‹ Sous-offsChapitre 127 sur 199 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

la poitrine, à deux pas d'elle, les jambes nues, la tcte diminuée, dans le sang répandu.

Du monde arrivait, se pressait derrière Favières; des femmes surtout se penchaient sur le corps avec une horreur curieuse et insatiable. Tout à coup les cris de Delphine recommencèrent, fous, aigus... On alla vers elle... Il y avait sur les draps, jusque sur sa chemise, des morceaux de cervelle et des fragments de la calotte du crâne. Un de ses doigts en était maculé... et elle lé tendait sans se résoudre à le secouer ni à l'essuyer, comme un enfant qui s'est fait une piqûre...

Le lendemain, toute la journée, Chuard traversa les cours, affairé, des livres sous le bras, mis à la disposition du trésorier et du major, pour leur fournir tous éclaircissements dont ils auraient besoin. Le boucher aussi fut appelé plusieurs fois.

L'événement cependant se perdait dans le branle-bas d'un, départ de classe, le désarmement, les adieux dans les cantines. C'était à peine si l'on en parlait. Les collègues de Tétrelle euxmêmes, repris par les opérations coutumières, serraient les rangs, bouchaient le vide creusé parce suicide, moins par oubli ou pudeur que pour éviter de se compromettre en ébruitant les épisodes de la nuit.

Chuard pâlit jusqu'au matin sur la comptabilité de la compagnie, relevant les irrégularités, les fraudes, les faux, dressant le bilan du mort, soigneusement, scrupuleusement, gagnant ses galons, installé à sa place, sous sa lampe, — déjà !

11 s'ouvrit, d'ailleurs, à Favières qui prenait congé de lui :

— Le major m'a formellement promis l'emploi... et je t'assure

que je ne l'ai pas volé 1 Quel tintouin depuis avant-hier ! Enfin, je

vais être tranquille... Donne-moi donc un conseil : la tunique n** 2

de Tétrelle m'a l'air plus propre que la mienne... Si, au lieu de la

verser au magasin, j'en faisais l'échange? Nous étions de la même taille; c'est facile, et les galons seront tout cousus.

Les hommes libérables, après avoir entendu la lecture du dernier rapport qui les intéressât, donnant les heures de départ et la composition des cadres de conduite, eurent la surprise d'un Ordre exemplaire où le colonel, pour frapper leur imagination, réprouvait en ces termes la mort de Tétrelle :

« En dehors de toute idée religieuse et quel qu'en soit le motif, le suicide est une lâcheté. Mais pour nous, soldats, ce n'est pas seulement une lâcheté, c'est aussi une désertion : notre vie appartient au pays qui, demain, peut nous la réclamer.

c( Le sergent-major Tétrelle a accomph, en se suicidant, cet acte de lâche désertion. Il s'est montré indigne du choix dont il avait été l'objet parmi ses camarades, l'élite de la jeunesse française ; aussi, non seulement les honneurs militaires ne lui seront pas rendus, mais personne n'accompagnera son convoi. '

a Le colonel : Vérignag. »

Favières est libre...

Parisien, il a sur les malheureux qu'on pousse vers les gares en troupeau et qui, jusqu'à la dernière minute, auront au col, aux poignet, aux chevilles, le carcan, les menottes et les chaînes disciplinaires, il a sur eux l'avantage de s'en aller seul, presque civil déjà, en petite tenue et sans armes.

Il a serré quelques mains, salué deux ou trois officiers qui lui furent cléments.

Il se hâte, maintenant, détale, ne se refrène que hors de la caserne, au large!

Libre!... Il est libre!...

Il fait un clair soleil de septembre ; le ciel est gai, les frondaisons de la place Fontenoy sont peuplées de pépiements, la ma-

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