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TROISIÈME PARTIE

maîtresse jusqu'au lundi matin. Sa vie militaire devenait une mystification, un miracle d'ingéniosité. II avait une excuse toute prête pour chaque absence, carottait, sans relâche, des exemptions d'exercice, se mettait l'esprit à la torture pour gagner un aprèsmidi, une heure, le temps d'entrer à la brasserie et d'en sortir, en courant. Il trouvait, en ces apparitions inopinées, une sécurité, un dictame sur sa jalousie toujours ardente. Le capitaine le voyait à peine, prenait l'habitude de s'adresser à Favières qui ne s'en plaignait pas, préférant à un chef sans cesse sur son dos, ce sergentmajor de facile composition, à condition qu'il ne fît rien.

L'été était venu. La matinée appartenait aux manœuvres sur le Champ-de-Mars, au service en campagne ; tandis que des théories, la gymnastique, la pompe et le canon entretenaient, dans la journée, une activité illusoire dont les officiers et les cadres cherchaient à s'épargner l'ennui.

Les prérogatives attachées aux emplois de comptables permettaient à Tétrelle, le plus souvent, de réparer sur son lit des forces épuisées par les veilles, le surmenage passionnel, une privation de sommeil nocturne à peu près complète.

En effet, il passait ses soirées à la brasserie, reconduisait Delphine vers deux heures du matin et, rarement, se séparait d'elle avant quatre heures. Il rentrait alors à la caserne par la grille de la cavalerie, moyennant des cigares ou quelques sous jetés au brigadier de garde.

A cinq heures, le clairon sonnait le réveil; à cinq heures et demie, il rappelait pour l'exercice. Tétrelle, qui s'était étendu tout habillé sur son lit, descendait en bâillant, le visage meurtri, la fièvre aux mains. Il dormait en serre-file, en déjeunant, attendait avec impatience que Montereau, en sortant du mess, vînt, coutumièrement, signer les pièces et s'informer. Dès qu'il avait tourné les talons, Tétrelle se roulait dans sa cppote et faisait « une marche de flanc ». Mais on le dérangeait. Un bruit de .-^abre,

dans l'escalier, un coup à la porte, le précipitaient à bas du lit^ entrecoupaient ses sommes de sauts j de vertiges, d'hallucinations. . . Surpris deux fois par le commandant, il avait dû feindre un malaise. Il se réfugia jans une chambre de sergents, s'y enferma, n'en bougea plus que lorsque Favières l'envoyait chercher, après avoir vainement donné le change sur ses occupations.

Il se levait pour dîner, un peu reposé, assistait, sans appétit, au passage des deux plats de viande, du légume et des deux desserts que la cantine dispensait aux sergents-majors. C'était abondant et fade, la pâtée d'estomacs exigeants et de bâfreurs robustes; mais la coïncidence des mets et l'unanimité des sauces décourageaient infailliblement le convive qu'une faim canine ne talonnait point.

Tétrelle, sa soupe mangée, chipotait le dessert, n'attendait pas, quelquefois, pour s'en aller à la brasserie, qu'on eût servi quelques-unes de ces viandes hypocrites qui trament la nausée.

Le dimanche matin, ils restaient couchés, Delphine et lui, jusqu'à midi. Ses deux repas, ce jour-là, Tétrelle les prenait à la France armée. Sa maîtresse étant nourrie le soir seulement, il payait pour deux, fort cher, d'ignobles ratas, une charcuterie ancienne, qui consommaient son dégoût de la table, l'amenaient à souhaiter les époques de sortie de Delphine pour, sans plus de dépense, se restaurer ailleurs. Il demandait alors une permission de l'exercice, afm de pouvoir quitter la caserne après le rapport. Mais comme il ne connaissait pas Paris, il avait recours à un plan acheté aux courtiers qui visitent les militaires, concurremment avec les photographes des faubourgs.

Souvent, Favières souriait de le voir planter des épingles dans la carte, pour se repérer; il piquait les édifices, les places, les jardins publics et, quand il s'était fixé un lieu de promenade, s'inquiétait d'un itinéraire pour s'y rendre.

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