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TROISIÈME PARTIE

vitres, se sauvant comme un voleur, quand on ouvrait la porte. Et elle était sûre do le trouver d(;vant son hôtel, après minuit...

Deux ou trois fois, elle avait voulu profiter de ces fugues pour rompre ; mais elle hésitait, laissait toujours un morceau d'elle au hameçon tenace de ces accointances. Elle se sentait encore trop inexpérimentée pour risquer l'interrègne ; elle avait peur du lendemain, peur de la solitude au milieu de cette ville grondante, peur également d'un second amant dont l'avènement deviendrait nécessaire. Et elle revenait au premier, le phis difficile à congédier ; au premier, résumant ce qui restait en elle de la province éliminée.

— Je n'ai pas le pied parisien, disait-elle; je prends des leçons.

Il .était impossible, cependant, que cette vie durât longtemps. Il la harcelait d'exigences, d'épreuves, de récriminations. Il la surprenait à toute heure, au milieu de la nuit même, grâce à la seconde clef qu'il avait obtenue d'elle.

Certaines semaines que le renom de rosserie d'un adjudantmajor rendait dangereuses aux découcheurs, il avait la patience d'attendre le contre-appel étendu sur son lit, puis il s'esquivait, courait chez Delphine, l'assaillait, dans son sommeil, de sollicitations charnelles pour expliquer son intempestive irruption. Leurs rapports, d'ailleurs, ressemblaient à des viols et, par là encore, le peu d'estime qu'ils se gardaient s'écoulait. Elle était lasse, dormait; il possédait une chose inanimée, hâtivement se déshabillait et se rhabillait, — quand il en avait le temps, — jusqu'à trois fois par jour.

Aucune des nuances du refroidissement de Delphine ne lui échappait. Les sacrifices d'argent ne lui faisant pas regagner le terrain perdu, il s'aveuglait sur l'efficacité des prouesses amoureuses et, influencé par des histoires saugrenues, des vanteries

de caserne, se représentait la femme reconquise par le mâle. C'étaient alors de démentes luxures, de déplétives saignées après lesquelles Tétrelle se traînait, vide et desséché^ la tête inclinée, retournant fatalement à cette fuite volontaire par où sa force s'en allait.

— Il est miraculeux qu'il ne se fasse pas pincer, se disait Favières.

Il n'avait à redouter, il est vrai, que la rencontre d'un officier attardé qui, le reconnaissant, le signalât, car les contre-appels étaient généralement inoffensifs. L'adjudant-major de semaine les ordonnait rarement après minuit, afin de n'avoir pas à se relever poiu" les recevoir des adjudants de compagnie. Or, Tétrelle jouissant, comme rengagé, de la permission d'une heure du matin, était dispensé du contrôle. En outre, le plus souvent, une indiscrétion de l'adjudant de semaine, averti du contre-appel, donnait l'alarme aux sous-officiers tentés de découcher. Enfin Boisguillaume n'eût qu'à la dernière extrémité dénoncé l'absence de son sergent-major avec qui il entretenait d'excellents rapports.

Kuhn, désigné pour remplir les fonctions d'adjudant-major, sembla, d'abord, épouser le quasi-désintéressement de ses collègues. Mais c'était une feinte. Une nuit, vers trois heures, il envoya le sergent de garde réveiller les sergents-majors et leur enjoindre de faire contre-appel.

Prévenir Tétrelle, détacher une estafette vers lui, chez Delphine, il n'y fallait pas songer. Toutes les ruses employées eu pareil cas étaient, [avec Kuhn, aussi inutiles que dangereuses; Favières dut avouer que son sergent-major n'était pas rentré. Le colonel, le lendemain, lui infligea quinze jours de consigne à la chambre.

Le coup lui fut sensible, l'atterra. Non seulement, pendant

rettt* (juinz^ino, la i)rnss(M'i(» lui était intei'ilite, mais ses repas

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mêmes, il les prendrait dans sa chambre, n'en sortirait que pour aller au rapport, à l'exercice. Il écrivit à Delphine, lui fit porter sa lettre par un soldat, se promettant, quand même, d'arriver chez elle, à l'improviste, une nuit, et de rendre sa surveillance d'autant 'plus fructueuse qu'elle y compterait moins.

Il se rongeait les doigts d'impatience, néanmoins guettait sa maîtresse des heures entières aux fenêtres de l'avenue de Suffren, sous lesquelles il l'invitait à passer, chaque fois qu'elle pourrait s'absenter.

