TROISIÈME PARTIE
et qu'ils esquivent, parce qu'elle n'apporte que le pain gagné, pétri avec la sueur et le souci quotidiens.
Il était, ma foi ! commode de s'y soustraire en se terrant dans une caserne, le gîte et la pâtée assurés. Fainéantise et compagnie, cette abnégation-là ! . . .
Et il ne lui est pas inférieur, en tout cas, l'héroïsme du quadragénaire qui s'arrache aux charges plus lourdes, plus utiles, plus humaines, qu'il a assumées, pour revenir mourir, également bien, à côté des rengagés exempts d'attaches.
Et pourtant, un glas de pitié pour eux sonnait en Favières, comme l'écho de sa propre détresse, au seuil d'un avenir incertain. Ils en viendraient là aussi, tôt ou tard ; et plus ils reculeraient l'échéance, plus elle serait grosse, car il faut toujours payer la traite originelle qu'a tirée sur vous la Vie.
Un jour arriverait fatalement, dans dix, dans quinze ans, où ils seraient jetés dans la bataille nécessaire, inévitable, avec une provision de résistance épuisée, une dérisoire pension et l'emploi mensonger que l'État fait espérer et, rarement, accorde. Ce jourlà, déçus, désarmés, déclassés, ils traîneraient après eux l'incurable regret d'un passé sphacélé, dont la putréfaction avancée rendrait inutiles de suprêmes ligatures.
— Hé! Favières, tu dors? On s'en va. Nous n'aurions pas le temps de « les faire tous », si nous nous arrêtions longtemps ici.
La vérité, c'est que les quelques femmes dont disposait la maison, ne pouvant se consacrer aux vingt sous-officiers qui les assiégeaient, ceux d'entre eux qu'elles- sacrifiaient, insistaient immédiatement pour qu'on déguerpît. Le plaisir de ces tournées idiotes finissait par consister à visiter laborieusement, sans sauter un chiffre, les quelques numéros derrière lesquels s'abritait encore la prostitution benoîte et tolérée.
Ils devenaient plus tristes et plus rares tous les ans. On en
comptait, maintenant, à peine quatre ou cinq, sur le boulevard de Grenelle ; et, comme les brassea^ies; ils subsistaient difficilement, porte à porte, s'étayaient mutuellement, pour lutter avec succès contre le raccrochage errant et maraudeur qui raflait toute la clientèle en ses herses d'attrape. On y allait boire; on n'y couchait plus. Et l'innocuité de leurs sédatifs garantis, ne faisait que plus de silence autour de leur agonie officielle.
Place Cambronne, les sabres battirent le pavé, hésitèrent entre le GanglofF de l'endroit, un grand café populaire, à billards, les rez-de-chaussée lumineux du boulevard et les chambres de passe des Trois-Rues. Elles s'allongeaient, comme trois doigts majeurs reliés par la paume du rond-point aux doigts extrêmes que représentaient les deux branches du boulevard de Grenelle écartées. Et si, par la pensée, on se transportait de l'autre côté de l'École, au carrefour des Cinq-Avenues^ c'étaient deux mains énormes et militaires étendues, l'une sur Grenelle, l'autre sur le Gros-Caillou, et semant, pour des moissons prochaines, l'ivraie galante que font lever intarissablement les concupiscences garancières.
Une minute encore, le peloton oscilla, lourd d'ivresse ; puis, bras dessus, bras dessous, formant une longue chaîne dont la ferraille cliquetait, les sous-olfs se ruèrent sur le premier claque flamboyant qui les appela.
Favières, malade, traîné, machinal, entra le dernier et ferma la porte, sans hâte, tandis que, sur les banquettes, ses camarades s'échelonnaient afin de permettre aux femmes de se distribuer entre eux. Il s'assit, découragé, au bout d'une table, s'isola autant qu'il put, sans réclamer sa part, sans regarder même celle que s'adjugeaient les pochards vociférants, indifférent à leur allégresse, assommé par la fatigue et l'ennui de cette obligatoire bordée.
— Non, je vous dis qu'il ne me reconnaîtra pas. A-t-il l'air de s'amuser... Ah! bien, en voilà un qui n'a pas changé !...
— N'est-ce pas que je no suis pas encore trop mal ? (Page iCI.) Liv.58. 58
Une trombe d'exclamations passa sur Favières qui, secoué, leva la tête, aperçut Généreuse en maillot, avec une cuirasse à paillettes que surplombaient deux, seins comprimés, oblongs, semblables à des ventres de lampes.
Elle le stupéfiait à ce point qu'il restait devant elle béant et perplexe, s'aidant de réminiscences confuses, d'un air de famille épars sur ses traits, pour ^retrouver la maîtresse qu'il avait eue, sous ce déguisement, cette équivoquejeunesse rendant plus navrante encore la gabegie du recrépissage. Les trouées de la bouche, maladroitement fermées, faisaient saillir la lèvre; la chair maçonnée s*arrêtait de couler au milieu des joues, s'y massait en fluxion ; une savante coiffure mansardait le front, édifiait, au sommet du crâne, des souches de cheminées d'où surgissaient de surprenantes fleurs artificielles, tel un drapeau au faîte d'une bâtisse neuve; et les yeux travaillés avaient un éclat de veiroterie, de faux jais, dans cette façade ravalée.
C'était, pour Favières, comme la spectrale et synthétique évocation des amours rouge et or, des amours militaires ; un pan du passé découvert tout à coup, un lambeau du vêtement de misère et d'emprunt sur lequel on avait cousu ses galons rémunérateurs. II s'absorbait jusqu'aux larmes dans le spectacle de cette apparition et la déchéance de cette malheureuse lui semblait faite de tant d'injustice, de trahisons et de leurres, qu'il en demeurait hagard et troublé, comme le magicien devant la monstrueuse création de son génie 1 . . .
— Fais-moi une place...
Elle se blottissait contre lui, sur ses genoux, presque... ressuscitait à la fois Dieppe et le Havre, d'une façon qui lui noyait le cœur... Rien ne manquerait à l'enterrement, rien ni personne, décidément !
Mais un grand cri roula, se morcela en incitations particulières que des voix avinées se renvoyaient :
— Montera... montera pas... Un bon mouvement... Il finira,