‹ Sous-offsChapitre 126 sur 199 · TROISIEME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIEME PARTIE

huit! Pauvre pioiipiou, si j'avais le temps, je m'attendrirais... Estce qu'on me plaint, moi ! Y a une justice, voilà ; et ça console de penser que vous nous faites des fifilles qui vengent leur maman ! . . . A la santé de Delphine ! Au sabre ! Aux sous-ofFs de mon cœur ! ...

Les toasts restaient sans écho. Il semblait qu'un souffle de déchéance et de mort eût tout à coup figé l'ivresse et que, sur les lèpres divulguées, l'apostrophe prophétique s'inscrivît fatalement.

Généreuse s'était abattue sur une banquette; les femmes l'entouraient :

— C'est drôle ; elle qui est ordinairement si tranquille; elle a un coup de sirop...

Elle s'efforcèrent ensuite, mais sans y parvenir, de réagir contre l'inquiétude vague qui démoralisait les sous-officiers. Il se levèrent, évacuèrent la salle, un à un, répondante peine aux bonsoirs, aux caresses opiniâtres qui les accompagnaientjusqu'à la porte. Favières, fermant la marche, allait, à son tour, disparaître; il s'entendit appeler, hésita, fut arrêté par un second cri guttural, comme mouillé.

— André !

Généreuse debout, trébuchante, la boisson se résolvant en larmes inconscientes, cherchait à l'atteindre, tendant vers lui une main sans rancune. Il la prit, la serra, sans trouver un mot, même banal, qui perpétuât, en cette malheureuse, le souvenir de l'éternel adieu. Elle parut le remarquer, car, suppléant avec une ironie triste, à l'indigence de ses souhaits :

— On ne se reverra sans doute jamais, dit-elle; bonne chance... et à moi aussi...

I>ehors, étourdis par la fraîcheur qui les imbibait, propageait, comme le vent une flamme, les vapeurs de la ripopée, les sousofficiers oscillèrent entre la caserne et les boîtes négligées du boulevard de Grenelle. Mais il était trop tard ; celles-ci ne s'ouvri-

rent plus, quelque insistance tapageuse que missent les militaires à en réclamer l'accès. D'aucun parlaient d'enfoncer la porte ; d'autres lançaient des pierres contre les persiennes closes; Montsarrat, Devouge, deux fourriers, assis au bord du trottoir, les pieds dans le ruisseau, dormaient, la tête sur les genoux.

Mais on signala l'arrivée des agents, attirés par le vacarme, et la bande- repartit, lasse, tellement assommée que celui des sousofficiers qui proposa de rentrer rallia tous ses collègues, sauf, toutefois Chiiard, dont une restriction mentale semblait guider la motion rectificative.

— Rentrons, oui, mais pas les uns sans les autres ; faut ramener Tétrelle. . . Je sais où nous le retrouverons. . . Prenons-le en passant.

— Si c'est chez Delphine, il ne répondra pas, observa quelqu'un.

— Mais si... J'ai un moyen... on rigolera... venez toujours. Comme il refusait de s'expliquer davantage, le mystère dont

s'entourait l'expédition eut raison des dernières résistances* On avait absolument oubhé l'histoire du boucher, l'ombre qu'avaient jetée sur 1 a bordée , un moment, les déclarations co m minatoires de l'étalier . La promesse d'une bonne farce stimulait les plus ensommeillés. Avenue de la Motte-Çiquet, devant l'hôtel meublé où logeait Delphine, les sous-officiers se consultèrent. Évidemment, ils ne pouvaient tous suivre Ghuard : une députation suffisait. Favières, Devouge et Montsarrat furent désignés. Les autres attendraient sur le trottoir.

— Nous le descendons en chemise, promit Chuard.

— C'est ça... faites-le camper.

Les quatre hommes, débarrassés de leurs sabres qui les eussent trahis, s'engagèrent dans un étroit et sordide escalier, s'arrêtèrent au premier étage partagé par un couloir diamétral.

' — A droite... indiqua Chuard, à mi-voix... S'agit maintenant de ne pas se gourer.

Favicrcs, ayant arraché une bougie à un bras liiuide, so précipilait dans la cbuiubro. (Page 4CG.)

. Liv. Ôi», 59

Il avait frotté une allumette-bougie ; il en promena la lueur incertaine sur des numéros de portes presque effacés.

-- C'est là.

L'allumette tomba, consumée. Une ombre chaude et fétide enveloppa le groupe; le silence des étages supérieurs lestait la maison. Chuard frappa; ses camarades et lui-même retinrent leur souffle ensuite, solennisant l'expectative par l'anxiété qu'ils y insinuaient.

— Qui est là? demanda Tétrelle.

La voix de Chuard, intentionnellement altérée, profonde et lente, intima :

— Au nom de la loi... ouvrez...

Et, en sourdine, au hasard des ténèbres :

— Il va ouvrir, je vous en réponds... faut seulement lui laisser le temps de se lever...

Il y eut, en effet, dans la chambre, un court refnùment; deux pieds nus claquèrent sur le parquet, s'y traînèrent, parurent se rapprocher...

— Qu'est-ce que je vous...

La phrase de Chuard fut coupée par une détonation, des cris de femme qu'on égorge, la chute d'un corps... Puis, la porte s'ouvrait sans que les sous-officiers, ne voyant personne derrière, dans l'obscurité aggravante, osassent passer le seuil, appréhendant de butter contre un cadavre. Une rumeur, cependant parcourait la maison, dominée par ces glapissements de victime qui terrifiaient... Enfin, Fa>'ières ayant arraché une bougie à un bras timide, surgissant, Ne précipitait dans la chambre.

Il n'aj>erçut, d'abord, que Delphine, en chemise, Delphine qui, la porte entre-bâillée, avait retourné se blottir contre le lit et hurlait, les mains en tampon dans les oreilles, sans discontinuer. 11 la crut blessée, mais elle étendit le bras, montra Tétrelle couché sur

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