MISÈRES DU SABRE
LE OAOEAXJ
Le fourrier cria : « Halte ! » et la corvée s'arrêta dans la cour des Lits Militaires.
Les hommes jetèrent sur le pavé, d'un coup d'épaule, leurs paquets de draps et, assis sur les tas qu'ils en avaient faits, attendirent l'appel de la compagnie à laquelle ils appartenaient.
La femme du préposé, une petite personne active et sérieuse, inscrivait sur un calepin les quantités annoncées, après un bref calcul mental, à crayon levé, tandis que le fourrier comptait lui-même: « Un... deux... quatre... six... »
Il donna le total: 180; elle le vérifia, puis envoya la corvée au fond de la cour oii, derrière de hautes croisées sans rideaux, s'élageaient des piles de linge blanc, méthodiquement rangé.
Alors la préposée cria : « 3^ du 2 ! »
Tout de suite, les soldats qui venaient d'arriver se levèrent, répétèrent ce qu'avaient exécuté leurs camarades.
C'était la compensation des corvées, cet étalage des draps.
Toute l'ordure d'une compagnie, sa chronique malpropre, écrite dans les taches du linge, passait sous les yeux des hommes et de la femme, sans que celle-ci sourcillât ni que sa présence atténuât la brutalité des remarques.
— Mais c'est bon, oa sait ce que c est! disait le lourrier. (Page ili.) Liv.60. 60
Elles ne variaient pas, d'ailleurs. Des facétieux se flattant de lire couramment la carte, découvraient la botte de l'Italie en un tracé géographique fantaisiste, d'autres, sérieusement, matriculaient, au passage, le vice et la maladie.
Quelquefois entin, un énorme rire muet fendait les bouches et les soldats prolongeaient à plaisir l'exposition.
— Allons, c'est bon , on sait ce que c'est ! disait le fourrier, les doigts dans sa petite moustache, avec un regard de coin d'oeil à la surveillante impassible, attendant.
Ce jour-là, une paire de draps entre toutes fut saluée d'exclamations qui voulaient être drôles.
— Attendez donc ! Je parie que ce sont ceux du bleu de la 2' portion, déclara un homme.
— Caudebec? demanda le fourrier.
— Oui. Il est bien pincé.
Une gaieté parcourut la corvée qui considéra, dix secondes encore, les macules, avec intérêt. Puis, le linge blanc distribué, les soldats s'en allèrent.
En serre-file alors, le sous-officier acheva de se renseigner.
— Vous savez otiil a attrapé ça, le petit Caudebec?
— Non, mais c'est pas hier, sûr !
— Pourquoi ne se fait-il pas porter malade ?
— Voilà, il a sa famille à Saint-Romain qu'il va la voir tous les
dimanches... A l'infirmerie ou à l'hôpital, plus de permissions!... Maintenant, vous savez, fourrier, c'est jeune : ça ne sait pas tirer au cul.
— Il se soigne?
— Mal... Pas devant nous... C'est par Buquet, qui l'a surpris un soir au lavabo, que nous avons tout appris... On l'a chiné, vous comprenez!... Alors, je crois bien qu'il ne descend plus que la nuit...