Bientôt, cependant, la vie journalière commune, un étonnement et un embarras d'être ensemble, engendraient une incompatibilité mutuelle dont les signes extérieurs étaient, chez Tétrelle, un herpès d'autorité, une éruption d'exigences, de coups de force et de galonnat exaspéré ; chez Favières, une complaisance froissée, les crispations du travail dans le voisinage d'un injuste désœuvrement. Lorsque son sergent-major n'était point là, toute besogne, dans la paix du bureau, devenait prompte et facile. Mais cette présence tatillonne qui ne touchait aux choses que pour se distraire, y trouver à reprendre ou les brouiller, Favières ne l'endura pas sans se refrogner. Un jour même, il éclata et, sur une observation un peu vive :

— Si c'est la récompense de mes efforts, pendant huit mois, pour t'éviter des tuiles et te ménager des loisirs, merci bien !

— M'éviter ?... elle est bien bonne !... Il ne faudrait pas prétendre que tu m'as jamais rien évité... A qui èspères-tu faire croire cela?

C'était une allusion à la punition qu'il subissait; Favières répliqua :

— Tu n'es pas content de mes services? Fort bien. Je vais me chercher Un permutant.

— A ton aise. Mais, en attendant, tu m'obéiras, sinon.,. ■ — Sinon ?...

— Je couche ton nom sur la situation, avec quatre jours au bout^ donc !

— Ah! bien, je voudrais voir ça... C'est une expérience a laquelle je te conseille de renoncer. KUe pourrait te coûter cher.

— A moi? Moins cher qu'à toi certaines boites de conserve... Tétrelle en arrivait là, au paroxysme de l'énervement, du

découragement, de l'affolement, entre les quatre murs de sa chambre cellulaire. Favières pâlit sous la menace, mais se matant aussitôt, posément :

— Écoute, reprit-il, tu es bête et maladroit... Tu sais bien que cette affaire ne me compromet pas seul et qu'il est peu probable, maintenant, qu'elle soit jamais exhumée. Mais j'en connais une autre qui serait sans doute plus rapidement éclaircie : cahier d'ordinaire entre les mains, je ne donne pas vingt-quatre heures au trésorier pour être de mon avis.

Ils en restèrent là, mais l'avertissement avait porté, et, les jours suivants, Tétrelle radouci s'efforça d'effacer l'impression que cette scène avait produite. Le fourrier résista. Ils vécurent en ménage qui se boude, ne s'adressèrent la parole qu'à l'occasion du service, étrangers l'un à l'autre, dans le tête-à-tête et le côte à côte quotidiens. A la fin, Tétrelle fit franchement des avances, réclama sa part de travail, visiblement contrarié que Favières persistât à vouloir permuter. Déjà celui-ci avait pressenti des sergents achevant leur stage, et leur adhésion était certaine, cai* la compagnie, veuve d'un Kuhn, valait qu'on la recherchât. Il fallait vraiment, .pour que le Parisien se décidât à la quitter trois ou quatre mois avant sa libération, ([ue l'attitude du chef à son égard, en le ramenant à l'examen de la situation, lui conseillât de n'en pas attendre l'issue. • "^

— Est-ce qu'on vous donne souvent de pareils morceaux? (Page 4:28.) Liv.54. ' 54

Des complications, une catastrophe peut-être, semblaient imminentes. Tétrelle, en continuant à découcher, s'il était repris, s'exposait à quinze ou trente jours de prison, pendant lesquels l'intérim incombait au fourrier. Cette perspective inquiétait Favières, qui, sachant dans quel margouillis avait versé la comptabilité de la compagnie, en jugeait le débiayement aventureux. Enfin, il ne se souciait pas de donner le flanc à des suppositions désobligeantes, si quelque hasard livrait Tétrelle pendant qu'il le suppléait.

Car il paraissait improbable qu'une impunité plus longue lui fut acquise. N'eût-on pour preuve de ses malversations que son inépuisable empressement à défrayer Delphine et sa coûteuse assiduité à la brasserie, son honnêteté eût été révoquée en doute par quiconque l'approchait. Ses six cents francs de prime avaient duré trois mois à peine; il ne toucherait les trente centimes de haute paye journalière qu'au départ de sa classe; il était donc réduit à ses maigres prêts, les cent sous du boucher tous les cinq jours et la rente trimestrielle de ses deux mille francs.

