QUATRIÈME PARTIE
La compagnie le savait.
Ce fut, pour Caudebec, un mois terrible. Sa sauvagerie, jusque-là, ne lui avait attiré que des corvées pénibles. En somme, c'était un bon petit soldat, très soumis, très courageux;... la bonne tête^ mais sans le ridicule, le défaut ou la naïveté trop grande qui la consacre, au régiment comme au collège et dans les ateliers. ■> i^ •
La découverte qu'avait faite la compagnie combla cette lacune, rassembla sur le petit soldat les plaisanteries féroces et faciles des anciens et l'aboiement grêle des bleus mêmes, dont le zèle masquait la peur d'identiques avanies.
C'était le matin, surtout, au réveil, que fusait cet esprit de caserne, léger à la façon des repas à la gamelle. .
A couvertures rejetées dans un glorieux étalage des corps, les comparaisons s'imposaient. — « C'était propre, ça!... Caudebec éijc^^., incapable d'en montrer autant... » ,
Et quand il se levait, tous les hommes, successivement, venaient visiter son lit, pour voir, disaient-ils, si rien n'y était tombé, pendant la nuit. * ■
Une scie, ce futa le cadeau »... Quelle était la pucelle qui lui avait fait ce cadeau? On ne pouvait plus prononcer le mot, dans la chambrée, sans que l'allusion fût relevée. Il y eut le petit cadeau, qui donnait droit à une entrée à l'infirmerie, et le Cadeau qui ouvrait toutes grandes les portes de l'hôpitai.
Caudebec n'était pas retournéf à la visite. Le sergent, son tour joué, s'enfichait... Le premier même, aux inspections, il plaisantait le bleu.
— Vous ne m'avez pas tout montré; il y a quelque chose qui n'est pas suffisamment astiqué.
Un rire énorme courait le long des lits.
Un jour, on annonça la visite de santé. Et l'on rassurait Caudebec, d'avance.
— Le major n'y verra rien, va, pas plus que la première fois. On répétait la scène; on lui indiquait la pose à prendre, à contrejour, pour faciliter la tricherie :
Les (( pays », cependant, pour paraître savants, recommandaient des remèdes.
En vidant des cartouches de tir réduit qu'avait volontiers procurées un sapeur, on obtint de la poudre que Caudebec avala, délayée.
Ne recevant pas d'argent, sinon dix sous glissés furtivement par sa mère, le dimanche, il devait prélever sur ses prêts la somme de ses achats de préparations pharmaceutiques, voire de cigares qu'il fumait et dont il conservait précieusement la cendre pour»en expérimenter les propriétés vantées.
Et c'était ce manque d'argent qui lui avait fait encore abandonner le projet d'une consultation civile. Puis le médecin, dans les campagnes^ n'apparaît jamais sans un cortège de drogues chères. L'enterrement est meilleur marché que la maladie.
Une vie infernale commença. Surveillé dans la chambrée, traqué au lavabo même, Caudebec ne descendait plus que la nuit. Il s'arrêtait dans l'escalier, sous les lampes, pour s'examiner, attentif au claquement des portes, au bruit des godillots sonnant sur les marches et annonçant une descente.
C'était là qu'il essayait ses remèdes, en hâte. Ses cheveux tombèrent.
Maintenant, le dimanche, chez lui, il s'enfermait, passait une heure à se regarder, en changeant de linge, à se peigner pour constater les ravages de l'alopécie.
QUATRIÈME PAIITIK 495
Il se montrait ensuite prostré, avec une défiance, l'altitude inquiète, le qui-vive permanent des bètes souvent battues.
— Comme tu es loup, disait sa mère. Ben ! ils ne t'ont pas dégourdi au régiment.
« A quoi penses-tu, mon pauvre petit gars?
Ou bien :
— As-tu le visage boutonneux, Seigneur Dieu! le front surtout!...
— C'est le shako, déclarait le père... Et puis les marches, les chaleurs... C'est très bon, ça met en mouvement le sang.
Et le bleu se raidissait, d'un ressort extraordinaire, assistant à toutes les manœuvres, à peine soutenu par sa gamelle qu'il ne vidait plus, la déglutition trop pénible, — sans goût d'ailleurs.
Il lui arriva de divaguer, la nuit.
Alors, comme on lui rapportait, au réveil, ses cauchemars, il se tint éveillé le plus tard qu'il put. Il comprenait qu'il dût parler en dormant; il se sentait devenir fou dans l'obsession grandissante de ce mal qui le mangeait lentement, le poussait au fumier.
Un jour, un ancien le bouscula, l'accusant de s'être essuyé avec sa serviette. Ce fut le signal d'une quarantaine sévère. On relégua sa cuiller au bout delà planche à pain; son quart fut l'objet dune surveillance spéciale. Et personne n'eût mangé dans sa gamelle.
Lui-même se prit en dégoût.
La plaie, irritée maintenant par les applications .de septiques, saignait, tachait le linge, douloureuse. Il vola des chiffons pour isoler la partie malade des chemises qu'on blanchissait chez lui.
