QUATRIÈME PARTIE
tique et la terrifiante obsession alternèrent en lui. Alors, commença, au hasard des conversations surprises, l'application des topiques, inoffensifs comme le calomel, irritants comme la cendre de cigare, la poudre d'alun, le rhum rehaussé de poivre blanc, dix remèdes de chambrée dont l'inutilité, pourtant reconnue, ne décourageait pas le malade.
En outre, mille misères ambiantes l'assaillaient: distractions violemment réprimées, sauvagerie naturelle lui attirant, de la part de ses camarades, un redoublementdeméchantehumeur. Rebuffades, corvées, exercices supplémentaires, revues de détail, le petit soldat subissait tout, se révélait bonne tête, — lepatitodont une réunion d'hommes se passe rarement.
11 connut le supplice des veilles forcées, au lit, en l'expectative d'un chambardement, d'une dégringolade, en plein somme^ cul par-dessus tête, dans le désordre de la fourniture ; le supplice du quart d'eau renversé, de haut, sur la figure ; toutes les ignominies de la chambrée ; toutes les lâchetés d'une vingtaine de forts gars s'égayant.
Mais là n'étaient point, cependant, ses majeures inquiétudes.
La nuit, ne dormant point, il faisait des calculs hypothétiques, triturait des hésitations, ramassait des projets abandonnés, repris, relâchés...
Après avoir résolu d'aller à la visite, tout de suite, il écartait cette détermination devant les conséquences probables qu'elle entraînerait.
Le colonel, en effet, venait de rappeler, au rapport, les mesures que lui dictait la fréquence de certains accidents, encombrant l'infirmerie, tout d'un coup, au point de nécessiter une évacuation partielle sur l'hôpital.
Tout militaire qui ne dénonçait pas la femme contaminée ou qui présentait à l'examen du major une affection trop ancienne, celui-là encoui'ait, dans le premier cas, quinze jours et, dans l'autre cas, trente jours de consigne.
Caudebec, réunissant les deux motifs, devait s'attendre à une punition exemplaire. Car la femme, il ne l'avait jamais revue. C'avait été l'objet qu'on se passe de main en main, sans le regarder, pour détourner de soi l'attention, — dans le jeu du furet.
' L'avertissement du chef de corps l'intimida... Comme on ne subissait la peine prononcée qu'à l'expiration du traitement à l'infirmerie, il se jugeait condamné à ne plus retourner chez lui pendant ses trois derniers mois de service.
Et il défaillait à la pensée que son père viendrait, saurait tout... Puis, même s'il réussissait à lui cacher la vérité jusqu'à l'époque du renvoi de sa classe, tout danger serait-il conjuré ?
Des théories ressassées, ce qu'il avait surtout retenu, c'est que les hommes de la deuxième portion ayant subi de graves punitions ou fait une absence d'une durée excédant trente jours, ces hommes pouvaient être maintenus au corps pendant un laps de temps fixé par le général.
Alors les autres, ses pays, rentreraient sans lui? On viendrait l'attendre à la gare et il ne serait point parmi les libérés...
Son père le tuerait.
le posait droit dans sa rigidité de vieux soldat irréprochable... Pas un jour de punition ; pas une heure d'indisposition ; — et cela pendant sept ans !
— Non, jamais je n'oserai retourner là-bas!
Des fois, pourtant, un espoir lui restait. Après tout, peut-être s'exagérait-il la malignité de l'accident.
Il imagina une guérison miraculeuse, puis retomba dans ses doutes, ses peurs... Heureusement, il n'avait rien à redouter des visites de santé, — mensuelles, disent les règlements.
Aussi bien, les jeunes soldats n'avaient plus défilé devant le major depuis leur arrivée au régiment ; quant aux anciens, ils assuraient qu'on ne les avait pas examinés deux fois en dix-huit mois...
D'une spatule indiiîérente, le major abaisse la langue... (Page 492.) Liv.62. 62
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La visite.
Au Fort, pour le bataillon détaché, c'est une petite salle étroite, à fenêtre grillée, sans autres meubles qu'une armoire à médicaments, une table et deux bancs de troupe, le lit de l'infirmier.
Sur la table, les cahiers des compagnies, des bandes de linge blanc, une spatule, le crayon : un petit bâton dont une extrémité, fendue en quatre, forme pince et retient la pierre infernale, qu'assujettit, en outre, un écheveau de gros fil, enroulé comme au tuyau d'une pipe. Il paraît que c'est sohde. Le crayon explore les bouches, à tête renversée. On raconte qu'un jour, le nitrate d'argent s'est détaché...
Comme les malades sont peu nombreux ce matin, on leur permet l'accès de la salle, tandis que, dans le couloir où ils piétinent habituellement, le vent joue aux quatre coins.
A la fenêtre, l'infirmier guette.
Le sergent de planton signale le major. Ce n'est point l'aide aujourd'hui, empêché sans doute; c'est le vieux, le médecin à quatre galons, — l'Ane.
— A vos rangs... Fixe !...
Tassement muet du troupeau des malades ; le bonhomme entre brusquement, va s'asseoir.
Il est petit, chauve, avec une tête en cire, et une moustache qu'on dirait postiche. On lui préfère l'aide-major, qui reconnaît moins, mais qui soigne mieux.
Il appelle des noms sur le registre des compagnies... Le sergent de semaine pousse devant la table le soldat désigné.