‹ Sous-offsChapitre 138 sur 199 · CLOCLO · texte numérisé non relu

CLOCLO

Lorsque le bataillon venant de Rouen prit possession de la caserne du Pollet, évacuée la veille par le détachement qui rentrait au Havre, les sous-officiers trouvèrent dans leurs chambres, au fond des placards et des tiroirs, sur les tables ou cpingléc au mur, une petite carte de publicité portant cet en-tète :

Café de V Avenir.

ANTONIN ClUIEUL

Quai Diiqucsno.

Les marges et le dos de quelques-unes de ces cartes étaient salis de notes au crayon, appelant l'attention des militaires sur l'établissement.

« Les sergents-majors et les adjudants recommandent à leurs successeurs le café de l'Avenir. — Allez chez Cirieul! — Cirieul père, Cirieul mère, Cirieul fille... — Clocloî Vive Cloclo!... Adieu Cloclo, oh! oh ! oh ! ... »

Et les deux syllabes de ce nom, obstinément répété, faisaient, en tombant des lèvres qui les épelaient, le bruit de deux grosses larmes de regret comique.

Le jour même de leur arrivée, dans raprès-n"udi, les sous-oflîciers furent priés, par lettre collective pour chaque grade, au punch que leur offrait le patron du café.

C'était l'estaminet de province, la salle étroite et basse avec ses deux rangées de petites tables de marbre monopèdes, hxées au sol à si brève distance des banquettes garnies de velours rouge teigneux, que les consommateurs se trouvaient emprisonnés, le ventre barré, comme des babies au fond de leur cliaise fermée.

La continuelle présence des Cirieul, que l'exiguïté du local obligeait à jeter une nappe sur un coin de table, aux heures des repas, créait, à la longue, une intimité quasi-familiale entre les habitués^du café et les trois personnes qui l'exploitaient.

Et le courant sympathique glissait des êtres aux choses, au comptoir surélevé, encombré de fioles, où présidait M""" Cirieul, sous la protection d'une atroce allégorie : T Avenir de la France.

Au mur, quatre tableaux plus petits retraçaient l'odyssée d'un officier de zouaves, en Afrique; et l'on était définitivement conquis par deux chromos : l'enfant qui met de la bouillie dans son bas, composition si éminemment spirituelle, qu'un peintre n'avait pu résister à la tentation de lui donner le rajeunissement d'une réédition, en remplaçant simplement le bas par une montre.

La réception des sous-officiers fut cordiale. Us trouvèrent charmants le père Cirieul, un petit gros homme à ventre en pointe et à côtelettes de maître d'hôtel, et sa femme, une personne posée, dont le comme il faut figé n'autorisait que les grâces fades s'harmoniunt avec le commerce du sucre dans les petits plateaux, les attributions automatiques des patronnes accessibles.

Ce fut elle qui, vers 9 heures, dit à son mari :

— Clotilde peut servir le punch.

Alors il s'étonna, élevant la voix,

— Tiens ! c est vrai, où donc est Clotilde?

il disparut une minute, ramena une grande jeune fille qu'il présenta d'un geste aimable pendant qu'elle s'avançait sans gêne, le regard franc, vers cette quinzaine d'hommes qui la dévisageaient curieuso4t ment. Et elle leur plut tout de suite, point jolie, les extrémités épaisses,^ la bouche affligée d'une denture ruinée de Normande, mais rachetant ces imperfections par une chair à caprice, provocante, qu'offraient les yeux, les lèvres saignantes, et qui s'otîrail elle-même, soins braqués, dans une révolte de jeunesse et de glorieuse santé.

jH^p^^

— Voulez-vous dîner avec nous, uionsiour Durieu ? (Page oll.) Liv.64. 04

Les sous-officiors restaient troublés...

Quand ils se retirèrent, vers dix heures, les Cirieul comprirent que leur café était adopté.

— J'espère que nous nous reverrons, messieurs...

Et leur poignée de main un peu fébrile, leur rire de vaillance, en s'en allant; jusqu'à ce muet contentement crevant en d'expressives bourrades, tout cela les disait gagnés.

Ils le furent sans conteste lorsqu'ils eurent retrouvé, en rentrant, les cartes-réclame de leur hôte.

— Cloclo?... Mais c'est leur fille !.. . Vous avez bien entendu; ils l'appellent, eux, Clotilde...

Ce fut une joie, cette découverte. Ils chansonnaient la belle fille, amusés par ce nom de tendresse familière, cette réduplicationde syllabes évoquant à miracle l'image des croissances jumelles, le bien-en-chair des insatiables amoureuses.

