Oueensberry, le « vieux Q », comme on l’appelait, s’obstina à proclamer que la petite Maria Fagniani était sa fille. En 1809, à sa mort, il la fit son héritière. « Ton amie lady Yarmouth vient de faire une belle affaire par la mort du duc de Q,

(1) Figaro, 16 octobre 1859.

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écrivait alors Charles de Flahaut à Montrond. II n’y a que nous, à qui cela irait si bien, qui ne faisons plus d’héritage (1) ». Ainsi Maria Fagniani, qui avait aussi hérité de Selwyn, se vit, par le double amour de ses deux pères, à la tète d’une fortune immense. Mais Henry Seymour, qu’elle lit riche, n’éprouva jamais aucun désir de connaître un pays qui n’était pas le sien, non plus qu’un homme dont il portait le nom sans qu’il lui dût le jour, et qu’il détestait apparemment, En revanche on aimerait à savoir quels furent ses rapports avec ce Montrond, dont il avait le cynisme caustique, mais non du tout la grâce (2). Il dut le connaître. Montrond était revenu en France en 1814. Pendant les Cent- Jours, Napoléon se servit de lui en qualité d’agent secret pour négocier avec Talleyrand. Puis, en 1815, il applaudit avec son chef de file au retour de Louis XVIII, et dès lors il reprit ses habitudes rue Saint-Florentin. Mêlé à toutes les intrigues de Talleyrand, la police des Bourbons le faisait surveiller comme jadis

(1) Archives nationales, F 7 6540.

(2) Un jour que Montrond attendait un ami à dîner, on le vint avertir que l’ami était mort. A cette nouvelle, il se lève de table, se croyant en proie au violent désespoir, mais aussitôt il se rassied en s’écriant : — « Je croyais que cela m’aurait coupé l’appétit » (A. Houssaye, Confessions, t. II, p. 296).

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celle de Bonaparte. Après la Révolution de 1830, quand l’ancien évêque d’Autun s’en fut ambassadeur en Angleterre, il emmena, bien entendu, son fidèle Montrond. Celui-ci se vit fort goûté à Londres. On disait pourtant qu’il n’avait pour vivre qu’une grosse (1) pension de Louis-Philippe, à qui il avait autrefois rendu je ne sais quel service. En 1837, maigre à faire peur, se soutenant à l’aide d’une canne, les yeux cachés derrière des lunettes vertes, il avait toujours son esprit impitoyable et ses grâces de roué. Rien ne lui semblait plus ridicule que la réconciliation in articulo mortis de Talleyrand avec l’Eglise (17 mai 1838), et il en faisait mille brocards. Son âge ne lui permettant plus de gravir l’escalier de son cercle, il avait obtenu licence, en dépit de la loi, de tenir une banque de creps et de roulette à domicile : « curieux spectacle que celui de ce vétéran de la débauche, sur son grand fauteuil, le menton enfoncé dans la cravate blanche du Directoire, le rire fin, le propos cynique, ayant toujours une ancienne amie à sa portée, accueillant à partir de minuit les compagnons

(1) 40.000 fr. , dit Alton-Shée (Mémoires, t. II, p. 300). — 30.000 fr., dit Raikes (Journal, cité par Villetard, Revue contemporaine, janv.-févr. 1858, p. 842). — 20.000 fr. dit Welschinger (loc. cit., p. 603).

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de ses veilles (1) », qu’il charmait encore de ses mots et de ses histoires. Parfois il leur expliquait comment il avait eu dans sa vie beaucoup de grandes dames : « Une fois que je retrouvai l’une d’elles dans un château, racontait-il, j’en obtins la faveur de l’aller visiter la nuit dans sa chambre : — « C’est moi qui viendrai chez vous », me déclara la dame. Le lendemain, ajoutait Montrond de sa voix la plus suave, quand je demandai à ma maîtresse par quelle fantaisie elle avait tenu à se rendre chez moi contrairement à l’usage : — « Mais, mon cher, à votre âge, c’est, très dangereux. Si vous étiez mort dans mon appartement, qu’aurais-je fait ?... » (2) — Finalement, converti comme son ami et maître, Montrond rendit l’âme avec décence en 1843.