Il avait commencé par pratiquer, ainsi que ses camarades, le fourbi commode et sans danger consistant à grappiller sur les denrées achetées en dehors de la commission, sur les bons de tabac, sur les distributions de vin à la troupe; quelques sous, quelques bons et quelques litres, par-ci, par-là.

Mais ce rabiau devenant bientôt insuffisant, il trouvait dans les instructions renouvelées dont l'hygiène fait l'objet, vers la canicule, l'occasion d'opérer sur une plus grande échelle.

Instamment informé de la qualité inférieure des hquides fournis par le cantinier et l'épicier de la commission des ordinaires, le capitaine Montereau accordait volontiers à Tétrelle l'autorisation de commander en ville et de conserver dans son bureau un petit baril de rhum, muni d'un robinet à clef, laquelle ne le quittait jamais, « pour plus de sécurité ».

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Alors, ce fut très simple. D'nn litre, Tétrolle en fit deux. Depuis qu'il s'était aperçu que le léger jus du percolateur avait à peu près, dans le verre, la couleur du rhum, il mettait à profit cette indication, s'enfermait, le soir, i^ our préparer la distribution du lendemain, exigeait qu'on additionnât, en sa présence, l'eau ou le café d'alcool, afin qu'un dégustateur curieux n'en éventât pas la rassurante innocuité.

Personne ne se plaignait; les plus fortes têtes criaient sous le boisseau.

On ne sait pas de quelles lâchetés est faite la soumission militaire.

L'apprentissage, pour les jeunes soldats, c'était l'extorsion des bons de tabac, d'une vente aisée et lucrative, en dépit de la circulaire ministérielle qui en condamne, tous les ans, le trafic, sans qu'il cesse. Ces bons, que payait jusqu'à tingt centimes un extraordinaire loqueteux qui rôdait autour de la caserne, périodiquement, Tétrelle se les procurait par ruse ou par intimidation, choisissait, pour les distribuer, l'heure où • les chambrées étaient désertes, accueillait les clampins ou lès retardataires, ensuite, avec une algarade, deux jours « pour s'être présenté dans une tenue négligée devant ce sous-officier » . Découragés, d'aucuns faisaient résolument le sacrifice de leur du pour gagner les faveurs du chef; d'autres, plus tenaces, stationnaient à sa porte, rectifiaient réciproquement leur tenue, frappaient timidement et n'osaient plus passer le seuil lorsqu'une voix courroucée mugissait :

« Entrez ! »

Aux hommes comme au fourrier, d'ailleurs, se révélait un nouveau Tétrelle, acerbe, injuste, hargneux; se souvenant qu'il avait des galons pour les tordre, les pressurer, ainsi que de vieux linges trempés d'arbitraire. Ses quinze jours de consigne l'avaient aiguillonné ; il s'écriait :

- — Ah ! bien, je vais en faire, du service I

Faire du service, dans la bouche du gradé mécontent, c'est l'hystérie du pouvoir, l'utérine folie de l'épauletier, l'amplification des droits et le rapetissement des devoirs, la puérilité dans l'arrogance, l'éperon à la botte, l'uniforme, planté au milieu de la compagnie, comme un épouvantail à grelots.

Tétrelle lésa tout le monde, au moment où des complicités ambiantes lui étaient le plus nécessaire.

Mais plus il frappait fort et payait d'aplomb, plus les dévalisés, subjugués, le croyant appuyé par les officiers, jugeaient les réclamations inutiles et redoublaient de couardise. Dans une agglomération d'hommes sous une férule, il s'organise toujours des conspirations de silence et de pusillanimité.

Un incident, après avoir failh tout perdre, donna de cette ifiertie un dernier et probant exemple.

Un jour, entrant à la cuisine, le commandant s'exclamait devant un panier de viande appartenant à la 3^ du 3 :

— Mais c'est de la Carne ! Vous acceptez cela, monsieur Montereau? A quel prix vous fournit-on cette vache? Quatre-vingt-dix centimes? Eh bien, il faudra la payer un franc ou changer le boucher. Allez me chercher le caporal d'ordinaire, le sergentmajor...

Et quand ils furent là :

— Est-ce qu'on vous donne souvent de pareils morceaux?

Mais le capitaine, le lieutenant, également présents, en prévenant la réponse des témoins la leur dictaient :

— Non, mon commandant; nous visitons fréquemment la viande ; c'est la première fois.. .

Les deux officiers mettaient à couvert leur responsabihlé; le cuisinier et le caporal, iiitluencés, ne voulant pas aliéner de si

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