TROISIEME PARTIE
hautes sympathies, se bornaient à confirmer la déclaration de leurs chefs.
Et tous mentaient : le cuisinier qui savait bien que la compagnie mangeait, sans discontinuer, une ignoble bidoche ; le caporal en affirmant qu'il allait, deux fois par jour, prendre, pour l'avoir fraîche, la viande chez le boucher, alors que celui-ci, en l'apportant lui-même, tous les soirs, écoulait sans difficultés ses peaux, ses os, ses cartilages, sa fressure creuse et négresse; les officiers enfin en se retranchant derrière un contrôle qu'ils n'exerçaient pas.
En eff'et^ le lieutenant de Tétrelle, comme la plupart de ses collègues chargés de la direction de l'ordinaire, cherchait simplement la signature des fournisseurs en regard des achats, ne vérifiait jamais le décompte, disait : « C'est juste, n'est-ce pas? » et apposait néghgemment son paraphe, au-dessous de celui, non moins vain, d'un caporal dont l'ignorance réelle ou la cécité vénale ne s'opposait à rien.
Or, la quittance donnée par le créancier, n'attestait pas irrécusablcment la véracité des écritures. Tétrelle n'était pas le seul qui obtînt des fournisseurs, tous complaisants pour retenir une pratique, l'émargement d'un état en blanc bu au crayon, lequel état était ensuite arrêté, repassé à l'encre : l'enfance de l'ingéniosité en matière de falsification. Tétrelle n'en était déjà plus là, faisait flèche de tout bois, fricotait activement.
Deux fois par semaine, depuis quelque temps, l'intendance distribuait du lard et du bœuf conservés. C'étaient, naturellement, deux jours pendant lesquels la troupe ne consommait pas de viande de boucherie. Tétrelle, néanmoins, s'arrangeait pour en mentionner dans ses comptes, l'approvisionnement fictif. Alléguant le dégoût du soldat pour cette nourriture, l'insuffisance des portions, les jours de lard, et l'indigence des soupes maigres, les jours du
bouilli, il incitait son capitaine à prendre l'initiative des repas alternés décourageant l'examen par la confusion qu'ils créaient.
Ce n'était point tout encore. Afin d^ concilier l'amélioration de l'ordinaire et la réduction du boni au maximum réglementaire, Montereau avait porté à trois cent cinquante grammes la ration de trois cents grammes journalière. Mais ces cinquante grammes d'augmentation, scrupuleusement enregistrés, ne se retrouvaient pas dans la gamelle du soldat.
Sans doute, il eût suffi qu'on pesât la viande une fois^ à la cuisine, pour que la fraude fut découverte ; mais cette précaution élémentaire, personne ne la prenait.
Pour le capitaine, rappelé par le commandant, le colonel, à l'observation des ordres généraux, la question était celle-ci, strictement :
« Y a-t-il baisse dans l'excédent de boni? »
Il y avait baisse, Tétrelle l'établissait sans peine, en réglant chaque prêt.
— Allons, tant mieux ! Le colonel sera content, disait Montereau.
Incurie, négligence ou paresse des officiers, il y a cela au fond des soustractions commises par les employés militaires subalternes. Ceux-ci ne sont pas suffisamment défendus contre les tentations auxquelles les exposent des attributions disproportionnées à la solde dérisoire qui les rémunère. Leurs chefs directs ont, il est vrai, à leur disposition, un pompeux attirail d'obstacles préventifs, mais la multiplicité même de ces moyens en neutralise l'effet.
Au capitaine^ administrateur ignare, qui apostillerait sa condamnation et tient d'autant plus à certaines prérogatives qu'il les justifie moins, il convient d'opposer l'officier capable mais dont la patience est lassée par d'impétrables requêtes; l'officier qui ne peut faire un pas, sortir, se mettre à table, se coucher, sans que