Sérieusement, la nuit, il songea à l'impossibihté de rentrer au pays, désormais. Au bout de huit jours, ses parents sauraient tout ; les indiscrétions de ses camarades répandraient la nouvelle : ce serait horrible.
Il avait entendu citer des cas. Des hommes hbérés n'ooaient retourner au village, souillés, montrés au doigt par les filles, immariables, à dix lieues à la ronde, — môme guéris.
Et ceux-là, peut-être, n'avaient pas le père qu'était Caudebec père.
11 prendrait une fourche, la piquerait dans les reins du maudit et le jetterait dehors, comme ces bottes de paille qu'on lance par les fenêtres dans la voiture qui attend dessous.
Et le petit soldat revoyait en vision, comme pour la dernière fois, le pays, tout le pays, la campagne et le ciel élargis, à la descente du train, loin de la ville de garnison, des casernes, des glacis lépreux, des forts accroupis sur les hauteurs et barrant l'horizon.
Et, cependant, par les êtres, une corrélation étroite unissait les tableaux ; ses parents, invraisemblablement, le ramenaient au quartier : sa mère, si parfaitement, disciphnée qu'elle se levait à l'arrivée de son homme, comme, dans la chambrée, si l'on crie : «Fixe»; — son père, si différent des soldats-laboureurs d'opéra-comique, en bonnet de police, une bêche aux mains, ni mihlaires ni paysans, sentimentales rengaines qu'essaie d'expliquer la singerie attendrissante du costume.
De (( l'ordonnance », on sentait que le père Caudebec, lui, avait gardé seulement les chemises, ces chemises de grosse toile que le corps n'assoupht pas et qui semblent, au contraire, lui imposer leur rigidité.
Toute la disciphne, en somme, ce linge de régiment.
Encore une fois, l'obsédé s'échappe du cauchemar des réalités ; encore une fois, il fait le silence dans sa pensée pour y réentendre distinctement l'entendu, et ferme l'oreille aux bruits extérieurs pour écouter le passé dans la confidence des souvenirs.
C'est, d'abord, une tête rousse de petite fdle, des yeux ensommeillés, cillant éperdument, comme des bluels sur les colzas, dans la lumière déchirante du malin.
Mais cette'évocation est douloureuse encore ; ses regrets charrient la sanie. 11 repousse Tapparition, lui substitue, pour l'effacer tout à
Lo cadavre fui repùclié, doux jours après... (Pasc .SOI.) Liv. G3. 63
fait, Tépouvantable figure, presque imaginaire, de la femme qui l'a empoisonné. Et quand la vision se brouille jusqu'à TafFolement, jusqu'à la danse des idées sous le crâne, celte garce n'est plus qu'une grosse bête tranquille parmi les verdures et les volailles de la petite ferme, dans son cadre de pommiers...
Mais il se dérobe et elle le suit ; elle le suit sur la route balayée de soleil, dans les sentiers qui montent au ciel, et le long des récoltes dont les longues traînes se déploient au flanc des collines, ainsi que des robes claires à volants fleuris.
C'est là qu'il n'ira plus, là qu'il est allé pour la dernière fois, car il préfère tout à cette fin de Job. que lui peignent des réminiscences scolaires, — de Job grattant ses ulcères avec un tesson, sur les fumiers, au grand soleil qui hâte les pourritures !...
Terrifié, en une demi-somnolence qui met de la réalité dans le rêve, le petit Caudebec jette un cri...
Un homme, deux hommes s'éveillent.
— C'est encore le bleu...
— Fous-lui ton godillot sur la gueule !
Et, tout à fait réveiflé par l'éraflure que lui fait au front, en tombant, l'épaisse chaussure, le soldat ne se rendort pas, pleurerait presque, dans celte hostilité ambiante, silencieuse, où la volonté se suicide, à la basse incitation des choses...
La chambrée.
Une danse de cannibales autour d'un lit, puis les cris :
— Ua visite !... la visilc!... A la patience !...
On a fermé la porte : les caporaux ont disparu afin de pouvoir
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décliner toute responsabilité; seuls, parmi les gradés, le fourrier et un sergent, cachant leurs galons sous des bourgerons do toilo, se sont glissés dans le groupe, pour voir...
Caudebec, assis sur son lit, hébété, attend... « Passer la visite », il sait ce que c'est. Les anciens se prêtent au jeu, se couchent d'euxmêmes, volontiers.
Il ne croit pas qu'on lui fasse violence ; la plaisanterie s'arrêtera à la menace.
Mais un soldat le saisit par les reins, le renverse en arrière; deux autres le maintiennent, pendant qu'un quatrième, rapidement, le déculotte.
Et des mains, au-dessus de sa tète, vont et viennent, cherchent à se fixer : une main armée d'une patience, une main brandissant une brosse à souliers; une main offrant du cirage, au bout d'un bâton...
