QUATRIÈME PARTIE
Il allait tous les dimanches chez lui, cependant, avec une permission de théâtre. Et ces sorties, ce bain de sentiment, d'habitudes, de souvenirs, affaiblissaient ses résolutions, trempaient sa chair comme un bain véritable.
C'est ainsi qu'il ajournait indéfiniment une visite au major, d'abord décidée. Au retour de chacun de ses voyages, il envisageait les conséquences d'un séjour à Finfirmerie : privation de permissions indéfinie, consigne à la caserne les dimanches, les longs dimanches...
Mais ses craintes les plus sérieuses, son père les lui donnait.
Celui-ci avait un terrible renom d'honnêteté, au pays. C'était l'ancien soldat de sept ans, le bonhomme en bois, tout d'une pièce, en la caboche de qui s'enfonçaient, comme de grands clous, deux ou trois idées abstraites, inébranlables.
D'une raideur toute mihtaire, il importait chez soi la discipline à laquelle l'Empire l'avait soumis, d'étroites exigences de sergent instructeur. Son fils, après sa femme, n'était rien qu'une recrue à mettre au pas. 11 voulait la famille au port d'arme devant son chef et traversait le ménage comme un caporal sa chambrée. Il était entré dans l'honneur, tel qu'il le comprenait, comme un pied de Chinoise en ces chaussures qui le compriment et le moignonnent, dès l'enfance.
. Il n'admettait pas de modifications sociales. L'armée où servait son fils était l'armée d'autrefois; la vie était la vie, immuable...
— J'ai été libéré au bout de sept ans sans avoir encouru une seule punition.
Et cela était dit rarement, mais d'une voix et avec un regard qui plantaient la note dans la mémoire.
Un souvenir sur lequel il revenait plus volontiers, avait trait à la question d'argent, au régiment. ,,,,11.;,
Pendant ses sept ans de service, non seulement ses parents ne lui avaient pas envoyé un sou, mais il leurfaisait parvenir, régulièrement, son épargne trimestrielle : dix francs prélevés sur sa solde et ses travaux en ville.
, -7- Le soldat n'a besoin de rien, ajouta-t-il, lorsque sa femme insinuait que le petit partait la poche vide.
Il le reconduisait à la gare, prenait lui-même son billet.
Et, dans le train, dans le train qui le reconduisait à la caserne, le petit soldat remâchait son baiser sur la joue râpeuse de son père; il le revoyait dans la ferme, partant, rentrant à des heures fixes suivant un emploi du temps déterminé par la saison , de même qu'au régiment.
De loin, il le reconnaissait à son allure égale, comme rythmée par d'anciennes sonneries que lui seul entendait.
Car cet homme, dans sa jeunesse, avait eu la discipline comme on a la petite vérole : il était resté marqué.
— Tu n'es pas malade ? Comme tu as les yeux fatigués! lui disait sa mère, ce dimanche-là. •,.r,(.,A. ,
Il protesta, bien qu'il se sentît courbaturé, les articulations douloureuses, comme au soir d'une marche militaire.
Mais quand il reprit le train, il cessa de s'observer, franchement indisposé. iniL-jl
La nuit, il ne dormit pas.