‹ Sous-offsChapitre 114 sur 199 · TROISIEME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIEME PARTIE

surgisse l'inévitable fourrier, la plume tendue, présentant à son approbation, aussi futile qu'urgente, quelque état anodin. On citait, au régiment, les capitaines qui, obsédés par ce pourchas, abandonnaient peu à peu à leur sergent-major la signature des pièces les moins importantes, se réservaient seulement la situation journalière et la feuille de prêt, dont l'arrêté devait être écrit tout erîtier de leur main.

Le commandant de la 3^ du 2, trouvant l'imitation de son paraphe au bas d'un bulletin de réparations, la critiquait, rectifiait une boucle, un délié... D'autres officiers, sans aller jusqu'à la leçon de faux, fermaient les yeux, admettaient tacitement la substitution, pour n'être pas dérangés dans leurs promenades, leurs repas, leur ménage en ville.

Le premier soin d'un chef entrant en fonctions, était de bien tenir le paraphe de son capitaine, quitte à n'en pas faire usage si celui-ci, par ses paroles ou ses actes, inspirait au comptable la salutaire terreur de la contrefaçon.

Tétrelle possédait à fond son Montereau ; il l'apposait à main levée au bas des bons journaliers ; et l'officier qui fréquentait ordinairement chez une vieille maîtresse, pour qu'on ne l'y relançât pas, feignait de ne rien voir.

Tous, à la vérité, n'étaient pas formés sur ce patron et quelquesuns, sautant à l'excès contraire, eussent menacé du conseil de guerre le sous-officier qui se fût permis de tels empiétements sur leurs attributions.

Un matin de juillet :

— Tu sais, j'ai un permutant, dit Favières à Tétrelle. J'ai parlé de lui au capitaine qui l'accepte.

— Ah! Qui donc?

— Chuard. 11 est au courant, nous l'avons employé tous les deux ; nous le connaissons. Tu ne perdras pas au change.

— C'est bien. Fais ta demande au colonel.

Favières s'attendait à plus de résistance. Évidemment l'autre avait réfléchi. Il ne lui déplaisait pas d'être délivré de cet œil clairvoyant ouvert sur ses fraudes. Mais, loyalement, le Parisien avait cru devoir prémunir l'ancien petit vacher, son élève et son remplaçant, contre les embûches possibles, une connivence involontaire. L'arrivée prochaine des réservistes, l'indigne frelatage et les obscurs trafics auxquels avaient servi de prétexte la dernière fête nationale, donnaient du prix à ses conseils.

— Sois ferme et ne sors pas de ton emploi... Tache, par exemple, de ne pas mettre la main au livret d'ordinaire, fùl-ce pour y inscrire la simple nomenclature des denrées... Cela pourrait t'entraîner dans de vilaines histoires... s'il en survenait, ajouta Favières, répugnant à de plus intimes confidences.

Mais Chuard avait compris :

— Eh bien ! ça ferait une place vacante, observa-t-il rondement.

Et celafnt dit d'un ton, avec un regard où pointait la férocité de l'officier épluchant l'annuaire.

Le départ de Favières s'attrista d'une ombre de regret. D'abord, il quittait la seule compagnie où il eut jamais été tranquille, ménagé, considéré presque, sous un chef bon enfant. Puis, s'il se félicitait toujours de ne pas assister aune liquidation périlleuse, il gardait, maintenant, comme un remords vague de laisser ce garçon auprès de qui il avait vécu trois années, en somme, de le laisser aux mains d'un fin compère, fort capable de le pousser tout doucement sur la pente où il trébuchait. Ah ! ce nouveau stmggîe^ cette lutte poui' le galon, ne suscitait pas de glorieuses pensées!

Désormais, il ne fut plus renseigné sur Tétrelle que par Chuard ou par Devouge.

En tira son revolver d'oidonnance, puis, revenant vers Tcirelle, le lui tendit. (Page 438.) Liv. 5S. 65

Celui-ci, en effet, las des gardes, des piquets, de l'exténuant service de place, à Paris, avait brigué et obtenu l'emploi de sergentsecrétaire de la Commission des ordinaires.

Au règlement du prêt, les comptes de toutes les compagnies lui passaient sous les yeux. Il ne tarda pas à relever des irrégularités dans la comptabilité de Télrelle.

Un hasard les lui avait signalées, car elles n'intéressaient jamais le prêt en cours, le seul qu'il vérifiât, mais des opérations antérieures sur lesquelles il avait d'autant moins à revenir que des grattages significatifs dénonçaient la falsification. Devouge, éventuellement couvert par cet indice de retouche, n'en dit rien, sinon à Favières qu'il consulta.

— Ma foi ! déclara celui-ci, le grattage, c'est le Waterloo des bureaucrates infidèles ; si Tétrelle en est là, nous sommes bien près de la fin !

A quelques jours de là, le sergent-secrétau'e l'appela, l'invita à entrer dans sa chambre. Et ouvrant devant lui le livret d'ordinaire de la 3-3 :

— Regarde.

Favières se pencha sur la double page treilHssée où s'alignaient, serrées, à droite, les dépenses, à gauche, les recettes, la récapitulation, la balance, par prêt. Il revisa quelques calculs, tourna des feuillets, lès interposa entre ses yeux et la lumière, montra alors à Devouge, à certaines places, de petites mouches faites par le grattoir daus le papier entamé.

— C'est inouï... Il suffirait qu'on repassât une addition pour que tout fut découvert... Il est vrai que les colonnes sont longues et les chiffres terriblement enchevêtrés. Les officiers sont immédiatement rebutés... Ils seraient aussi répréhensibles que Tétrelle si la débâcle arrivait... Tout lui est permis : ils sont aveugles...

Non seulement, en eftet, ils ne s'apercevaient de rien,

Page 1