PREMIÈRE PARTIE
— Vaubourgeix! dit quelqu'un, on devrait l'envoyer là-bas d'office. C'est son métier, n'est-ce pas? Mais voilà : ceux qui restent au régiment lui donnent non leur peau, mais le poil qu'ils ont dans la main... Vaubourgeix, parbleu! avec un fourbi de vaguemestre, il est plus heureux que nous : ni marches, ni exercices, ni revues.. Ah! il peut être gras et frais, le cochon; il fait du lard pendant que nous trimons ! . . .
Deux sergents baissant la tête d'un air de gêne, dans la réprobation ambiante, un de leurs camarades cria :
— Aussi vrai comme je m'appelle Denis, si vous rengagiez, vous ne seriez plus mes pays !
— Et parmi les caporaux, dit un autre, qui a-ton proposé?
— Personne, affirmèrent les fourriers.
Quant aux hommes, les quatre compagnies réunies n'en fournissaient que huit. On cita deux caporaux récemment cassés de leur grade, deux engagés volontaires, deux découcheurs tenaces, actuellement en prison, un ivrogne et une forte tête.
Favières raconta :
— Figurez-vous qu'un jeune soldat, arrivé l'année dernière et sans doute entraîné, est venu demander au chef qu'on le portât sur les états. Ahl Montsarrat l'a reçu! D'abord nos pièces étaient prêtes : état signalétique, relevé de punitions, tout... Nous n'allions pas recommencer pour lui... Comme si c'était amusant de désarmer les hommes et de les passer à d'autres corps ! . . .
« — Pourquoi voulez-vous aller au Tonkin? lui a dit le double; qu'est-ce que vous y ferez?
(( — Je ne sais pas, répondait l'autre...
« — Alors, foutez-moi la paix ! vous aurez quatre jours pour vous être présenté devant moi dans une tenue négligée.
« Et Montsarrat avait raison. Rien n'est désagréable comme des
mutations à la fin du trimestre. Leur Tonkin, on l'a quelque part ! . . .
— C'est égal, dit quelqu'un, Court-Bouillon nous fera payer ça. Il aurait voulu présenter tout le bataillon.
Unanimement, les tablées protestèrent, bannissant toute dignité, même devant les hommes qui achalandaient le comptoir et les entendaient. La caserne h'avait qu'une voix, d'ailleurs, pour expliquer cette attitude. Tous déclaraient qu'ils seraient partis volontiers s'il s'agissait d'une guerre européenne... Il y avait un mouvement spontané vers la frontière, une explosion de dévouement, de crânes soufflets au bout des bras, tout l'apparat du courage militaire en chambrée.
— Mais là-bas, ah! non, c'est trop loin I...
— Mourir d'une balle, c'est bien... Mais les fièvres, les maladies...
— L'hôpital...
— La traversée...
— C'est embêtant de laisser ses os ailleurs que sur le champ de bataille, conclut un avaleur de sabres qui rallia les suff'rages.
Et sous ce raisonnement en façade, sous ces prétextes décoratifs, une inquiète lâcheté s'aménageait, se terrait dans les caves de 1 ame, ou bien apparaissait aux fenêtres du for intérieur, aux lucarnes du corps, fardée, tremblant pour la bâtisse, criant éperdument, par la bouche et par les yeux, son insatiable amour de la peau.
— Ah çà ! pensa Favières, est-ce que la ^bravoure ne serait que l'incontinence du sentiment contraire ; des gens se sauvant par devant au lieu de s'enfuir en montrant les talons !
Mais quelqu'un observa :
— Nous sommes bataillon disponible, on peut fort bien nous obliger à partir.