Mais l'acclamation firiale fut pour un sergent dont l'euphémisme de caserne, en matière de conclusion, traduisait la pensée de tous :

— Faudra tâcher de l'apprivoiser, c't' enfant !

Aussi bien les essais pratiqués, pendant deux mois, en ce sens, firent du café de l'Avenir le rendez-vous des sous-officiers du bataillon.

Les renseignements qu'ils avaient recueillis sur la jeune fille n'étaient pas de nature à les rebuter. Gent personnes, à Dieppe, rapportaient le départ en sourdine de M"^ Cirieul avec un petit sous-lieutenant de la fraction envoyée de Rouen pour tenir garnison au PoUet. L'officier, sachant bien qu'il serait promu lieutenant pendant le congé d'un mois qu'il aA^ait sollicité, renvoyait, en effet, Clotilde à ses parents, tout simplement, lorsque l'ordre de rejoindre son nouveau corps lui était signifié.

L'aventure avait transpiré, malgré le soin que prenaient les parents d'inventer une histoire expliquant l'absence de leur enfant. Et les sousofficiers, devinant là une succession ouverte, ce culte pour la culotte rouge auquel semblent vouées les filles qui, de prime abord, y ont

QUAÏIIIEMI-: l'Ai ni li o'J-

sucriiié, adjudants et sergents-majors prirent l'habitude d'aller « à l'Avenir », comme ils disaient laconiquement.

Et Clotilde était devenue Cloclo, dans les chambres des gradés, bien que son attitude, vis-à-vis des candidats qu'elle enflammait, ne permît pas aux conjectures de s'égarer sur aucun d'entre eux.

Tout cela, le nouveau bataillon le sut vaguement; et ces demirévélations, le dévergondage quasi énigmatique de cette fille à qui l'on ne pouvait donner positivement plus d'un amant, — ces piquantes incertitudes firent plutôt la gloire de l'étabUssement qu'une réputation de plaisirs carrément offerts et de complaisances faciles.

L'accueil était décent, ne variait pas. A l'heure où les sous-officiers arrivaient, les Cirieul terminaient leur repas. Ils avaient un sourire engageant, le père des poignées de main à revendre, comme au théâtre, après chaque tirade. Tandis que sa fille servait, il allait prendre au râtelier les pipes de ces messieurs, — une attention dont il savait doubler le prix en introduisant lui-même, tous les soirs, un fétu dans les tuyaux que d'épais jus obstruaient.

Ah! dame, ils pouvaient le répéter, sa femme et lui : l'estaminet, tel qu'ils le comprenaient, tel qu'ils s'efforçaient d'aménager le leur, c'était le second chez soi, un refuge hors de la caserne, un coin de tranquillité où l'on put faire sa partie et fumer en causant.

Et les travaux d'aiguille auxquels se Hvraient les deux femmes, dès que la table était desservie, ces travaux ne les empêchaient pas de jeter dans la conversation une remarque, une question, un mot. Peu à peu, M'"6 Cirieul s'insinuait, se faisait maman, pénétrait dans la vie des gens, sondait leur caractère, leurs goûts, leurs habitudes, les confessait avec des réticences d'excuse, des gronderies qui allaient au fond des absences, en scrutaient le motif.

— On a encore été consigné... On n'est donc pas sage.\.. Nous le disions, Clotilde et moi, il y a huit jours qu'on ne vous a vu.

Et encore :

— Nous ne vous avons rien fait, nest-ce pas ? Le père vous croyait fâché.

Les naïfs ronronnaient, se frottaient contre ces remontrances à voix câline, jouissaient d'une situation équivoque qui devait, croyaientils, donner d'eux une crâne opinion à Cloclo.

Car ils venaient uniquement pour elle, déployant ces grâces de merlan faraud qui trahissent la balourdise originelle du rural mal dégauchi, avec ses callosités, sa forte odeur de terroir, opiniàtpes sous le vernis d'élégance louche et Farome violent des basses eaux de toilette.

La jeune fdle, toujours souriante, sans préférence notable, se prêtait aux mille jeux qu'imaginaient ses adorateurs pour lui faire leur cour. C'étaient d'oiseuses demandes, dans un sourire, des frôlements, des galanteries étranglées... Les plus hardis se risquaient à réclamer à Cloclo une épingle à cheveux pour débourrer leur pipe, ou bien une allumette qu'elle enflammait, puis tenait un moment au-dessus de sa tète, d'un mouvement qui remontait le sein, tendait l'étoffe.

Les soirées coulaient ainsi, dans une paix fade, toutes les mêmes.

Des défections, cependant, furent enregistrées.

Quelques sergents et fourriers, gênés parla présence des adjudants, se mettaient en quête de maisons plus drôles, où leur gaieté pût sonner librement.

