TROISIÈME PARTIE
l'indulgence qu'ils puisaient dans cette contemplation était comme une assurance sur l'honnêteté de leurs petits... une assurance pareille à celles qu'on contracte sur la vie, avec faculté de se récupérer des versements effectués, à leur majorité.
Deux jours après, entrant, le matin, dans la chambre du sergent-major, Boisguillaume l'aperçut assis sur son lit, tenant une lettre ouverte et une enveloppe d'où sortait un papier rouge. Il ne dit rien, tendit simplement la lettre à l'adjudant qui la parcourut rapidement.
« Nous ne pouvons t'envoyer que trois cents francs... vendu le petit cheval... bonne santé heureusement... On reprendra le ballot, comme dans le temps... nous serions si contents que tu viennes nous voir au jour de l'an, avec tes galons ! »
Boisguillaume se retourna. Tétrelle pleurait;
Les réservistes avaient quitté le corps depuis une huitaine; deux jours encore et la classe serait déshabillée, désarmée.
Les sergents-majors et les fourriers libérables se concertèrent pour enterrer leur vie militaire, avec le concours des collègues qu'ils laissaient au régiment. Le colonel, à qui l'on avait simplement parlé d'un punch d'adieux, accorda aux sous-officiers qui la sollicitèrent la permission d'une heure du matin. Ils s'étaient promis, d'abord, de diner ensemble, mais les opérations qu'entraîne, pour les comptables, le renvoi d'une classe, s'opposaient aux récréations prolongées. Il fut donc arrêté qu'on se réunirait, à neuf heures, à la Nouvelle Armée, et qu'on visiterait ensemble, une dernière fois, toutes les boîtes à femmes du quartier.
— Est-ce que Tétrelle viendra ? demanda Favières à Chiiard. Je ne puis le rencontrer.
— Il sera sûrement des nôtres si l'on se donne rendez-vous à la Nouvelle, répondit le fourrier. Il n'y couche pas seulement ; il n'en sort plus. Il faut qu'il ait une chance de tous les diables pour ne pas se faire baiser. L'adjudant le talonne bien un peu, mais c'est un si bon fieu ! . . .
— Alors. .. rien de changé ?
— Rien. Pendant quelques jours, il s'est tenu tranquille, c'est-à-dire qu'il n'avait plus cette tête de fou que tu lui vois, au prêt... Mais, avec les réservistes, le fourbi a recommencé. J'ai suivi tes conseils : je ne touche pas au cahier d'ordinaire , j'ai même l'air de ne m'apercevoir de rien... Pourtant, il n'aurait pas gouré un aveugle. Je connais des réservistes à qui il a retranché trois, quatre francs sur leur indemnité... d'autres qu'il a autorisés à partir un jour plus tôt, pour n'avoir rien à leur payer du tout... II a fait émarger les premiers sur des états au crayon et il a signé pour les absents... Ordinaire, bons de tabac, prêts, indemnités, il a gratté sur eux plus de deux cents francs, oh! certainement!...
— Tous les doubles en font autant. . .
— Oui, mais ils ont la main moins lourde. Après cela, le timide est souvent pris là où un plus hardi se sauve... Cependant, ça sent mauvais pour lui. Maintenant que les réservistes sont partis, que la classe s'en va aussi, le boucher n'a plus intérêt à le ménager. Il commence à rappliquer... C'est des histoires dans les coins à chaque instant. Il y a quelque chose entre eux. Quoi? J'ai consulté le caliier d'ordinaire. Tous les fournisseurs l'ont signé... à moins que...
— A moins qu'il n'en use avec eux comme avec les réservistes... Ce serait plus dangereux^ Enhn, si ça finit mal, j'espère