PREMIÈRE PARTIE
t|ue la vieille femme rémunérée s'escrimait honnetementi.
Il retrouva Tétrelle, — délesté, — qui l'attendait.
Alors ils renti'èrent, la demie d'onze heures sonnant.
Entre ses dents Favières, rageur, se bafouait, agacé de la tranquille digestion de son compagnon.
— Pas même ça ! pas même ça de possible !
Néanmoins il reconduisit Tétrelle qui, devant lui,' dans sa chambre, vaqua aux soins de propreté urgents en l'occurrence. Mais il ne trouvait aucun vase à sa convenance :
• — Bah ! le quart du chef, dit-il; il ne boit jamais dedans.
Et il se purifia à fond.
Vers cinq heures, Favières fut réveillé par Montsarrat qui rentrait. Il l'observa, le vit, déshabillé, presque nu, trousser sa chemise, jouer du vaporisateur, puis insérer son précieux corps ainsi parfumé dans les couvertures, comme on introduit dans une gaine l'incomparable outil de travaux d'art.
— Moi faire ton lit, astiquer foùrU et' laver doublure de veste.
— Oui, Quélennec.
Quélennec, le brosseur de Favières, est un petit Breton ajourné, de l'°,54, la taille juste, mais trapu, avec une large face ouverte^ une bouche caricaturale, des yeux verts, des oreilles en écailles de Marennes. C'est aussi un des quatre silencieux qui se rassemblent, le soir, tête contre tête, autour d'un lit, et trouvent, dans leur mutisme confidentiel, un' charme dont, peut-êti^e, leur conversation serait dénuée.
Il est arrivé au régiment non seulement illettré, mais incapable 'de se faire comprendre... Maintenant il sait quatre mots de français, desquels il convient de retrancher deux mots d'argot militaire — et un juron. Il parle un petit nègre ahurissant et tutoie invariablement les officiers.
Quand il reçoit une lettre, comme elle est écrite en son patois interdit, il.demande au sergent de section la permission de la lire à ses trois compagnons. Alors c'est une fête... leur dimanche de silence. Ils dépouillent les bourgerons sales, passent leur veste, font un bout de toilette d'honneur et, redressés, écoutent... Ils ont l'air de déballer des friandises et d'en régler le partage, comme font, entre pays, les soldats qui reçoivent des provisions.
Ensuite ils digèrent les nouvelles, bouches cousues. .. On leur a permis de hre la letlre, non de la commenter. Quelquefois, cependant, ils s'essayent à traduire en français leurs impressions. Favières appelle leur effort : la ponte... Il recueille leurs paroles comme des œufs. Mais ils répudient bientôt cet exercice; ils se comprennent mieux sans se rien dire... Peut-être cjue leur front sue les pensées et qu'ils l'essuient, — comme on écrit du doigt sur la buée des vitres.
Favières avait fait venir de Paris un méchant oignon et s'était attaché Quélennec en le lui donnant. Ce fut un événement. Jamais les quatre Bretons n'avaient osé aspirer à une montre. Ils eurent pour celle-ci les yeux d'un éléphant pour une toupie.
Aucun d'entre eux n'eût été capable de dire l'heure en dépit des leçons prodiguées par Favières à son brosseur; mais quand celui-ci tirait, — avec quelle déhcatesse! —l'oignon blotti dans la pochette de sa ceinture, une inexprimable émotion poignait le groupe. Ils suivaient, d'un œil zélé, la marche des aiguilles, écoutaient la petite béte mystérieuse parler dans le boîtier son patois toléré, de même qu'rls prêtaient l'oreille au tic tac de leur
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un jomMa montre S'arrêta... (Page b8.i
Liv. 8.
petite bête personnelle, en la longue auscultation des soirées d'hiver.
Un jour, la montre s'arrêta. Alors, pendant qu'on la réparait, ils se sentirent vraiment seuls, comme une société de cinq personnes qu'on amputerait tout à coup de celui de ses membres qui amusait les quatre autres.
En décembre, un matin, un événement de quelque importance rompit la monotonie des décisions journalières.
On demandait des volontaires pour le Tonkin.
Le chef de bataillon invitait les commandants des compagnies à lui soumettre, dans le plus bref délai, les propositions des intéressés. Les gradés devaient faire l'objet d'un état ad hoc.
Au déjeuner des sergents, les fourriers, qui venaient d'assister à la lecture du rapport, dans les chambres, divulguèrent l'impression générale :
— C'est un four. Un seul sous-officier s'est fait inscrire : l'adjudant Rupert
— Parce qu'il sait qu'on ne le prendra pas, avec sa maladie.
— Oui, mais vis-à-vis des chefs, c'est adroit.
On discutait surtout l'abstention du seul sergent rengagé que possédât le bataillon, Vaubourgeix, exerçant les fonctions de vaguemestre.
Les cadres inférieurs, à l'exception des adjudants, se prononçaient carrément contre la brisque, tuaient l'esprit militaire chez cewx qui eussent été désireux de le consacrer officiellement par un nouveau bail de cinq ans. Les protestataires, ayant pour eux le nombre, formaient une petite famille décrétant le blâme, tenant en suspicion le membre indigne qui « repiquait au truc » . Le rengagement acclimaté dans d'autres fractions du corps, s'appauvrissait au 3® bataillon, en terrain hostile, quelques efforts que fit le commandant pour fumer d'idées patriotiques ce sol ingrat.