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TROISIEME PARTIE

tion qu'ont fournie contre ce garçon les attributions qu'il avait dans sa compagnie, entraînera sans cloute le relâchement, sinon l'abandon de l'enquête.

Inconsciemment, avec un égal cynisme, ils discutaient leurs chances de salut, se déchargeaient du délit sur ce providentiel bouc émissaire. Puisqu'un concours de circonstances qu'ils n'avaient même pas souhaité leur promettait l'impunité, ils eussent été simples en n'en profitant pas, quelle que fût l'infamie de l'échappatoire. Il n'y eut pas de tempête sous le crâne de Favières, et, chez Tétrelle, le soin qu'il prenait de ramener à la deuxième personne les appréhensions dont le langage du fourrier admettait l'indivision, ce soin attestait un redoublement d'irresponsabilité.

— C'est le conseil de guerre pour ce garçon-là, dit pourtant le Parisien.

— Bah! on n'est pas toujours condamné; il s'en tirera. Un silence.

— C'est vrai qu'on ne m'a jamais vu rue Valadon, continua Favières, revenant quand môme à la situation que lui créerait l'incrimination de Généreuse. On n'y a jamais rencontré que toi, en somme.

Du coup, Tétrelle verdit, troublé par la justesse de l'observation. Mais se remettant aussitôt :

— Une seule chose est à craindre... Si Généreuse, pour se venger de tes infidélités, te dénonçait, on la croirait sur parole, d'autant qu'elle serait vite reconnue.

Ce fut au tour de Favières d'être perplexe. Il insinua qu'on pourrait, quant aux intentions de Généreuse, le cas échéant, pressentir Delphine.

— Impossible, déclara Tétrelle. Elles sont brouillées... Mais, comme la moindre indiscrétion nous perdrait, je recommanderai à la petite d'être fort réservée si l'on parle de l'affaire des boîtes

devant elle... Maintenant, je te conseillerais d'allervoir Généreuse, au besoin même de simuler un rapprochement, enfin de savoir ce qu'on doit attendre d'elle, si elle est interrogée.

— La démarche est peut-être imprudente. C'est un dilemne. Ou bien je me tiens coi et elle est capable de bavarder par maladresse, rancune;... ou bien, en me montrant avec elle, j'accrédite toutes les conjectures. C'est bien embarrassant.

Les jours suivants, il rapporta des nouvelles. Les dénégations formelles et concordantes du caporal et de sa maîtrese; la nullité des témoignages et des recherches tendant à établir la soustraction ; le fait seul d'être chef d'ordinaire et de vivre avec une fille dénuée de tout, ne constituant pas, contre l'homme, une charge suffisante, les pouvoirs militaires allaient, de concert avec l'autorité civile, poursuivre l'enquête.

— Qu'est-ce que tu vas faire? demanda Tétrelle.

— Voir Généreuse; il n'y a plus à hésiter, parbleu ! Toutefois, pour ne point donner à cette visite des allures de

consultation dont on pût ensuite arguer contre lui, Favières jugea utile de se faire accompagner par quelques camarades, sous prétexte d'excursion dans les « boîtes » du quartier. L'ignorance de l'endroit précis où se trouvait la Couturier, en les forçant à entrer vraisemblablement dans plusieurs débits, écartait la préméditation et prêtait à sa combinaison un caractère de plausibilité convenable.

« Rue Frémicourt » ; il n'avait pas d'autre renseignement. C'était la première fois qu'il allait, le soir, flâner dans Grenelle. Habituellement, en sortant de la caserne, il inclinait à gauche, vers le Gros-Caillou, ou bien, capté par la famille, s'évadait en gagnant les boulevards des Invalides et dii Montparnasse, par la rue d'Estrées ou l'avenue de Saxe.

Possédant, en sa qualité de Parisien, des connaissances topographiques fort bornées, accrochant le puéril orgueil de son

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origine à des illusions de clocher, dans l'acception centrale du mot, Favières, aux premiers temps de son installation à l'École militaire, découvrait, alentour, des quartiers sur lesquels il n'avait que de traditionnelles prénotions.

