QUATRIÈME PARTIE
du Maître, à cet accotement de deux servitudes expliqué par « les obscures ententes et les mystérieuses chaînes qui se nouent entre les races de parias ».
Aussi bien, le point spécial à noter ici, c'est simplement l'impossibilité où se trouve le militaire non gradé d'aller là où les chefs de corps ont reconnu une sécurité.
Restent donc, pour le mâle de vingt à vingt-cinq ans à qui l'abrutissante besogne a laissé un désir sensuel, restent : la « connaissance » et la prostituée de la rue.
11 faut le dire, la connaissance, nourrice, cuisinière, bonne, est à peine possible à Paris. Les caricaturistes, le vaudeville et le caféconcert l'ont tuée.
Quant à la province, la ville de garnison qui fournit dix maîtresses aux simples soldats, dix maîtresses à un régiment de 1,500 hommes, cette ville doit être regardée comme hospitalière.
Cette réserve a plusieurs causes : l'affichage, à peu près inévitable en province; la perspective des renvois de classes ou de mutations dans les corps; enfin, — et ceci est plus délicat, — l'appréhension instinctive, qu'ont certaines femmes, des dessous d'uniformes malpropres, du Hnge douteux et des peaux négligées, sous l'astiquage réglementaire.
Et quand, comme en certains endroits, la répulsion s'étend au sous-officier, elle revêt, chez les femmes d'abord même facile, un autre caractère, et il n'est pas rare d'entendre cette déclaration, souvent fondée :
— Je ne vais pas avec les sergents-majors, parce qu'ils sont tous malades.
Le soldat est donc voué aux amours crapuleuses et incertaines du trottoir, et il faut avouer qu'il esl, en outre, poussé vers elles par un penchant lidlurel.
La véritable fille à soldats tarife à bas prix ses faveurs; et pour la
recrue, honteuse, vierge quelquefois, c'est encore, cette inconnue, la débauche anonyme, fugitive, épargnant aux timides la gêne des chutes notoires et le regret descomphcités bavardes.
Le trottoir, pour le militaire, c'est la boutique à treize sous de l'amour. Il s'y arrête et met en mains l'article.
Ainsi avait fait le petit Caudebec, dans les fossés du Fort, un dimanche soir.
La femme, il se demandait ensuite s'il la reconnaîtrait, l'ayant touchée à peine. Et, de cette rencontre, deux choses seulement lui restaient en tête, inouhhablement : il n'avait déboursé que cinquante centimes et il rentrait au quartier au premier coup de minuit, à la minute précise oii expirait sa permission.
Les premières manifestations du mal contracté ce soir-lA laissèrent le petit Caudebec indifférent.
Son ignorance en cette matière avait, sans être entamée, traversé la chambrée où les accidents bénins, assimilés aux rhumes de cerveau, étaient souvent traités, par les anciens soldats notamment, avec une gloriole qui excluait toute idée de gravité.
Le bleu a, là-dessus, des notions trop vagues.
Le village, la campagne, restent fermés à ces plaies urbaines dont le paysan, s'il n'a pas servi, ignore quelquefois jusqu'au nom.
Les classes libérées portent bien, au fond des provinces, frauduleusement, quelques cas isolés, mais se cachant, en voie de guérison, toujours.
L'homme contaminé à sa sortie du régiment, — le rural, s'entend, — ne retourne pas chez soi, n'ose»..
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Mais son honnêteté clans la maladie, plus stricte que chez le hourgeois ou l'ouvrier des villes, est un peu l'honnêteté, autrefois chansonnée, de l'homme qui ne peut pas faire autrement.
Le village, c'est une grande famille désunie. On y sait tout sans se rien dire ; on y a le propos discret et le silence bavard...
Le paysan n'ignore rien des tares du voisin, en tient un compte exact, bien qu'il montre un visage fermé, rappelant assez le cadre de bois dans lequel sont affichées les publications, aux portes des mairies.
Caudebec n'attacha donc aucune importance à l'écorchure aperçue par hasard, presque, dans le branlebasdes réveils d'hiver, aux latrines.
Même il n'y repensait plus lorsque, cinq ou six jours après, l'induration apparut. Il l'avait sentie, la nuit, machinalement, sous son doigt...
Et il dut attendre pendant toute une journée, l'occasion d'une constatation de visu, car il conservait, au régiment, cette pudeur masculine qui abandonne la plupart des hommes, au bout d'une année de présence.
Après la soupe du soir, il s'en alla derrière le Fort et s'inspecta le long d'une haie.