Il comprend, se dégage, d'un effort, saute sur son ceinturon, dégaine...
Il s'est fait un cercle autour de lui.
On a toujours observé beaucoup plus de lâcheté chez le soldat en bande que chez le soldat seul.
Calmé, le petit Caudebec pose, néanmoins, à côté de lui, son sabre nu. Puis il se reculotte, pendant que le groupe se disperse en ricanant, vexé.
Cette nuit-là, il campa trois fois.
Il passa le dimanche suivant sur son lit, la permission d'aller .'i Saint-Romain lui ayant été refusée.
11 resta toute l'après-midi ainsi couché, en grande tenue, ceinturon bouclé, son shako sur la poitrine, comme prêt à sortir.
Il avait son air loup de petit sauvage, des yeux immobiles qui regardaient dans sa pensée.
Et c'est horrible ce qu'ils voient : l'éparpillement interne d'une cervelle, par un coup de feu qui ne lui aurait pas donné d'issue en respectant la boîte crânienne.
Les idées là dedans : des grains dans un van.
Des figures s'enfoncent dans des paysages. Un train siftle, broie de la vie hurlante, s'arrête net; des wagons, il descend des soldats, des soldats, des soldats, qui disparaissent dans des blouses, des jupes, sous des coiffes.
Une blouse, une jupe et une coiffe attendent cependant, cherchent des yeux, s'ennuyant de ne rien envelopper, de ne se pencher sur rien...
— Où donc est le petit des Caudebec ?
— Gomment, vous ne savez pas?...
La réponse est coupée par un départ du train qui remoud de la bouillie sanglante, tout de suite mangée par la bonne verdure, bue par le soleil, très haut, dans une sérénité compatissante.
Quand sonna la soupe du soir, il ne se leva pas; mais une heure avant Tappel, il sauta vivement à bas du lit, rectifia sa tenue et sortit.
Des soldats qui rentraient le rencontrèrent à neuf heures dans Boulogne ; des permissionnaires le virent à dix heures à Sanvic. Ensuite, il avait dû se diriger vers le bois des Hallates, car un sousofficier disait l'avoir arrêté, aux Acacias, pour l'inviter à remettre son shako qu'il portait sous le bras. A minuit seulement, on le retrouvait dans les rues de la ville.
Le douanier de ronde qui, le lendemain, rapporta sa coiffure, se rappelait exactement avoir vu un soldat rôder sur le quai d'Orléans, se glisser derrière des balles de coton...
OTJATRIKME PARTIE r,01
— J'ai cru qu'il se cachait pour poser culotte, alors j'ai fait celui qui ne voit rien.,.
Un navire à quai. Entre le navire et le quai, un homme de corpulence moyenne risquerait d'être écrasé.
Au fond de cette étroite ruelle, dans l'eau noire du bassin, la lumière d'une lanterne accrochée au tlanc du navire, dansait, solliciteuse, comme une flamme de hougie dans l'obscure façade d'une maison louche.
Le petit Gaudebec, posément avait quitté son shako, gardé son sabre, sa tunique et ses épauletles, pour peser plus lourd, et s'était laissé couler dans la ruelle, — ayant entendu dire que les noyés qui passaient sous un bateau étaient perdus, irreirouvables.
Le cadavre fut repêché, deux jours après, grâce aux indications du douanier.
Le père Gaudebec, averti par la gendarmerie delà disparition de son fds, vint à la caserne, se renseigna, sur tout : maladie, suicide probable...
Il ne souffla mot, repartit une heure après.
Mais quand le comptable de l'hôpital écrivit à Saiul-Romaiu pour savoir si les parents réclamaient le corps, il reçut celte réponse :
« Il a crevé chez vous; gardez-le.
« Gaudebec. »
(( Brûlez le linge.
On ne les vit pas à l'enterrement, ni lui ni la mère, — rigoureusement consignée à la ferme.
Il n'y eut, pour la conduite au cimetière, que le commandant de la compagnie et le piquet réglementaire, quelques hommes qui se félicitèrent de couper à l'exercice, — jusqu'à la sortie de la chapelle, mais qui se plaignirent amèrement de la corvée, [quand il leur fallut accompagner le convoi jusqu'au bout.
— C'est tout de même idiot de s'être tué pour ça, disait, en revenant, le capitaine, dans le bureau de son sergent-major.
Et il ajouta :
— Moi, j'ai toujours vécu avec... Je me rappelle, en 70, pendant la campagne, oui ; je pissais du vitriol...
Le sous-officier souligna cette déclaration d'un rire d'inférieur ; puis :
— 11 en faut sept pour faire un homme, conclut-il, avec esprit. Et, en causant, il portait la mutation, sur le livre de détail,
1'" partie, d'abord, enfin sur la feuille de journées :
« M/49. — Caudebec, soldat de 2^ classe. Manquant à l'appel du soir, le 19 juillet ; retrouvé mort, asphyxié par immersion, le 21 dudit, rayé des contrôles le même jour. »