ET LE PREMIER « DERBY » DE CHANTILLY
Vers la fin île la Restauration vivait à Paris un Anglais que l'on nommait Thomas Bryon (1). C’était un homme industrieux : voyant l’engouement des dandys pour les courses, il entreprit de tirer parti de leur incompétence, et publia en 1827 un petit manuel où l'on trouvait des renseignements sur les courses de Newmarket avec la traduction des règlements anglais (2).
(1) Voy. les préfaces, annonces, etc. de ses publications et Ch. Yriarte, Les Cercles de Paris, pp.G8-70.
(2) The sportsman’s companion for the turf... Manuel de l’amateur des courses... pour parier et servir de guide aux amateurs de courses de Paris (Paris, Galignani, 1827, in-8). — En 1827, Bryon avait fondé une Société des amateurs de courses, premier essai de la Société d’Encouragement ( Calendrier des courses, t. I, p. ccix).
LUS DANDYS
Si l’ouvrage fut bien accueilli, on doit le croire : grâce à lui, « lions » et « gants jaunes » pouvaient disserter du sport à la mode sans confondre handicap avec starter, et le turf cessait d’être un de ces lieux redoutables et mystérieux où le ridicule guette l’imprudent qui s'y aventure à la légère. Un second volume, paru en 1828 et contenant la généalogie de tous les chevaux de pur-sang connus en France, le premier de nos Stud-books (1), fit de Bryon l’homme décidément indispensable au monde fashionable. Aussi le tir aux pigeons qu’il établit en janvier 1832 dans le jardin du nouveau Tivoli (2), entre la rue Blanche et la rue de Clichy, fut-il bientôt fréquenté par tous les jeunes gens qui se piquaient d’élégance : en vérité un dandy, un homme vraiment « Buckingham » pouvait-il se refuser, pour 100 francs par an, le plaisir d’être vu dans un établissement organisé « à l’instar de la Bed-House, à Battersea, près de Londres » (3), dirigé par
(1) Le haras français contenant en langues française et anglaisela généalogie de tous les étalons, juments, etc. célèbres connus dans ce pays... The french stud book... (Paris, J. Didot aîné, 1828, in-8).
(2) Vers 1826, des rues avaient été tracées sur l’emplacement de l’ancien Tivoli.
(3) Annonce à la lin du Calendrier des courses (1834), cité plus bas. — Voy. dans le Journal des Haras, 1837, pp. 145 et 184, des vues du tir aux pigeons.
LES DÉBUTS DU JOCKEY-CLUB
un vrai « insulaire », chez qui lord Seymour se montrait, chez qui l'on tirait des oiseaux, on pariait, on faisait du sport, comme en Angleterre ? Un bon nombre de lions se réunissaient donc à Tivoli avant de revenir dîner an Café de Paris ; bien entendu, ils n’y parlaient que de sport et tous s’y montraient fanatiques des « coursiers d’Albion ».
Un jour quelques-uns d’entre eux eurent l’idée de s’associer en vue d’organiser et de développer les courses. Et c’est ainsi que, le 1 1 novembre 1833, se tint la première séance de la Société (V Encouragement pour V amélioration et le perfectionnement des races de chevaux en France (1). Les fondateurs de notre grande société hippique étaient au nombre de douze et formèrent le premier comité ; ils se nommaient: lord Seymour, président ; le prince de la Moskowa et M. Rieussec, vice-présidents ; MM. Delamarre, Maxime Caccia, le comte Demidoff, Fasquel, Ch. Laffitte, le chevalier de Machado, de Normandie, le comte de Cambis et Ernest Leroy, membres (2).
Le premier résultat de cette fondation fut
(1) Compte-rendu de cette séance dans le Journal des Haras, décembre 1833, pp. 1G1 sq.
(2) Journal des Haras, mai 1834, pp. 119 sq.
LES DANDYS
tout d’abord que les courses devinrent plus que jamais à la mode. Et l’ingénieux Bryon, qui s’en était fait nommer l’agent, ne fut pas le dernier à profiter de cet état de choses : il publia immédiatement un Calendrier des courses (i) ; il fit construire une tribune démontable « avec les drapeaux, tapisseries, cordes et poteaux nécessaires », qu’il offrit, moyennant redevance, aux amateurs de courses particulières ; puis il organisa, à côté de son tir aux pigeons, un tir à l’arc réglé, bien entendu, « d’après les principes admis en Angleterre, où cet exercice est en honneur et fait l’amusement des dames » ; même il entreprit, dans son enthousiasme, de fonder une société en vue d’acheter des chiens de Terre-Neuve, dont on aurait établi des relais sur les bords de toutes les rivières afin de secourir les noyés (2).
Mais hélas ! il lui fallut bientôt renoncer à une si belle entreprise, car à vrai dire la nouvelle Société d’Encouragement ne rencontrait pas le succès sur lequel ses fondateurs
(1) Calendrier des courses de chevaux ou « Racing calendar » français ; relation détaillée de toutes les courses (a peu d’exceptions) qui ont eu lieu en France depuis 1776 jusqu a la fin de 1833, par T. Bryon... agent et gardien des archives de la Société d’Encouragement (Paris, Galignani, 1834, in-8).
(2) Calendrier des Courses (1834), annonces.
