‹ Sous-offsChapitre 128 sur 199 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

tinéç 3ent bon et les passants ont, par hasard, l'air heureux...

Favières a envie de leur parler, de se confier à eux, de se mêler à la partie de marelle que jouent des enfants, de demander un renseignement quelconque aux agents, d'offrir ses services... Il est en une de ces heures d'héroïsme, de générosité, d'irradiation essentielle où l'on voudrait qu'un cheval s'emportât pour se jeter à sa tête. Une aurore de vie se lève en lui; il a les joies puériles de l'homme qui étrenne un vêtement ; il marche dans de la lumière qui semble émaner de lui; il a, du prisonnier évadé, l'enfance des sensations et la confusion des idées...

Il hésite, aux carrefours, entre les voies à suivre. Et, à mesure qu'il s'éloigne de l'École, il se déleste de ses quatre années d'internement, il s'allège des tares temporaires, comme il a dépouillé, la veille, ses armes inutiles, son fatras de panoplie.

Il sort enfin d'une longue maladie, il en sort le corps tigré de croûtes présageant le terme de l'éruption. En effet, il les gratte de l'ongle, et elles tombent, font de la poussière à ses pieds. Une peau toute neuve va se reformer sous les cicatrices...

Il est réchappé de cette affection des jeunes gens, mortelle à Édeline, mortelle à Tétrelle, mortelle à tant d'autres : la petite vérole militaire ! Il brûle du sucre sur ce passé et, triomphalement, sa conscience se rédime.

Car ce ne sont pas ses vêtements, son apparence physique seulement qu'on lui a enlevés lorsqu'il entra dans ce Saint-Lazare d'âmes; c'est son être tout entier qui a été transmué... Il a dû aussi, pour endosser l'uniforme moral de l'établissement, laisser sa conscience au greffe dans le ballot d'habits civils qu'on lui a rendus, sa peine purgée. Il retrouve tout... il s'étire, avec aisance, dans les familières entournures du libre arbitre.

Pendant quatre ans, dans le boîtier de rechange qui l'a contenu, fonctionna un mouvement d'emprunt, une conscience à

remontoir que des promotions successives brevetèrent : telles des médailles aux expositions. Avec précision, il a marqué l'heure de la discipline à des automates qui se réglaient sur lui, il a été l'observatoire du soldat, le chrono métrique sous-ofF... Et il songe à l'immense mystification, à la prodigieuse duplicité de cette exemplaire machine à répétition, garantie quatre ans I II secoue cette camelotte d'honneur, met à nu le misérable alliage que recouvre le galon modèle, comme une mince feuille d'or de la monnaie de billon longtemps patrouillée.

Mais, en même temps qu'il se soulage à dire son peccavi, dans la réaction du repentir et de la détestation, il s'indigne des monstruosités que rend possibles, naturelles, normales, le port du sabre; de l'espèce d'immunité qu'il crée en faveur des lâchetés de cœur, d'intelligence, des abus de pouvoir, des choses de la vie dénuées d'héroïsme... L'héroïsme!... Il se demande pourquoi cette fleur cultivée en serre exige tant de fumier T.. . Sa mémoire en vide des brouettées ; il en remue qu'il a soi-même apporté, dans l'entraînement de la corvée contagieuse ; et la dernière pelletée, c'est le colonel qui la répand, parla voix de l'ordre, sur la fosse ouverte pour Tétrelle... Il se rappelle ce croassement sur un cadavre; il s'insurge, maintenant qu'il le peut, contre cette autorité acharnée qui déterre les morts pour cracher dessus !

De quel droit condamnait-on à s'en aller seul, comme un chien crevé, sans cadre de conduite, sans pnys^ sans amitiés engendrées par quatre ans de chiourme commune, cet éternel libéré, ni meilleur ni pire que ses parents d'occasion, les membres gangrenés de l'illusoire famille épousée par contrainte ? De quel droit lui refusait-on le piquet qui cortégerait ses commensaux, dînant de la fille et soupant du soldat ; le piquet qui escorterait la chaussette avantageuse de Monsarrat, la poigne de Vaubourgeix, le chantage de Peuvrier, la vergogne de Laprévotte, la sale

Page 1