TROISIEME PARTIE
Il conduisit sa maîtresse dans les Musées, aux Invalides, aux Bultes-Chaumont, aulacSaint-Fargeau,aubazarderHôtel-de-Ville! Mais partout elle s'ennuyait. Sur le conseil de ses camarades de brasserie, elle voulut connaître les environs de Paris. Alors ce fut un nouveau plan qu'il déplia sur sa table, consulta des heures entières, assommant le fourrier de questions sur les gares, l'horaire des trains, la longueur du voyage, les curiosités des bourgs qu'il découvrait, épinglait, s'efforçait de loger dans sa mémoire. Il acheta un indicateur, des guides... conduisit Delphine à Robinson, à Asnières, au Bas-Meudon, à Clamart, à Vincennes, dans les bois ou sur les bords de la Seine. Mais il ne savait pas, hésitait, la perdait, se fourvoyait, ne retrouvait plus les gares à l'heure du retour ou bien s'effarait à l'assaut des trains de banheue. Des fois, mal renseignés, ils descendaient à une station ignorée, erraient toute la journée sur les routes, poussiéreux et suants. D'autresfois, toutes les défiances du provincial fortifiant, en Tétrelle, le cuisant souvenir de quelque écorcherie, il bayait aux enseignes de vingt traiteurs, avant d'opter pour une gargote oîi il était, finalement, non moins empoisonné que rançonné.
Il aimait mieux rester à proximité de l'École militaire et des quartiers qui lui étaient familiers. A ce titre, il affectionnait le Point-du-Jour, s'y sentait plus « chez soi », parmi les nombreux militaires qu'il y rencontrait, le dimanche surtout, le long des fritureries, des tirs et des guinguettes.
Un entroit mixte, en somme, qui n'était plus la ville et qui n'était pas encore la banlieue; qui avait les bateaux -mouches, l'herbe des fortifications, la fête foraine, le café-concert, le bal et la collation dans le jardin des mastroquets. Puis, là, les prix étaient affichés sur une ardoise, à la porte, ou bien un garçon vous lisait la carte^ au passage.
C'était « champêtre », champêtre comme l'île où transoortés par le passeur, ils dansaient une polka sous des arbres habités ; à
moins que Tétrelle ne préférât, penché sur l'eau stagnante d'un, fossé, dans la zone militaire, pêcher des têtards à la pointe de son sabre, sans lâcher le bras de Delphine, qui regardait, maussade. Il n'était heureux que là, dans ce bain d'Auvergnat où le suivaient toutes les réminiscences de sa vie les plus malpropres, dans cette baignoire de Workhouse à la surface de laquelle les plaisirs agglomérés de la multitude crèvent en bulles tièdes.
Ils rentraient par la Ceinture, dînaient dans un restaurant de l'avenue du Maine et achevaient leur soirée au concert, rue de la Gaîté. Ils ne changeaient pas, ainsi, de milieu ni d'atmosphère. A l'entr'acte, sur le trottoir battu par le flot populaire, les sorties de théâtres, de bal et de bars, il écoutaient les fracassants quadrilles dont retentissaient les Mille-Colonnes, levaient les yeux sur des fenêtres dans le cadre lumineux desquelles se trémoussaient des ombres ou s'échafaudait l'importante carrure d'un municipal... Et ces minutes de bruit, de grouillement, de music^ue, de voix et d'odeurs canailles autour d'elle, semblaient à Delphine les meilleures de la journée, comme l'entre-bâiirement de ce Paris mystérieux que ne savait pas lui ouvrir Tétrelle et devant lequel toute fille fraîchement débarquée piaffe.
Ensuite, les soirées de la brasserie recommençaient, accablantes pour l'un, coûteuses pour l'autre.
Delphine s'était vite lassée du tête-à-tête, des longues heures dans le mutisme du désœuvrement contemplatif, au-dessus de deux bocks. Elle connaissait, jusqu'à l'énervement, les fleurs d'or lancéolées, sur papier cramoisi dont l'entre-deux des glaces s'agrémentait. Elle appelait de tout son ^innui l'arrivée d'un client qui lui donnât cinq minutes de trêve; et elle prolongeait le service, en faisait jaillir la distraction, ne revenait s'asseoir devant son amant qu'après avoir épuisé tous les prétextes d'éloignement acceptables.
Il y eut des scunes.\(Pdye 420.)
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La grande passion de Tétrelle la gênait, l'agaçait. Elle lui disait brusquement :
— Eh bien, quoi? Quand tu me regarderas ! . . .
La fréquence de leurs rencontres désolait leurs entretiens; et la constante comparaison qu'imposait à Delphine la présence des télégraphistes ruinait le militaire dans son attachement. Elle se l'avouait : il n'avait rien de ce qui amuse une femme, rien de ce qui fouette son attention, tisonne sa gaieté. Il était auprès d'elle comme une bête caressante et silencieuse, un de ces vieux chiens de foyer dont la vie s'use en attitudes humbles, en frottements de tête, en léchements d'yeux exaspérants à force d'insistance.