LES DÉBUTS DU JOCKEY CLUB
avaient compté. C’est que la grande passion des dandys pour les courses était bien plus une mode qu’un goût véritable. S’il était de bon ton de causer des « choses du turf » avec sérieux et constance, à l’imitation des gentlemen d Angleterre, bien peu de nos dandys du Boulevard aimaient réellement les chevaux (1). Et c’est pourquoi le Journal des Haïras (2) constatait avec mélancolie: « Nous ne comptons pas encore de ces amateurs passionnés, de ces hommes (pii ne parlent que courses, paris, chiens, chasses, chevaux, qui ne vivent que parmi les jockeys, les grooms, les palfreniers, dont 1 écurie est le salon, dont les connaissances se bornent à l’histoire du cheval, et dont la conversation roule toujours sur ce <pii a rapport a cet animal et a ses faits et gestes... Nous ne sommes pas encore arrivés à ce point de perfection... Chez nous, les courses n’ont été jusqu’ici et ne seront longtemps encore qu’une, parodie, ou, tout au moins, qu’une faible et pale copie des grands plaisirs des habitants des lies Britanniques... »
11) A. Cler, La Comédie à cheval ou Mœurs et travers du monde équestre (Paris, E. Bourdin, s. d. [1842], in-12), p. 46.
(2) Novembre 1833, pp. 112-113.
LES DANDYS
Heureusement on eut l’idée d’organiser, parallèlement à la Société d’Encouragement, un « club » à l’anglaise, dirigé par le même comité ; et le Jockey -Club, à peine fondé, obtint immédiatement la vogue. C’est qu’à cette époque, les Cercles étaient rares et les jeunes gens 11e s’y amusaient guère : il y avait le Cercle du Commerce (boulevard Montmartre), le Cercle des Amis des Arts (au coin de la rue de Choiseul), et le Cercle de l’Union, le plus aristocratique, composé d’étrangers et de français, et auquel la présence des ambassadeurs donnait quelque chose de diplomatique (1) ; mais c’étaient là des salons très graves. Les « gants jaunes » se réunissaient au Café de Paris, où l’on jouait souvent après dîner et où la Société d’Encouragement faisait afficher les matches conclus entre particuliers (2). Mais on ne s’y trouvait pas assez « entre soi », et surtout l’on n’y jouissait point du délicieux privilège d’exclure qui l’on voulait. C’est pourquoi le nouveau club fut accueilli avec enthousiasme : tous les snobs briguèrent afin d’y être admis ; et comme nul ne pouvait en être membre sans l’être aussi de
(1) Alton-Shée, Mémoires, I, p. 185.
(2) Voy. un règlement de juin 1834 dans le Calendrier des courses.
LES DÉBUTS DU JOCKEY-CLUB
la Société d’Encouragement, celle-ci vit rapidement son succès assuré (1).
Le Jockey-Club loua d’abord pour 5.000 fr. un appartement au coin de la rue du Helder et du boulevard des Italiens, au-dessus de l’armurier Devismes (2). Puis, vers la fin de 1836, le nombre des membres s’élevant à deux cents environ, ce local parut trop modeste, et le cercle se logea dans l botel qui faisait l’angle delà rue Grange-Batelière et du Boulevard (3). On parlait alors du luxe de cette installation. « Cent cinquante mille francs furent jetés aux tapissiers, doreurs, argentiers et autres pour orner et décorer dignement le temple », écrit avec admiration, en 1845, un des auteurs du Diable à Paris (4) ; et il nous dépeint la somptuosité des salons « dont les meubles en velours rouge feraient les délices de dix préfectures », et des salles à manger « où tout est confortable »,
(1) Chaque membre du Jockey payait à son entrée 450 fr. et 300 lr. les années suivantes. La Société d’Encouragement pouvait avoir des souscripteurs particuliers (Alton-Shée, loc. cit.)
(2) Ch. Yriarte, Cercles de Paris, pp. 72-74. — A. Cler, La comédie à cheval, p. 66.
(3) Actuellement, la maison (rebâtie) porte le n° 22 du boulevard Montmartre, et cette partie de la rue Grange- Batelière est devenue la rue Drouot, (Ch. Yriarte, loc. cit.,
(4) Charles de Boigne, au t. I, pp. 237-238.
LES DANDYS
sans négliger les dîners où « pour six francs on a un maître d’hôtel, dix plats, six valets, pas de vin et pas de café ». La rue Grange- Batelière offrait un avantage auquel, paraît-il, n’étaient pas insensibles les membres du club : c’était sa proximité de l’Opéra, situé alors rue Le Peletier. L’entrée particulière des artistes se trouvait « dans un passage sombre et humide, assez semblable à une descente de cave », qui a valu son nom à notre passage de l’Opéra. Par là on arrivait en quelques instants au foyer de la danse ; et c’était une commodité dont les jeunes clubmen se montraient satisfaits (I).
Les premiers temps du cercle furent très gais. La mode était alors aux excentricités et aux mystifications. C’était l’époque où Romieu, Romieu-lampion, — le seul homme de lettres, avec Eugène Sue, admis au Jockey-Club, qui ne voulut pas d’Alfred de Musset — amusait tout Paris par ses célèbres mystifications; où il y avait vraiment un « Boulevart » ; où l’on allait au bal de l’Opéra ; où l’on soupait pour de bon ; où l’on se déguisait en carnaval ; où l’on se grisait de champagne; et où, paraît-il, à défaut
(1) Oh. Yriarte, op. cit., p. 95. — Les rues de Paris, publ. sous la direction de Louis Lurine : Rue Lepelletier , par Albert Cler, p. 376.
LES DÉBUTS DU JOCKEY CLUB
d'esprit, les viveurs montraient, au moins, de la conviction.