Tout de suite il fut rassuré. Un bouton, ma foi ! c'était un bouton comme il en avait eu souvent à la figure, crut-il. Une éruption l'eût sans doute effrayé. Tandis que ce bobo solitaire, sans suppuration, le laissait quiet. 11 se refusait à croire à la gravité d'une maladie qui ne lui causait pas même un chatouillement.
Il se passa plusieurs jours...
L'examen furtif de l'ulcération, la certitude qu'elle ne s'étendait pas, son indolence enfin, tranquillisaient le jeune soldat.
Mais c'était une sécurité moutonneuse, troublée par l'extraordinaire obsession oculaire qu'apporte avec soi toute lésion génitale.
Il attendait impatiemment l'heure de la soupe pour se trouver seul
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au lavabo, satisfaire, sous prétexte d'ablutions, son inquiète curiosité. Peut-être, à cette heure, une confidence l'eût-elle sauvé. Mais personne n'avait su sa rencontre du dimanche soir, car il gardait, dans la compagnie, une timidité qu'entretenait, YJs-à-vis des anciens soldats, la faveur dont jouissent les hommes de la deuxième portion du contingent. On ne leur pardonnait pas leur renvoi au bout de dix mois, trois ans avant des camarades arrivés au régiment en même temps qu'eux. Et ces derniers venus même, autant par rancune personnelle que par caponnerie, singeaient leurs aînés, s'essayaient aux misères tyrannique de l'ancienneté.
Caudebec se trouva donc naturellement isolé, au milieu même de ses pays, à qui il n'osait se confier, redoutant une indiscrétion de village.
Une après-midi, après l'exercice, une découverte l'émut, cependant.
Au pli de l'aine^ il se sentait une grosseur très dure, point douloureuse!... c'était, sous le doigt, comme une noisette...
Pour la première fois, nettement, la femme rencontrée, culbuléc, s'implanta dans son souvenir. Des révélations analogues, négligées, le frappaient.
Il se rappelait bien, mainlenant, un soldat de sa chambrée, obligé de se coucher au retour d'une marche. Le lendemain, il entrait d'urgence à l'infirmerie.
Or, cet homme, à la connaissance de toute la compagnie, soignait lui-même un accident dont il rapportait l'origine à des amours semblables à celles dans lesquelles le petit Caudebec avait chu. Et le bleu gardait encore dans les oreilles le couplet gueulé par la chambrée et emprunté, pour la circonstance, à la légendaire chanson du fourrier :
t A l'inspection général'
< Ton poulain t' servira d' cheval... *
Le soldat n'a besoin ih- rien... (Page 484.)
Liv. 61.
Une chose le rassurait encore : il ne souffrait pas, supportait la fatigue des marches, des exercices... La nuit, il se mettait debout sur son ht, afin de savoir s'il pourrait se lever au réveil.
11 observait aussi. Trop timide pour interroger, il saisissait des bribes de confidences, en rattachait le fil, se creusait la cervelle à chercher le mot de l'énigme, le secret des rouages compliqués qui font de la femme une si puissante machine de destruction.
Un jour qu'il nettoyait le bureau du chef, il put voir, sur le cahier de visite médicale, le nom de la maladie qui avait envoyé son camarade à l'infirmerie.
« Adénite, » ne lui apprit rien.
La tumeur du pli de l'aine ne grossissait pas. L'engorgement ganglionnaire stationnait.
11 était fâché surtout de ne pouvoir, le matin, constater le progrès ou le déclin du mal. Il devait patienter jusqu'au soir,'afin de n'être pas surpris, au lavabo, procédant à ses lavages.
Il cherchait à se rappeler la forme, la couleur, la durée des boutons qu'il avait eus sur la figure. Il compta les jours; il en trouva trente-quatre, depuis le fatal dimanche.
Ce calcul lui rendit une certaine assurance.
La maladie vénérienne, en effet, telle qu'il la dégageait aujourd'hui des racontars de chambrée, devait avoir une marche foudroyante, mettre l'homme sur le flanc, d'un coup.
Enfin, — et c'était en cela que résidait sa plus complète sécurité, — il n'imaginait pas d'infection sans blennorragie, confondait les* deux affections, n'admettait pas la présence de l'une tant que l'autre ne s'était pas manifestée.
Et ces notions, cette nosogénie de caserne : — cours à la chandelle, consultations d'anciens au pied des lits, démonstration ad hominem ; loul cela ramassé pêle-mêle et jeté dans cette cervelle de petit paysan, y dansait une carmagnole de sauvages en terre vierge.