TROISIEME PARTIE
une, deux, trois... comme il a commencé... Hé! bisse!... vingt sous qu'il montera ! . . .
Des applaudissements partirent. Brusquement, Favières s'était levé, quittait la table en faisant signe à Généreuse de le suivre Débarrassé de son sabre et de son shako, il semblait qu'une ivresse subite l'eût terrassé... Il devait s'appuyer contre la rampe de l'escalier, au bas duquel il attendait que la femme eût, avec l'argent qu'il lui avait remis, désintéressé la patronne. Elle le rejoignit enfin ; ils disparurent dans l'ovation des sous-officiers.
En haut, il se dégrisa un peu, heureux de ce silence et de cette retraite que lui avaient conseillée, d'une poussée irréfléchie, les turlupinades de ses collègues. Il en oubliait Généreuse assise, à côté de lui, au bord du lit, meuble unique garnissant une étroite et basse cabine sans jour, sans air, séparée par une simple cloison d'vme logette jumelle où l'on pressentait une insalubrité et un dénùment identiques.
— Alors, c'est après-demain qu'on vous libère? C'est gentil d'être venu me dire un petit bonsoir avant de t'en aller... C'est égal, je pourrai me vanter de t' avoir accompagné jusqu'au bout... C'est comme toi... Tu m'aurasvue dans toutes mes transformations...
Elle parlait seule, avec une légèreté douloureuse, avait Tair d'assister un condamné brusquement réveillé, abêti, l'intelligence sommeillant encore dans les ténèbres confondues de la chambre et de sa mémoire.
Elle reprit :
— Dieppe... hein? Te rappelles-tu? Si l'on nous avait dit, quand nous nous sommes rencontrés. . . qu'on se retrouverait ici !.. . J'ai mon portrait, au comptoir... avant mon accident avec toi... C'est drôle comme la vie fiche le camp vivement!... Dieppe... le Havre, la rue Marie-Thérèse, les dhiers à la Chaumière et l'autre, tu sais, de restaurant... où j'ai été si malade, sous les
tonnelles... et le baptême, quand c'est que ce pauvre Édeline en a chanté de si drôles... tout ça rajeunit de dix ans.., on ne croirait jamais qu'il n'y en a eu que deux, depuis... C'est comme la blanchisserie. C'est loin comme un joujou d'enfant. Faut-il que j'aie été bête pour manger mes quatre sous là-dedans!
Elle continuait sa pêche dans le passé, en retirait des niaiseries qui la rapprochaient de lui, de son oreille^ de sa bouche et de ses yeux dont elle sollicitait la confidence avec une ardeur à laquelle, prudemment, il fit diversion.
— Alors, c'est ta chambre?
Elle répondit, un peu décontenancée :
— Eh bieni oui... un petit cabinet. C'est-y pas suffisant, quand on n'a plus que sa peau à loger?... Car mon nom même, je l'ai laissé à la porte... Si t'avais jamais l'idée de revenir me voir, faudrait t'informer de Fernande... Fernande, c'est moi... Comme disent les autres, c'est farce qu'on ne veuille plus de mon nom quand c'est qu'il me convient le mieux : Généreuse !
— Tu vas donc rester ici? Pourquoi as-tu quitté la rue Frémi court?
— Des batailles tous les soirs, merci!... Aujourd'hui, je tâche de faire des économies pour aller à Dieppe, cet été, voir le petit. .. Mais c'est pas commode... Dès qu'on vous sent vingt sous, on vous force à les dépenser... et on ne peut pas les avoir sans que toute la maison le publie... Et puis, ça ne va pas fort... Il ne vient plus de soldats... La patronne dit que le quartier a bien perdu depuis la guerre. . . Mais nous causons. . .
Une explosion de cris et de rires, montant du café, la rappelait à ses devoirs professionnels, et, debout, elle ne savait comment le lui manifester, comment s'ofi'rir, partagée entre les exigences d(^ son abjection et les privilèges remémoratifs qui ti'emblaient en elle, comme un son près de finir...