Tout, au Jockey-Club, se réglait par un pari : on pariait sur la mort de tel membre du cercle doué d’une excellente santé, sur la vitesse de ses chevaux, sur la vertu de sa femme, etc. Un jour, MM. de Chateauvillard et Charles Laffitte gravissent l’escalier du club et font une partie de billard montés sur des poneys. Un autre jour, H. . . gage cent louis qu’il fournira la preuve certaine que X... est un mari trompé. Comme il finissait de parler entre X... qui, n’entendant que les derniers mots, veut absolument se mettre de moitié dans la gageure de son ami H... Eclat de rire général : H. . . accepte ; on écrit les conditions sur le livre des paris, sans révéler à X... (et pour cause) le nom de l’époux intéressé. Huit jours après, X... touchait cinquante louis (1). Ce fameux registre, contenant les gageures les plus folles, était soigneusement paraphé à chaque page ; on n’en devait, sous aucun prétexte, changer une ligne; Alphonse Daudet en parle encore dans les Rois en exil.
(1) La Mode, juillet 1838, pp. 300-301. — Journal des Haras, juillet 1838, p. 286. — Gh.deBoigne, dans le Diable à Paris, loc. cit. — Ch. Yriarte, op. cit., pp. 89-90. — L. de * la Brière, Au cercle (Paris, Calmann-Lévy, 1885, in-12), p. 74.
LES DANDYS
A la vérité, les membres du club soupaient avec ardeur, et jouaient des sommes qui, en ce temps-là, paraissaient énormes : ils ne songeaient guère « à l’amélioration et au perfectionnement des races de chevaux », et le club des Jockeys, comme on l’appelait, n'était rien moins qu’un « rendez-vous pour les cavaliers et les conducteurs ». Aussi les gens sérieux désapprouvaient-ils ce lieu de perdition, où la jeunesse se trouvait exposée à « oublier, avec le farniente du cigarre, son intérieur et ses devoirs de famille (1) » ; et lord Seymour, goûtant peu ces plaisirs qui n’étaient pas sportifs, donnait sa démission de président en mars 1836, tandis qu’un journal spécial, l 'Eleveur (2), souhaitait à cette occasion, mais sans grande conviction sans doute : « Un élan généreux fera rejeter loin du sanctuaire ces tables, témoins des dîners de sybarites, ces tapis sur lesquels un seul individu a pu compromettre sur un coup de dés, en une nuit, 30.000 francs... »
D’ailleurs la Société d’Encouragement n’oubliait point le programme qu’elle s’était fixé. Pour remplacer lord Seymour, elle faisait choix
(1) L’Eleveur, mars 1836, pp. 91-92.
(2) Ibid.
'entraînement
LES DÉBUTS DU JOCKEY-CLUB 257
de M. de Normandie qui, parlant anglais comme un insulaire, avec « les manières, le sang-froid, le physique et la chevelure rousse d’un Anglais de théâtre », avait tout pour être à la mode, et qui se montrait en même temps l’un des plus passionnés sportsmen et des meilleurs cavaliers de son temps (1). En 1836, loin de rester inactive, elle avait déjà organisé deux réunions à Chantilly et fondé le prix du Jockey- Club, notre derby français.
En 1833, le prince Lobanoff logeait à Chantilly. Un jour, il conclut avec quelques amis une poule qui fut courue sur la pelouse, et que remporta M. de Normandie (2). Le terrain, avait paru d’une souplesse et d’une élasticité admirables à des gentlemen-riders qui, jusquelà, n’avaient eu comme hippodromes que le
(1) Alton-Shée, Mémoires, I, pp. 138-9. — Ch. Yriarte, op. cit., pp. 93-94.
(2) Ch. Yriarte, op cit., p. 71. — Cabé, Historique des courses, pp. 95-96.
LES DANDYS
Champ-de-Mars ou les poudreuses allées du Bois-de-Boulogne. Aussi la Société d’Encouragement songea-t-elle, à peine formée, à utiliser la superbe pelouse de Chantilly. Le château appartenait au duc d’Aumale, et Louis- Philippe, consulté, se montra favorable au projet ; c’est ainsi que fut créé le champ de courses (1).
On l’inaugura, en 1834 et 1835, par deux réunions dont les journaux spéciaux publièrent des comptes-rendus enthousiastes (2) : « Trente mille curieux, attirés par le plus beau temps du monde, tourbillonnaient bon gré mal gré sous les tribunes en attendant trois jeunes princes [les fils de Louis-Philippe], excellents écuyers, entourés de tous les gants jaunes du Bois et de l’élite de l’Opéra-Boulfa », écrit l’un d’eux (3). « L’hippodrome de Chantilly est, on peut le
(1) La pelouse de Chantilly était alors sensiblement moins grande qu’à présent. En 1840, la forêt arrivait encore jusqu’au Puits et à la Chapelle. En 1845, le bois Bourrillon s’étendait environ jusqu’aux grands arbres sous lesquels on exerce aujourd’hui les yearlings ; et ce n’est qu’en 1879 qu’on a abattu le second réservoir qui doublait la superficie de celui qui existe toujours, et qu’on a défriché l’espace sur lequel s’élèvent les tribunes et le pesage actuels. Je dois ces renseignements à l’obligeance de M. G. Maçon, l’aimable conservateur du musée Condé.
(2) Voy. le Journal des Haras, mars 1834, p. 411 ; juin 1834, p. 180 ; janvier 1835, p. 250.
(3) L'Eleveur, juin 1835, pp. 10-11.
LES DÉBUTS DU JOCKEY-CLUB 2Ü9
dire, admirable. Les Anglais avouent euxmêmes qu’ils n’ont rien de semblable. » Suprême compliment !
