TROISIEME PARTIE
les prêts prochains... Jo n'ai pas voulu mettre ses officiers au courant de cet arrangement, ne sachant trop comment ils prendraient la chose ; mais j'ai pensé qu'il n'y avait pas d'inconvénient à vous en parler, pour donner moralement plus de poids à l'engagement, comprenez-vous!... Vous devez avoir quelque influence sur lui... Vous le raisonnerez... Ceci entre nous, bien entendu. Ne vous croyez pas compromis par ma visite. Quoi qu'il arrive, personne n'en sera instruit.
Boisguillaume, d'abord abasourdi, s'écria :
— Cinq cents francs !... Cinq cents francs !. Qu'en a-t-il fait? Une blague, ses effets détériorés... s'il y a autre chose, il y a, parbleu ! . . .
Il se rappelait les quinze jours de consigne, cherchait, entre le motif : « a découché », et les faits révélés par le boucher, une corrélation qu'un regard jeté sur sa femme l'empêcha d'indiquer. Alors, il se révolta :
— Je vous remercie de m'avoir prévenu; mais il m'est impossible de jouer le rôle que vous me distribuez... Mon devoir me commande d'avertir le capitaine ; il n'appartient qu'à lui de ratifier l'indulgence dont vous êtes animé à l'égard de ïétrelle. Je n'ai pas quahté pour apprécier en médiateur sa conduite. C'est contraire à tous les règlements. Tout ce que je puis faire, c'est d'accorder au sergent-major quarante-huit heures de répit, mais, passé ce délai, s'il ne vous a pas remboursé, j'en référerai à mon chef direct. J'y suis tenu. Mon silence serait de la complicité.
— Attendons encore, pria M. Lecorrie... Songez donc... C'est le conseil de guerre pour ce garçon, sa vie perdue... Je regrette presque ma démarche... Il a de la famille aussi...
• — Précisément. Dans quarante-huit heures nous saurons si elle consent à vous désintéresser.
Le boucher n'insista pas, s'en alla. Déjà Boisguillaume, de sa fenêtre, hélait un soldat :
— Dites au sergent- major de la 3-3 de venir me trouver, tout de suite.
jyjme Boisguillaume était restée étrangère au débat, berçant paisiblement son enfant, gardant, dans ces histoires de métier, une réserve intelligente, une apparente indiflerence dont elle ne se départit pas quand Tétrelle entra.
■ — Vous avez désiré me voir, mon adjudant?
Mais l'autre, sans lui laisser le temps de se reconnaître :
— Votre boucher sort d'ici... Vous devez savoir ce que parler veut dire .. Je ne vous demande aucune explication... comment ni pourquoi vous en êtes arrivé là... Dans votre situation, vous n'avez que deux choses à faire : Payer ou vous loger une balle dans le caisson. Choisissez. Payez-vous?
Tétrelle demeurait béant au milieu de la chambre, effroyablement pâle, sans voix pour répondre. Ses deux bras se détachèrent ensemble de ses cuisses, s'y recollèrent aussitôt, d'un geste cassé que BoisguiÛaume interpréta à insolvabilité.
— Non? Alors, mon ami, c'est bien.
Son sang-froid l'abandonnait. Il avait pris la scène trop haut; il s'efforçait maintenant d'en soutenir le ton, assez engagé pour ne pouvoir reculer. Il alla droit à une patère où pendait un étui de cuir verni, en tira son revolver d'ordonnance, puis, revenant vers Tétrelle, le lui tendit.
— Tenez.
Mais le mouvement avortait, trop grand pour sa chétive personne, exigeant un socle qu'il avait négligé de prépai*er. Et il continuait, inutilement, à brandir l'arme sous le nez du sergent-major qui^ après s'en être détourné, finit par la repousser en se dérobant.
TROISIÈME PAltTlE 439
— Vous êtes donc un lâche? cria l'adjudant, que son revolver embarrassait.
Mais il s'en sentit soulagé par sa femme qui, sans dire un mot, retourna ensuite à sa place, auprès de son enfant.
— Un lâche, oui! répéta Boisguillaume, d'un verbe pacifié, transitoire encore.
— Je paierai, balbutia Tétrelle... J'ai écrit aux vieux. 11 leur faut le temps de rassembler la somme...
— Vous avez écrit... Est-ce vrai?
— Oui... Mais on n'est pas riche chez nous. Il y a seulement de quoi vivre... et c'est tout en terres...
— Qu'est-ce qu'ils font, vos parents? demanda l'adjudant, tout à fait remis dans le ton par l'intervention influente et délicate de M"'*^ Boisguillaume.
— Ils vendent de la mercerie sur les marchés. Ils ont un cheval et une petite voiture... Ils ne sont plus jeunes...
Il s'arrêta; une évocation simultanée tenait ce groupe, muet, sous une émotion intense. .. Dans la caisse en bois, l'enfant respirait les poings fermés.
— Ils feront ce qu'ils pourront, reprit Tétrelle ; j'en suis sûr... Le boucher... il attendra bien un peu; il m'a promis... Au moment où l'on va recevoir les réservistes, il ne voudra pas perdre la clientèle de la compagnie... Et puis, je suis rengagé... Il n'a pas à craindre que je m'en aille.
Boisguillaume cessa d'arpenter la pièce, se campa devant le sergent-major.
— Vous avez menti... vous avez trompé tout le monde... au point que je ne sais plus si je dois vous croire... Enfin, supposons que vous dites la vérité. Je vous donne quarante-huit heures pour me communiquer la réponse de vos parents... pas une minute de