C'est ainsi qu'il se rappelait sa surprise et son hésitation, certain soir, le surlendemain de l'arrivée du régiment à Paris. Pendant cinq minutes, il avait cherché l'entrée principale de la caserne, délibéré aux croisées de larges voies qui semblaient recevoir, du parrainage posthume d'illustres hommes de guerre, quelque chose de leur grandeur inane et déscrfée. A partir de l'église Saint-François-Xavier, c'était le désert des avenues, comme une zone de protection perpétuant, autour des bâtiments militaires, la quarantaine sanitaine dont ils sont frappés. Un bureau de poste, une pharmacie, étaient les suprêmes refuges où le regard se repérait avant d'osciller entre les six étages, parfaitement ahgnés, de maisons à rez-de-chaussée, muettes et froides, lesquelles faisaient songer, dans une ville nouvelle, à des reconstructions qu'habitent les ombres de l'ancienne.

On s'hallucinait à sonder devant soi ces profondes trouées affectées au passage des troupeaux sans doute, car nul n'imaginait qu'elles pussent ne pas aboutir à des abattoirs ou à une caserne. Et l'on rencontrait, en effet, ces deux temples de la boucherie, à la base du triangle rectangle dont le dôme des Invalides présentait le sommet.

Du coup, l'énigme de ce quartier se laissait pénétrer : or et sang, c'était cela. Mais la lumière pleuvant du rutilant Hôtel sur l'École et sur l'Abattoir, n'en réchauffait pas les cours ni les dalles, et, sur les manches, les képis, les uniformes, éparpillait moins les damasquinures de l'apothéose que les déchets de l'épaillement.

Après avoir erré dans les avenues de Villars, de Breteuil, de Ségur, de Saxe, tristes comuie une exhumation, Favières, aperce-

vant une île de lumière et de vie y abordait. Il y avait là, rivant les flèches des cinq avenues déployées en éventail, un carrefour que deux bureaux d'omnibus, une station de fiacres, des mess, des cafés d'officiers, un réveil de commerce, rendaient à la circulation. Le soir, il s'allumait discrètement, brûlait comme un flambeau de veillée au chevet de l'École militaire, ht de milieu, entre Grenelle et le Gros-Caillou, ht de parade aussi, déroulant jusqu'à la Seine le drap mortuaire du Champ-de-Mars, glacé, rigide et sans phs.

Au delà, le deuil, le deuil silencieux de la province, seulement irrespecté par le pas attardé d'un permissionnaire ou d'une ordonnance en gilet d'écurie et casquette de cuir luisant.

Ces souvenirs de sa première sortie hantaient Favières, aujourd'hui, le prédisposaient à l'examen comparatif d'une physonomie de quartier présumée différente, quoique avec des similitudes imposées par le trait d'union militaire. Le brasserie Européenne, qu'ils venaient de négliger à leur droite, établissait encore une sorte de ligne démarcative, de foire permanente où les trois communes : Grenelle, l'École militaire et le Gros-Caillou, se réunissaient; mais place Cambronne, passé le double et ladre square étendu, comme une carpette usée, à la descente des. rues Frémicourt, Croix-Nivert et Cambronne, on avait, immédiatement, la vision d'un district inconnu.

Gardant de la province l'éclairage équivoque et le silence relatif, empruntant du faubourg l'aspect populaire, l'endroit n'offrait cependant ni la sohtude de l'une ni le grouillement bruissant de l'autre. La vie de c"es rues sordides et du boulevard mal famé se réduisait à une agitation d'ombres chinoises, derrière un transparent incertain. Des silhouettes sans, sexe glissaient, lointaines, se poui'suivaient, s'assemblaient, se croisaient, ou bien, une minute immobilisées, s'intercalaient dans les rangées d'arbres régulières. Il y en avait de comiques : silhouettes de cochers

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