Les organisateurs avaient pris soin de faire dresser des tribunes, et cela parut d’un grand luxe (1). A la vérité, ces baraques en planches, que l’on trouvait alors « commodes », sembleraient barbares aux habitués des confortables aménagements d’aujourd’hui. Mais c’était encore les temps héroïques de Chantilly (2)... Sept ou huit ans plus tard, les courses étaient en pleine vogue ; tout ce qui, à Paris, se piquait d’élégance était tenu de s’y montrer ; les auberges débordaient de voyageurs ; les bals, les fêtes, les concerts la nuit sur les étangs, les soupers, le jeu, rien ne manquait ; on retenait une maison pour quelques jours, et l'on y envoyait ses domestiques, ses chevaux, ses équipages, sa vaisselle, ses tapis; tout se payait un prix fou : lord Seymour, dit-on (3), louait 1 .OOOfr. un pavillon où il ne prenait qu’un déjeuner...
(1) Journal des Haras, février 1835, p. 370.
(2) « Anachorètes traités, amateurs de bons repas, délicats et voluptueux sybarites, et vous tous, Lucullus de la gastronomie, qui engloutiriez en un jour le revenu de dix provinces, ne venez pas nous visiter ; vos appétits gloutons ne seraient pas satisfaits », s’écriait VEleveur, juin 1835, pp. 10-11.
(3) Chapus, Le Turf (Paris, 1853, in-12), pp. 178-180. — J. Claretie, La Vie à Paris, lre série, p. 189.
•2(10 LES DANDYS
En 1835, l’unique journée de courses ne donna lieu à aucune de ces brillantes fêtes. C’est tout au plus si, le soir même, « pendant que le fouet des postillons enlevait des quatre pieds les pur-sang bretons qui ramenaient à Paris les plus pressés des curieux, d’autres, le cure-dents à la bouche, après avoir dîné d’un fromage à la crème et d’une bouteille de champagne, réparaient leur toilette pour aller braquer leur lorgnon à un bal beaucoup trop municipal pour qu’on dût payer dix francs d’entrée. » Et, après la chasse à courre du lendemain, les derniers dandys repartaient définitivement pour Paris (1).
Le succès de cette réunion eut deux conséquences bien différentes. Tout d’abord un vaudeville en un acte: Les Courses de Chantilly , par MM. Lurine, Alphonse Gautier et Potron, dit Régnault, représenté sur le théâtre du Vaudeville, le 15 juillet 1835. Ces trois auteurs n’ont point jugé à propos de faire imprimer leur œuvre. A la vérité, on peut bien s’en consoler ; voyez plutôt le compte-rendu qu’en donna Alphonse Karr dans le Monde dramatique (2) : « M. de Bourbonne va à Chantilly
(1) L’Eleveur, juin 1835, pp. 10-11.
(2) Cité par Contades, Les courses de chevaux en France {Paris, 1892, in-8), pp. 74-75.
LES DÉBUTS DU JOCKEY CLUB
pour les courses et enferme sa maîtresse Ernestine. Que fait Mademoiselle Ernestine ? Elle se déguise en jockei, met un pantalon ultra collant et va rejoindre son tyran. La duchesse de Joyeuse, apprenant que M. de Beaumont qu’elle doit épouser est allé aux courses de Chantilly au lieu de lui faire visite, se déguise en jockei , met un pantalon plus collant encore que celui de Mademoiselle Ernestine, et va rejoindre son amant peu empressé. La baronne *** en fait de même pour le chevalier ***, avec un pantalon plus collant encore que les précédents. Cinq ou six dames se rencontrent, par hasard, dans cette ingénieuse idée... »
Mais les courses de 1835 provoquèrent mieux qu’un vaudeville ; elles déterminèrent la Société d’Encouragement à fonder un prix important à disputer sur l’hippodrome de Chantilly : le prix du Jockey-Club.
Voici en quels termes modestes Y Eleveur (1) annonçait, au mois de juillet 1835, la création de notre derby national : « La situation prospère des linances de la Société... lui a permis d’instituer un nouveau prix qui sera couru à Chantilly au printemps de 1836. Ce prix d’une
(1) Juillet 1835, p. 31.
LES DANDYS
valeur de 5.000 francs est affecté aux poulains de trois ans. En voici les conditions : 1° le paiement de 200 francs au moment de l'inscription qui aura lieu au mois de novembre,- et une entrée de 300 francs pour courir ; 2° le poids à porter sera celui fixé par le règlement de la Société ; 3° tout cheval de trois ans qui aura gagné un prix portera trois livres de plus que ceux qui n’auront pas couru et qui auront été battus ; celui qui aura gagné deux prix portera sept livres de plus. » — Or une course dont l’allocation serait de 5.000 francs attirerait aujourd’hui peu de concurrents, sans doute. Mais, en 1836, le plus haut prix ne montait qu’à 12.000 francs. Il était offert par le roi : Louis-Philippe en effet était très favorable aux courses dont il avait fort bien compris l’utilité, et il les encourageait de son mieux. Il avait fondé toute une série de « prix royaux » à disputer à Paris et dans les départements : le plus élevé, réservé aux chevaux et juments de quatre ans et au-dessus, s’élevait à 12.000 francs, les autres à 6.000, 5.000, et 2.000 francs (1). De plus, il avait décrété, par une ordonnance du 3 mars 1833, la création du Stud-book
(1) Journal des Haras, septembre 1834, p. 416; février 1835, p. 307.
LES DÉBUTS DU .JOCKEY CLUB
français (1). Et c’est sur ses encouragements que le duc d’Orléans faisait venir- des jockeys et des entraîneurs d’Angleterre et peuplait de « coursiers » les magnifiques écuries de Chantilly (2).
Ht
La Société d’Encouragement s’efforça de rendre la réunion de 1836 plus brillante encore que celle de l’année précédente. On organisa à l’occasion du « derby » une véritable fête hippique. Le duc d’Orléans offrit 3.500 francs et le duc d’Aumale 2.000 francs. La ville de Chantilly, qui se souvenait d’avoir vu ses auberges pleines, porta de 500 francs à 1.200 fr. le montant du prix qu’elle accorda. Enfin M. de Rothschild proposa une coupe, ce que la légitimiste Mode annonça en ces termes égratignants : « M. de Rothschild vient de trancher du grand seigneur et même du prince : il offre
(1) Publiée notamment dans Cabé, Historique des courses , de chevaux (Pau, 1900, in-8), p. 89.