A cette époque, la mère de Seymour, lady Ilertford, n’était plus qu’une vieille maniaque,

(1) Alton-Shée, loc. cit.

(2) Madame de la Ferronnays, Mémoires (Paris, 1899, in-8), p. 71.

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un peu bossue, hargneuse, avare, d’un égoïsme féroce, qui ne sortait presque pas de son appartement, ne voyait personne, n’allait point au théâtre. Pour unique société, elle avait celle du jeune Richard Wallace, qu’elle appelait « mon neveu » (1), et à qui elle ne laissa pourtant de son immense fortune, dit-on, que 12.000 livres de rente viagère. Désœuvrée et morne, elle passait ses journées à guetter derrière ses persiennes les passants qui se pressaient sur les boulevards : c’était à peu près son unique distraction. Elle avait loué le rez-de-chaussée de son hôtel au Café de Paris : ce voisinage la récréait et elle y tenait tellement qu’elle omettait quelquefois de réclamer le montant du terme (2).

Ainsi faite, son fils l’aimait fort et ne la quitta jamais (3). Lorsqu’en 1848 l’émeute vint battre leurs portes sur le Boulevard, tous deux s’enfuirent à Boulogne, prêts à passer le détroit. Ils y restèrent huit ans. Puis Seymour revint à Paris sans avoir vu l’Angleterre. Les

(1) Il passait pour le lils du marquis d’IIertford, frère aîné de lord Seymour. Il est probable qu’il était fils naturel de lady Hertford elle-même, dit la National biography. Né en 1818, Richard Wallace mourut en 1890.

(2) Villemessant, p. 259.

(3) Il dînait presque tous les soirs avec elle ( Vieil-Castel, Mémoires, t. V., pp. 150-1).

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exercices physiques — la seule chose qu’il eût aimée passionnément — l’ennuyaient à présent. Il était devenu très gros et ne s’occupait plus guère de sa cave où il avait réuni une collection de vins célèbres, ni de sa galerie de tableaux de sport, ni de ses cigares dont certains dataient de 1822, ni même de ses chevaux qui pour la plupart étaient hors d’âge. Le 1er août 1859, il fut atteint « d’une inflammation très grave » et forcé de s’aliter. La maladie se compliqua bientôt d’une attaque de goutte, et le 16 août elle l’emporta.

Lorsqu’on ouvrit son testament, on vit qu’il déshéritait son frère avec qui il était brouillé (1). Quatre femmes dont il avait eu des enfants avaient à se partager une somme insignifiante. Ses vieux domestiques, dont quelques-uns le servaient depuis trente ans, n’obtenaient rien. Il laissait toute sa fortune (8 ou 900.000 francs de rente) aux hospices de Londres et de Paris, sauf une rente viagère de 100 francs par mois à neuf de ses chevaux.

(1) Richard Seymour, marquis d’Hertford, habitait aussi Paris. Il employa les revenus de son immense fortune à composer l’admirable collection qui passa ensuite à Richard Wallace, et qui, après avoir été offerte à la France, forme aujourd’hui l’un des plus beaux musées de Londres. Il mourut en 1870.

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Il avait demandé qu’on l’enterrât à sept heures du matin, et défendu qu’on envoyât de [aire-parts. Le 22 août 1859, huit personnes seulement accompagnèrent son cercueil au Père-Lachaise. On remarqua que lord Hertford assistait à cette cérémonie funèbre en cravate noire et la canne à la main (1).

(1) Vieil-Castel, loc. cit. — Figaro, 23 août, 1er, 12, 16 octobre 1859, 15 janvier 1860.

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