‹ Sous-offsChapitre 122 sur 199 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

Des sous-officiers se récrièrent :

— Pas drôle... Qu'est-ce qu'on fait ici?

Mais ceux que stimulait la somme versée à l'entrée, résistaient et mesurant leur gaieté au prix qu'ils l'avaient payée, voulaient, par habitude, en prendre pour leur argent. Quand ils en eurent pour dix sous, ils se laissèrent emmener.

Ils n'allèrent pas loin. Tout de suite, sans discussion, la bande faisait un crochet à droite^ se trouvait dans un accul, devant une petite maison basse, amplement numérotée, accrochée au flanc de l'Européenne comme de nécessaires communs. C'était là que Montsarrat avait sa maîtresse, celle dont le portrait ornait sa commode, parmi les photographies de parents et d'amis qu'il exposait complaisamment. Un échange, d'ailleurs. Dans la chambre de la pensionnaire, au mur, resplendissait l'image du petit homme. Seulement, comme on l'avait tiré en groupe, il fallait le chercher dans la douzaine de sergents-majors que reproduisait l'épreuve. Et, sans doute, Montsarrat avait eu, une seconde fois, la main heureuse, car la malle de Dieppe menaçant d'éclater, il avait dû en acheter une autre sur laquelle on ne tarderait pas à monter aussi — pour la fermer.

Les sous-officiers envahirent le claque, comme on prend port; les plus moroses jusque-là se débondèrent. Pour n'être pas en 'reste de politesse, les rengagés avaient demandé à régler la dépense dans les brasseries; tandis que la bourse des libérables les défraierait partout ailleurs . Le tour de ceux-ci était venu et l'ivresse à son début, moins que l'assurance de s'amuser gratuitement, donnait le branle aux autres.

Au contraire, à cette minute, jamais Favières ne s'était senti plus las, plus dégoûté, plus vieux... Il avait un pied déjà, un pied inquiet et tâtant le terrain, dans cette vie civile qui fallait reprendre, après-demain. L'estomac délabré par les vitriols et les

mets vivandiers ; les articulations douloureuses, depuis l'hiver de Tourneville ; l'énergie ruinée par une dépense de forces inféconde, une trompeuse activité de taon butinant les Trois Couleurs vénéneuses ; il sondait, avec découragement, le vide de ces quatre années, cette brèche ouverte dans son existence, et ne se trouvait plus, amoindri, de taille à combler l'un et à réparer l'autre.

Guetté par de nouvelles obligations auxquelles ne l'avait pas préparé l'entraînement journalier, il tremblait d'être impuissant à coudre ses vingt premières années à celles qui s'annonçaient, de façon à faire disparaître l'énorme déchirure de ce coup de sabre et jusqu'à la suture de sa cicatrice.

Vraiment, il leur donnait un souvenir sans regret, à ces plaisirs qu'il enterrait dans la fosse commune des orgies de corps. Les soirées de Dieppe, au 44; du Havre, rue d'Albanie, si rapprochées que les fît ce dernier échouage, lui semblaient incroyablement loin..»' Il était sans ressorts pour recommencer, se demandait, aujourd'hui, s'il ne devait pas les plaindre plus qu'il ne les méprisait, ces garçons condamnés par eux-mêmes à des années et des années de cette vie, de ce croupissement entre la meule à tourner et la fille à distraire.

Car le mariage leur était interdit... ou bien leur promettait l'irrémédiable, l'éternelle misère des Boisguillaume, s'ils persis-. taient à introduire les responsabilités civiles du ménage, dans la servitude militaire.

Quant aux célibataires, il en connaissait l'intrinsèque; il avait scruté leur chair paresseuse et leur insignifiante cervelle. Combien rengageaient par patriotisme éclairé, avec, seulement la conscience de sa raison d'être : la guerre? Aucun.

Le courage et le sacrifice dont on les auréolait, étaient faits de toutes les lâchetés devant la vie, la vraie, celle dont ils ont peur

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