(2) Chapus, Le turf, p. 177.
une coupe cl’or ; ceci est tout à fait féodal ; on reconnaît là le noble baron juif 5 011 y retrouve un souvenir de ces riches hanaps que les hauts barons offraient jadis aux vainqueurs dans les tournois. M. Rothschild est un homme qui sait son monde et qui connaît son moyen-âge, depuis qu il s’est fait bâtir un palais rue Laffitte dans le style de la Renaissance.... (1) ».
Ainsi aidé par ces dons volontaires, le « Club des Jockeis » put organiser deux journées de courses. Le jour intermédiaire entre les deux réunions devait être employé à courre un cerf en forêt de Chantilly, derrière l’équipage du duc d’Aumale. C’était là un joli programme. Malheureusement, on avança la date du meeting qui, en 1835, avait eu lieu en mai et on la fixa aux 22-24 avril. Cette décision, prise tardivement, eut pour résultat qu’un certain nombre de chevaux ne purent être entraînés à point, et l’on s’en plaignit amèrement (2).
Cependant on n’avait point alors, sur l’entraînement, les théories compliquées d’aujourd’hui. Consultez plutôt le manuel que donna, en 1834, Olivier Chuteau, « ancien chef des écuries du haras entretenu par M. Rieussec à Viroflay, et
(1) La Mode, avril 1836, pp. 83-84.
(2) Journal des Haras, 1836, p. 1U7.
LES DÉBUTS DU JOCKEY-CLUB
jockey bien connu » (1). On ne pensait pas à ménager savamment les chevaux en vue d’une épreuve déterminée : Frank, le gagnant du derby de 1836, prend part immédiatement à la course suivante, et il s’y classe second. De même les palefreniers français n’avaient point une notion très claire de leurs devoirs, comme le prouve cet extrait d’un compte-rendu de 1833 : « Nous avons acquis la certitude que les hommes de M. de Germigney, partis trop tard des écuries où était placé Canning, l’ont amené sur le lieu des courses au grand galop sur le pavé (2). » Un lad qui commettrait aujourd’hui la faute que firent en 1833 les « hommes de M. de Germigney », passerait purement et simplement pour fou.
Et pourtant, les soins que l’on donnait aux pur-sangs semblaient d’une exagération folle. C’était un des grands arguments des ennemis des courses, que d’opposer la sobriété, la dureté des « coursiers arabes » à la délicatesse des « chevaux anglais ». En 1842, Albert Cler constate avec ébahissement et admiration qu’en Angleterre « on pousse la sollicitude jusqu’à
(1) Pratique de l’élève des chevaux et de l’entrainement des chevaux de courses... (Paris, chez Mme Iluzard, 1834, in-8).
(2) Journal des Haras, octobre 1833, p. 35.
LES DANDYS
établir un thermomètre dans les écuries (1) ». Qu’aurait-il dit s’il avait pu voir les palais que sont aujourd’hui quelques-uns de nos grands haras français ?
Enfin les « jockeis » surtout paraissaient des êtres bizarres. Les profanes se moquaient de ces « petits hommes jaunes et amaigris ». Au contraire les enthousiastes racontaient avec admiration les privations et les jeûnes auxquels ils s’astreignaient, afin de réduire leur poids (2). Pour certains, le jockey devenait un type extraordinaire et fabuleux. Voyez plutôt en quels termes, Jules Janin parle de ce Robinson, qui gagna en 1836 le premier derby de Chantilly (3). « Est-il vieux? Est-il jeune ? Nul ne le sait, pas même lui. Demandez-lui l’origine et l’âge de ses chevaux, à la bonne heure. L’âge, pour Robinson, c’est une livre de chair
(1) A. Cler, La comédie à cheval (1842), p. 140. — Le même se demande (p. 76), « commentée serait améliorer les chevaux que de les soumettre à un entrainement forcé, de les essouffler et de les maigrir au point qu’ils deviennent impropres à tout autre service que le service spécial des courses», et il ajoute que « souvent tel vainqueur du Charapde-Mars ou de la Pelouse de Chantilly trouverait difficilement un acheteur qui voulût en offrir 300 francs au marché aux chevaux ». Que les temps sont changés ! Aujourd’hui les pur-sangs ont fait leurs preuves sur la piste comme .sur la route, et il n’est pas maquignon de village qui ne les apprécie.
(2) Voy. Les Etrangers à Paris, pp. 9 et suiv.
(3) Feuilleton du Journal des Débats, 26 avril 1836.
LES DÉBUTS DU JOCKEY-CLUB 2G7
déplus ou de moins... N’avoir que la peau et les os, assez d’os pour monter à cheval et pour tenir une bride, assez de peau pour n’en pas laisser sur la selle, voilà sa gloire... Deux fois, ce jour-là, j’ai été assez heureux pour approcher de Robinson et pour le voir de près, ce jeune homme ou ce vieillard, sous sa casaque orange et sous sa toque noire (1). On eût dit une ombre habillée qui allait célébrer le carnaval chez Proserpine. Son visage est immobile comme sa personne. 11 se met à cheval et il en descend impassible... Laissezdonc Robinson se reposer : laissez-le tête-à-tète avec son cheval favori; laissez-le se cacher pour qu’il puisse exhaler en paix ses larmes, son émotion et ses transports ! »
C’est ainsi que nos grands-pères se représentaient ce personnage mystérieux et anglais qu'ils appelaient un « jockei ». Et quelles mœurs fabuleuses ne lui prêtaient-ils pas! Aujourd’hui les jockeys ont perdu de leur romanesque. En revanche, ils ont acquis du prestige et de la for-tune — car nous sommes très loin du
(1) C’étaient les couleurs de lord Seymour, au service de <|ui Robinson resta jusqu’en l’année 1838 qu’il entra dans l’administration des haras royaux (Journal des Haras, 1838, pp. 199 et 423).