Il riait mal et ne faisait pas rire ; il restait, sous l'uniforme, le rural en promenade à Paris. S'il plaisantait, il s'engluait dans le ridicule d'une drôlerie ratée.
Delphine s'était plus rapidement dégrossie; elle comprenait les boutades des télégraphistes, les trouvait drôles,- mousseux, pétulants, plus près de sa rate. Grossiers, tutoyeurs, elle les aimait encore, enviait la grosse Lolotte qu'une postier rossait, reconduisait chez elle à coups de botte dans les reins. Tétrelle, lui, vouvoyait tout le monde, l'accablait d'un respect détonnant.
Postiers et télégraphistes, de leur côté, avaient tout de suite remarqué la nouvelle recrue, sa jeunesse, sa gaucherie, sa santé, la circulation de ce sou neuf frappé au millésime de Tannée courante, parmi le pouacre billon de la monnaie congénère,
Car l'ordonnance, d'ailleurs fallacieuse, interdisant aux filles mineures le service dans les brasseries, ne devait être rendue que dix-huit mois plus tard.
Delphine se sentait attirée, ne résistait pas, souriait aux avances.
Un soir, en arrivant, Tétrelle la trouvait attablée avec trois ou quatre jelinos gens, poUr iin rams à dix centimes la fiche. On
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avait réservé au sous-officier une place qu'il ne put refuser. Il tentait bien, ensuite, de s'opposer à cette fusion des groupes, mais, au premier mot, sa maîtresse l'arrêta :
— Voyons, ces messieurs ne viennent jamais ici avant neuf heures et tu es là, toi, à sept heures. Nous avons donc deux grandes heures pour causer et nous regarder le blanc des yeux. Ça ne te suffit pas? Moi, je ne m'amuse pas assez dans la journée pour me priver du plaisir d'une petite partie, le soir. Et puis la patronne ne me permet pas de faire autrement. C'est à prendre ou à laisser. Les cartes poussent à la consommation. C'est pas les quatre bocks que nous buvons de sept heures à deux heures du matin, qui videront la cave. Alors, as-tu les moyens de me meubler une chambre où je tournerai mes pouces?...
Il cédait, mais ce fut pour lui un tourment ajouté à dix autres. D'abord, il avait cru démêler un reproche dans l'observation de Delphine, quant à l'insignifiance de ses dépenses à la brasserie. Il s'abreuva de bière, de liqueurs chères^ qu'il choisissait exprès, offrit des tournées, resta plus souvent à dîner, soupa.
Mais il souffrait maintenant de tout : d'un geste qui frôlait sa maîtresse, d'un mot qui lui manquait de respect, d'un compliment qui la dévisageait, d'une blague qui le bafouait en sourdine, faisait saigner sa jalousie et crier sa dignité.
« Malheureux au j 'u; heureux en amour, » était une constatation qu'on lui ménageait peu, car il perdait invariablement, distrait, volé, en outre, par des filles qui signalaient, derrière lui, les lacunes des cartes.
— Doit-il être heureux ! Il ne connaît pas son bonheur ! Pas bidard, mais il a des compensations dont on se contenterait. Il n'y a que les beaux militaires pour être aimés ainsi I
Il sentait l'ironio sous les féliritiitions. ffrimnoait dos silnfs
remerciants on bien, n'osant rire ni se fâcher, se composait un maintien de constipation opiniâtre, d'un comique irrésistible.
On le croquait sur des coins de table.
■ — Ne bougez pas, chef, trois coups de crayons seulement; ressemblance garantie.
On l'appelait : chef, major, avec une condescendance moqueuse. Il était devenu le patito, l'amuseur de l'endroit. On s'ennuyait quand il n'était pas là.
— Hé! Fifine?... Qu'est-ce que tu as fait de ton éteignoir? L'a-t-on couché?
Elle le défendait encore, mais sans bravoure, excédée.
— Laissez-le donc... c'est un bon type... meilleur que vous... Mais cette dérision éclaboussante parfois aussi l'irritait, comme
une pluie lente sur la peau nue. Bien sûr, leur liaison mourrait d'une bronchite attrapée sous cette douche. Elle en toussait déjà, ne se réchauffait plus dans cet amour brocardé. .
Il y eut des scènes, dans la chambre où ils s'appartenaient enfin;... des scènes dans le lit, à voix basse, les lèvres à peine tendues, comme pour baiser; des scènes en gestes, dans les coins de la brasserie, sur le trottoir; des poursuites et des débats d'ombres le long des avenues iésertes, des scènes pour une parole, un coup d'oeil, rien;.., des scènes descendant à une façon d'offrir un bock ou de le boire, d'accepter la monnaie ou de la rendre ; des scènes après lesquelles on pouvait croire tout fini.
Un soir, en effet, on ne revoyait plus Tétrelle à la France armée. Mais il attendait Delphine à sa porte, en faction depuis deux heures, impatient de savoir si elle rentrerait seule. Elle par" donnait, il reprenait sa place à la table de rams. Pourtant les brouilles devinrent plus fréquentes; on se boudait, il ne parais-sait pas à la brasserie. C'est alors qu'il était dehors, le front aux