Maintenant, le cercle d'habitués se resserrait ; ils n'étaient plus que sept ou huit fidèles, deux notamment, le sergent-major Lombard et l'adjudant Durieu. de la ¥ compagnie, — des chauds-de-la-pince, disaient les camarades, — de braves garç^'ons, affirmait M"" Ciricul, touchée de leur assiduité.

C'étaient deux blonds. Mince, la moustache peu fournie et frisottante, les yeux d'un gris qui s'effarait, tournait au bleu vague sous les avanies de métier, Durieu avait une de ces tètes insignifiantes qui plaisent aux filles. L'ancien gar(,'on coiffeur bestiasse, le job homme,

QUATRIKMK PAKTIE

le gradé cassant, s'étaient fondus en un type unique résumant dix années de caserne, les dernières comptant double, gâchées par les besognes ingrates de ce pion dans la Compagnie, — Tadjudant.

Durieu, touchant au terme de son premier rengagement, classé passablement à la suite des examens qu'il avait dû subir, attendait sa nomination à l'un des emplois civils concédés par l'État aux anciens sous-officiers.

Petit, trapu, tout jeune, à la coule, suivant l'expression consacrée au régiment. Lombard, sergent-major au bout de deux ans de service à peine, zutait la corvée obhgatoire et criait : la classe î Franc-Comtois, mais ayant fait un long stage dans une banque de Paris, il amusait ses camarades par une fantaisie toujours en éveil, une habitude de jouer tout ce qu'il racontait, parodiant ses chefs, leurs tics, leurs gestes, leurs inflexions de voix, avec une drôlerie de rendu qui chatouillait. M"" Cirieul l'aimait surtout à cause de la cHentèle qu'il entraînait ou retenait, tandis que l'intérêt qu'elle témoignait à Durieu, plus réservé, semblait servir d'autres visées.

Quand il venait seul, doucement, ponctuant ses questions de biais d'un regard rapide par-dessus son ouvrage, elle pesait l'homme.

— Comme ça, vous abandonnez le métier, monsieur Durieu?

— Oui, madame.

— Aussi combien de fois ai-je répété à ma fille, — elle peut le dire, — ce garçon-là ne restera pas ici.

Si, d'aventure, la situation qui est faite au sous-oflicier rengagé, à son départ, paraissait intriguer un habitué du café. M'"" Cirieul amenait adroitement Tadjudant à se rabâcher, à l'édifier de façon précise, en débrouillant enfin, pour elle personnellement, l'échevcau des lois qui régissent la matière : Loi du 27 juillet 1872; loi du 24 juillet 1873: décret du 28 octobre 1874; circulaire du 27 avril 1875; loi du 23 juillet 1881, etc..

— N'est-ce pas, monsieur Durieu?... Il vous est permis d'attendre au régiment l'emploi que vous avez sollicité...

— Un an au plus, à compter du jour de ma libération, et en qualité de commissionné, oui, madame.

— C'est la Guerre ou l'Intérieur, que vous avez demandé, je crois. ■ — En raison des vacances qui se sont produites dans ces départements, oui ; j'attends toujours la solution que mon numéro de classement me faisait espérer plus prompte.

— C'est vrai ; mais vous n'êtes point trop à plaindre encore : la solde et... l'argent que peuvent vous envoyer vos parents...

Elle en arrivait là, toujours, arrachant à Durieu, par échappées, des confidences sur sa famille, des cultivateurs, sans doute aisés, qui exploitaient une ferme aux environs de la Ferté-sous-Jouarre.

L'adjudant, cependant, ne s'expliquait pas carrément, souriait avec des protestations mjnaudières, flatté, au fond, de ce doute qu'aiment à susciter, chez un étranger, les gens d'humble extraction.

— 11 est « bien de chez lui », conclut M"^ Cirieul, en un langage provincial où le culte secret de la Normande corroborait les rêves de la mère.

Ce fut alors que, sur une base d'opérations défmitivement arrêtée, le siège du sous-officier commença.

11 venait, maintenant, régulièrement tous les soirs, restait le dernier, jusqu'à la fermeture du café.

Le hasard lui ménageait avec Cloclo des tète-à-tète de quelques minutes, dont il se contentait, hésitant à en tirer une jouissance de souvenir fondée sur de réelles privautés. De sa place, choisie exprès à droite du comptoir où se tenait la jeune fille, il se donnait l'illusion d'une intimité désirée, en de courts colloques banals où, dans le murmure des voix baissées, la conversation tombait au chuchotement.

Il lit dévisageait brutalement, semblait demander à la l)ell(' lian- (|iiil]il(' de celte chair saine le mot de la fuite avec le sous-lieutenant ;

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