268 LES DANDYS
temps où les meilleurs d’entre eux gagnaient une cinquantaine de francs par course (1)...
Le vendredi 22 avril 1836, première journée de la réunion, le soleil ne brilla guère à Chantilly. Le ciel était gris et le vent froid. Il y avait peu de monde sur l’hippodrome, peu de toilettes surtout (2). C’est que le plus grand nombre des merveilleuses en robes de mousseline et en chapeaux de paille d’Italie, et des lions en gilet de piqué gaufré, qui, l’année précédente, applaudissaient joyeusement du haut de leurs équipages, avaient reculé devant le temps menaçant. Les chemins de fer étaient inconnus alors, et la perspective de parcourir dix lieues sous la pluie, fût-ce dans le plus rapide des tilburys ou dans la meilleure des briskas, leur avait paru n’avoir rien d’engageant. Cependant, si la « société fashionable » était rare, les amateurs se trouvaient là au grand complet, et
(1) A. Cler, La Comédie à cheval, p. 74.
(2) Journal des Haras, 4836, pp. 107-109.
LES DÉBUTS DU JOCKEY-CLUB 269
c’est devant un public de choix que se disputèrent les quatre épreuves inscrites au programme de la première journée.
Mais la chasse à courre se ressentit le lendemain de l’insuccès des courses de la veille : on n’y vit guère que quelques provinciaux, comme ce cavalier « venu de Compïègne dans une vieille tenue de courre, si crottée qu’on peut dire de lui comme du conscrit de Corbeil : qu'il n’avait pas son pareil (1) », ou quelques intrépides de la fashion ou du Club des Jockeys, habillés à la dernière mode de cet été de 1836, sans doute en redingote de drap écarlate à un seul rang de boutons, les basques larges et arrondies, les manches étroites ; en pantalon de daim blanc collant, boutonnésur le genou ; en bottes à la hussarde, très hautes, « garnies de riches éperons sculptés » ; avec une casquette « groom » ou « crinoline » sans ornements (2)...
Le dimanche matin, troisième jour de la réunion, dès la première heure et malgré le temps incertain, la route était sillonnée de voitures de toutes sortes. Les lions en redingotes vert bouteille ou fumée de Londres (3),
(1) L’Eleveur, avril 1836, p. H3.
(2) Le Narcisse, 1er août 1836, pp. 57-58.
(3) Le Protée, mai 1836, p. 200.
le tuyau de poêle enfoncé jusqu’aux oreilles, conduisaient des tilburys légers ou quelqu’un de ces phaëtons que lord Seymour venait de mettre à la mode (1). Les gens plus graves s’accommodaient dans leurs landows ou dans leurs briskas. « La brillante calèche arrive en poste, chargée de plumes et de fleurs et de doux sourires. Le paysan accourt au petit trot de son petit cheval, portant en croupe sa jeune fille, curieuse et animée comme pour un bal. De longues voitures d’osier arrivent au pas, chargées de familles entières (2). » Les princes font leur entrée sur le champ de courses. Les fanfares éclatent. Les dragons, sur leurs chevaux, contiennent la foule. Tous les fermiers des environs sont venus pour voir le beau monde de Paris (3).
Hélas ! bien peu de merveilleuses ont osé se risquer à faire le voyage par ce temps menaçant. Pourtant les toilettes claires de celles qui sont là égayent les tribunes et la pelouse. La mode est, en ce printemps de 1836, aux foulards damassés, aux mousselines, aux jaconas,
(1) Celui que lui avait fait Antoine Goettingue, avenue des Champs-Elysées, est reproduit dans l 'Eleveur, avril 1836, p. 97.
(2) Jules Janin dans les Débats, 26 avril 1836.
(3) Ibid.
LES DÉBUTS DU JOCKEY-CLUB
aux poult-de-soie semés de petits bouquets brochés entre les carreaux, aux gros de Naples à petites rayures, cannelés ou chinés. Les jupes se balancent en cloches ; les corsages se froncent à la taille ; les manches sont larges et bouffantes, mais elles doivent dégager le bras de la saignée au poignet. Sur une jupe de mousseline blanche, avec un corsage en guimpe, quelques femmes portent une redingote en poult-de-soie foncé, décolletant beaucoup et ouvrant tout à fait à partir de la ceinture. C’est là « une mise extrêmement coquette, qui n’est comme il faut qu’au Bois et en descendant de sa voiture ». D’autres couvrent leurs épaules avec des mantelets en soie noire, garnis de dentelles, qui ne cachent pas la taille et laissent voir le cou ; ils sont retenus sur la nuque par une épingle « gothique à médaillon » : nous sommes au temps où triomphe le « gothique ». Tous les jeunes visages s’encadrent dans des chapeaux en paille de riz ou d’Italie. C’est la grande mode, on n’en porte point d'autres, et certains valent 600 ou 800 francs. Les passes en sont évasées, doublées de soie ou de crêpe de couleur. Les brides en blonde sont presque abandonnées, mais on arrange, près de la figure, des fleurs, des rubans ou du tulle
LES DANDYS
« chiffonné avec goût ». On pose sur le chapeau clés plumes longues et « panachées » : c’est ce qu'il y a de plus élégant pour aller en voiture. Mais on y met encore des rubans (pourvu qu’ils soient d'une couleur peu accusée, car le ponceau et le gros-bleu sont démodés), des oiseaux de paradis, des marabouts, des fleurs, des feuillages, et surtout des épis de maïs. « Et qu'on ne croie pas que ce riche épi charge le moins du monde un chapeau de paille d’Italie : Mayer a trouvé le moyen de reproduire le maïs avec autant de délicatesse que de légèreté (1). »
Les fashionables, la taille pincée dans leurs fracs arrondis sur la hanche, et dans leurs redingotes couleur bronze doré, vert thé, pomme de chêne ou Lord Oward, le cou perdu dans des cravates de soie, si amples qu’on y trouverait presque de quoi faire des robes de chambre, et disposées savamment en plis vagues, bizarres et incertains (2) ; la jambe dessinée
(1) Le bon ton, 30 avril 1836, p. 428. — Le follet, 1836, pp. 129-30, 137-8, 146, 153-4.
