TROISIEME PARTIE
plus. Si VOUS n'acquittez pas votre dette, le capitaine sera immédiatement informé de votre conduite. Allez.
Tétrelle sortit.
Il y eut, entre Boisguillaume et sa femme, un long silence emprunté. Le revolver était resté à côté d'elle, sur la table ; il alla le reprendre.
— Pourquoi me l'as-tu retiré des mains? demanda-t-il enfin. Elle leva sur lui les yeux et, très doucement :
— Parce que tu faisais fausse route, mon ami, dit-elle. Je t'ai laissé lui présenter cette arme, car j'avais deviné qu'il ne la prendrait pas... Mais j'ai cru devoir m'immiscer dans votre démêlé, quand j'ai vu que vous vous tuiez tous les deux. . . avec le ridicule. . . qu'il était si facile d'éviter. Tu n'avais, pour cela, qu'à commencer par où tu as fini.
— C'est une lâcheté...
— Mais non... On n'est pas un lâche parce qu'on refuse de se suicider à son âge, à l'âge où ces choses, pour lesquelles il se perd. . . et qu'il déguste... et qu'il trouve bonnes... comme tout ce qu'on défend d'aimer... rattachent, au contraire, à la vie que tu lui conseilles de quitter ! Quelque châtiment que lui réservent ses fautes, ses faiblesses... il estime qu'il a du temps devant soi pour les racheter... ou pour en jouir encore, si le souvenir qu'il en conserve est tel que rien ne peut l'effacer... On se tue sur des ruines... des matériaux désormais sans emploi, parce qu'ils ont déjà trop servi... On ne se tue pas sur la première pierre qu'on pose... lors même qu'on la pose de travers... Quant à le dénoncer...
— C'est mon devoir.
— Comme c'est le mien d'intercéder pour lui... Il a une famille, de pauvres bonnes gens que la saignée faite à leur bourse accablera moins qu'un éclat... leur fils devant le conseil de guerre... la prison... toutes ces choses dont on meurt deux fois, à leur âge.
Boisguillaunie se retourna. Tétrelle pleurait, (Page 443.) Liv.56. 56
Admets que je représente la mère, en face du père auquel j'imagine que tu te substitues. Je sais qu'on déclare très beau, dans les livres, généralement, ce père stoïque qui met un pistolet dans la main de son fils, aimant mieux le voir mort que déshonoré. Pourquoi les mêmes sentiments, chez la mère, révolleraient-ils? C'est qu'elle n'ignore pas, elle, ce qu'il en coûte pour faire un homme; ce que, grand et fort, il résume de soins, de tendresse, d'espoirs... A ses yeux, comme aux yeux du père, il est également déshonoré... Et pourtant c'est prisonnier mais vivant qu'elle le préfère... d'autant qu'une balle dans la tête, c'est un dénouement, ce n'est pas une réhabilitation.
— Mais la discipline, l'exemple...
— Oui, la discipline... je sais tout ce qu'on peut broder làdessus, Boisguillaume. Elle consisterait d'abord, je crois, puisqu'on lui donne une nouvelle famille qui a la prétention de remplacer l'autre, elle consisterait à le surveiller, ce garçon qui a vingt ans, tout à apprendre de la vie, pas d'argent — et les occasions de faillir que vous lui fournissez... La discipline... c'est une arme qui m'a toujours plus effrayée dans vos mains que le revolver dans les tiennes, tout à l'heure...
Elle était debout, entre ses deux enfants endormis, une main et un œil sur chaque couche; elle continua, parlant à soi-même autant qu'à son mari :
— Les enfants... est-ce qu'on peut jamais dire comment ils tourneront, les tentations qui les guettent. . . l'avenir qui les prend. . . les dangers dont ils triompheront et ceux qui les trouveront faibles et désarmés? Il y a des sauvetages qui honorent infiniment plus que votre justice sommaire... et nous devons faire aux enfants d'autrui ce que nous voudrions qu'on fît aux nôtres... si le malheur les touche.. .
Sur les deux berceaux, leurs regards se rencontrèrent. Et