(2) C’était depuis longtemps un art que de nouer sa cravate, et Brummell y avait excellé. Voy. ce traité qui eut plusieurs éditions : L’art de mettre sa cravate de toutes les manières connues et usitées, enseigné et démontré en 16 leçons, précédé de l’histoire complète de la cravate... par le baron Emile de l’Empesé (Emile Marco de Saint- IIilaire). Bruxelles, 1827, in-18.
LES DÉBUTS DU JOCKEYCLUB
dans leurs pantalons « trois quarts collants » en coutil vert d’eau ou écru à petites raies noires et grises, ou bien en lastings mille-joncs, à rayures vertes et noires ou jaspé blanc sur fond noir (1), — les fashionables accompagnent les dames dans les tribunes. C’est là un abri très peu confortable. Une giboulée qui tombe avant les courses traverse la toiture, dont peu après un coup de vent emporte un morceau (2). Aussi tous les journaux seront-ils unanimes, le lendemain des courses, à réclamer pour la réunion prochaine un local plus imperméable et à planchers mieux joints. « La santé des coureurs et du public y gagnera, et une autre agréable conséquence sera de ne pas avoir à mettre au violon l’aimable vieillard, artiste amateur, qui s’occupait dimanche, sous les gradins, à observer à quelle demi-teinte peut arriver, sous une robe de gaze ou de satin, le blanc rosé que prend vers la jarretière le bas à jours des jolies femmes, amateurs de promenades sous bois et de courses de chevaux (3) ».
Les dandys les plus passionnés pour le sport
(1) Psyché, 1836, p. 138. — Le Narcisse, 1er mai 1836, p. 34. — La Mode, avril-juin 1836, p. 46.
(2) Journal des Haras, 1836, p. 117. — Gazette des salons, avril-mai 1836, pp. 287-8.
(3) L'Eleveur, avril 1836, p. 112.
274 LES DANDYS
sont sur le champ de courses, à cheval. Ceuxlà promènent quelque élégant habit scabieuse, boutonnant droit, avec une petite poche sur la poitrine pour le foulard, un gilet droit à un rang de boutons en cachemire à petits dessins, et quelque élégant pantalon en poil de chèvre à mille raies vertes et noires (1). Tous se croiraient déshonorés s’ils avaient une cravache; ils tiennent à la main une petite canne ferrée, le « little-stick », dernière mode récemment importée d’Angleterre, complément absolument indispensable de la toilette d’un cavalier fashionable (2). Ils ont fait seller leurs montures le plus près possible de la croupe : c’est le genre anglais ; ils allongent les jambes avec raideur; ils écartent les coudes (3) ; ils fument des « cigarres », et leurs immenses tuyaux de poêle enfoncés jusqu’aux yeux, ils se précipitent au devant des « coursiers » qui vont s’aligner au départ.
Aujourd’hui, lorsque les chevaux prennent leur galop d’essai pour se rendre au départ du « derby », tous les spectateurs se taisent : c’est un moment solennel que celui où va se
(1) Le Narcisse, 1er mai 1836, p. 34.
(2) Ibid.
(3) A. Cler, La Comédie à cheval, pp. 52-3.
LES DÉBUTS DU JOCKEY CLUB
disputer le plus célèbre prix de l’année. Mais en 1836, il paraît bien qu’on n’accorda pas beaucoup plus d’importance au nouveau prix fondé par la Société d’Encouragement qu’aux deux épreuves qui le précédèrent et aux deux épreuves qui le suivirent (1). Dans leurs comptes-rendus, les journaux parlèrent surtout de la dernière, une course de haies, parce qu’elle était réservée aux gentlemen. Le compétent Journal des Haras lui-même n’attribua guère plus d’importance au « Prix du Jockey’s Club » qu’aux autres. Voici à peu près tout le commentaire qu’il en fît : « Cette course offrait un plus grand intérêt que les précédentes, étant faite par des jeunes chevaux non connus des amateurs et du public ».
Les concurrents avaient à parcourir « un tour un quart à commencer de la partie plate après les marronniers. » C’étaient Brougham, par Captain-Candid et Coral, appartenant au haras royal de Meudon ; Frank, par Rainbow
(I) La première course (Prix d’Orléans, 3.500 fr.) fut gagnée par Volante, a lord Seymour. La seconde (pari de 1.000 fr.) par Véronaise, au comte Greffulhe. La troisième (Prix du Jockey ’s Club, 5.000 fr.) par Frank, à lord Seymour. La quatrième (Coupe d’or offerte par M. de Rothschild) par Miss-Annette, à lord Seymour. La cinquième (course de de haies, gentlemen) par Cleveland, au baron Sannegon. (Journal des Haras, XVII, 1830, pp. 1 13-117).
LES DANDYS
et Vérona, à lord Seymour ; Icare, par Carbone, et Fêlicia, au même ; N air, par Sylvio et Vesper, à M. Fasquel ; et Belida, par Tandem et Ténériffe, à M. Aug. Lupin. « La plupart de ces jeunes animaux présentaient d’assez hautes qualités, une belle conformation, de la force, de la taille, des membres amples et musculeux. Parmi ceux-là, on remarquait principalement Frank, l’un des descendants du célèbre Rainbow, et de nombreux paris étaient faits en sa faveur ». Ce fut en effet Frank, monté par Robinson, et portant cent livres, qui arriva premier, devant Brougham, Icare, Belida, et Nair, portant le même poids, sauf la jument, chargée de 97 livres. Le gagnant du premier derby de Chantilly obtenait 5.000 francs, plus 2.500 francs, montant des entrées (1).
Ce qu’il y a pour nous de plus étonnant, c’est qu’il parut à nouveau dans la course suivante, dont la coupe d’or offerte par M. de Rothschild était le prix. Cette fois, Frank dut baisser pavillon devant sa compagne d’écurie, Miss Annette, que ses succès avaient fait considérer comme à peu près invincible. « Ne me
(I) Journal des Haras, loc. cit. — On trouvera le portrait de Frank dans le Journal des Haras, XVII, 1836, pp. 128-9, et à la Bibl. Nat., département des Estampes.
LES DÉBUTS DU JOCKEY-CLUB
demandez pas ce que c’est que Miss Annette, écrit Jules Janin (1). Autant vaudrait me demander ce que c’est que Mademoiselle Mars. . . Il fallait voir les amis et les partisans de Miss Annette pleurer de joie ; son vieux palefrenier qui l’embrassait en sanglotant [les vieux lads aujourd’hui sont moins démonstratifs]... Et le soir même, sous la voûte de Chantilly, à côté de ses émules vaincus, Miss Annette, sans être plus fière (!), mangeait son avoine dans la coupe d’or ».
La dernière course était attendue avec impatience : c’est qu’elle était réservée aux gentlemen. MM. Edgard Ney, le comte de Périgord, Allouard et Turner, en casaques à jabots et à manchettes, culottés de daim blanc et coiffés de petites casquettes de velours (2), franchirent galamment devant les dames les huit paillis du parcours, et ce fut Cleveland, monté parM. Allouard, qui remporta la victoire par une demi-encolure (3).
(1) Journal des Débats, 26 avril 1836.
(2) Jules Janin, loc. cil.
(3) Journal des Haras, 1836, p. 117.
LES DANDYS
Aussitôt après les courses, tous ceux qui n’étaient point priés au dîner qu’offrit le Prince royal au château reprirent le chemin de Paris. En un instant la route fut couverte de voitures qui se dépassaient à qui mieux mieux. Une foule de paris s’engagèrent sur la question de savoir quel serait le premier tilbury rendu à la barrière. « Il y avait un maître de poste qui vous offrait un lit quand vous lui demandiez des chevaux ; il y en avait un autre qui vous donnait une grosse fille de cuisine pour vous conduire, faute de postillon ; il y avait mille cris joyeux, mille chansons à boire, mille folies, et tout cela égayé par la lune d’avril et accompagné des premiers chants du rossignol... », nous dit poétiquement Jules Janin, dont neuf colonnes de feuilleton en petit texte n’ont point épuisé l’enthousiasme, ni la rhétorique. Et il achève son long compte-rendu par cette philosophie tragi-comique: «Encore une petite réflexion pour terminer cet article que j’aurais
LES DÉBUTS DU JOCKEY-CLUB 279
voulu faire plus long, car il me semble que je commence à peine. En voyant hier tant de nobles jeunes gens occupés à cette course, tant d'ambitions placées sur la selle d’un cheval, tant d’orgueil innocent et tant d’innocente rivalité à propos de ces luttes d’un résultat si avantageux pour les chevaux de notre pays, je me disais que tous ces travaux... étaient loin d’être assez récompensés... Ingrats que nous sommes! Voici deux hommes : l’un passe sa vie à étudier le sanscrit ouïe chinois, ou toute autre science aussi difficile. A peine a-t-il perdu à ce travail les années les plus heureuses et les plus tranquilles, que lui viennent à la fois la gloire, les honneurs, la fortune ; il est professeur au Collège de France ; il est membre de l’Institut ; le monde s’incline et dit : « C’est un savant ! » et les filles à marier se le disputent dans leur cœur. Voici en même temps un autre jeune homme d’un grand nom, d’une grande fortune, d’un esprit distingué. Celui-là qui était né pour faire la guerre, ne trouvant pas de guerre à faire, s’occupe à élever des chevaux, ces compagnons du soldat. A cette occupation, il perd sa fortune, il use sa vie, il hasarde ses jours, il se brise un membre, il veille, il travaille, il sue tout le jour... Et cependant quand il a
LES DANDYS
mangé en fourrages tout son patrimoine, quand il a vendu son dernier cheval, quand il s’est perdu et ruiné tout à fait, corps et âme, à cette noble étude, on le fuit, on l’évite, on le plaint ; quelle misère ! Et les mères de famille disent de lui : « C’est un homme qu’on ne peut plus voir ! » Le savant meurt riche, honoré, entouré d’enfans ; l’écuyer vit seul, c’est-à-dire sans chevaux, et il meurt, jeune encore, dans la petite chambre d’un entresol, où il s’est placé pour voir au moins les chevaux des autres, pour les entendre de son lit qui hennissent dans l’écurie du voisin, et pour sentir l’odeur du fumier de l’étranger ! »
EUGÈNE SUE (Bibliothèque Nationale