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QUATRIÈME PARTIE

et, certains soirs, il en arrivait à ranger parmi les potins de [n-lilc \ illc cette constatation du goût qu'aurait montré la jeune fille pour la culotte rouge et le galon d'or.

En soi, cependant, très profondément dominait quelquefois le désir d'une certitude encourageant son espoir par le précédent qu'elle eût établi.

Les plaisanteries des camarades, quittant le café ostensiblement, vers neuf heures, devenaient pénibles.

Durieu, à sa rentrée à la caserne, était harcelé de questions.

— Ça va-t-il?... Où en es-tu?... Faut pas être pressé!...

Il devinait, sous cet intérêt narquois qu'on lui témoignait, le dépit, l'envie sourde, une gageure peut-être, incitant seule les sous-officiers à le suivre au café pour l'observer et régler leur conduite sur l'issue qu'aurait l'aventure.

Brusquement il se déclara. Pendant une absence des parents, un soir, il jeta une lettre d'aveu sur les genoux de la jeune fille...

Elle serra le papier sans émotion apparente.

Le lendemain, il la trouvait souriante, sans un regard discret d'entente devant sa gêne, son hésitation inquiète.

Mais le dimanche suivant, à l'heure de l'absinthe, comme il s'était attardé à causer :

— Voulez-vous dîner cxvec nous, monsieur Durieu? dit rondement le père Cirieul.

Et avant qu'il eût accepté :

— Mets un couvert de plus, petite; M. l'adjudant est des nôtres. Quelques jours après il conduisit « ces dames » au théâtre où

quelque troupe de passage donnait une représentation.

Alors, il fut de la maison. En ces côte-à-côte de quehjui's lunires, Glotilde et Durieu consommaient une prise de possession morale (pii est comme la préface explicative d'abandons plus complets.

Kn dehors dos considérations qu'appréciaient spécialement ses parents, l'adjudant ne déplaisait pas à Clotilde, disposée même à prendre pour de la distinction cette raideur dans des poses affectées que conservent longtemps au régiment les ruraux galonnés.

Quant à Durieu, jugeant inutile d'envisager les conséquences de l'acte prémédité, il en venait à glisser sur le passé de Cloclo, comme sur quelque chose de peu propre, peut-être, mais avec le léger soupir de l'homme à qui le faux pas évité rend plus douce la conversation de son équilibre...

Il triomphait, d'ailleurs, pleinement. Sous une réserve transparente dont des bouffées d'infaluation soulevaient le voile léger, ses camarades croyaient voir la fin du siège et désertaient le café où rien ne les attirait plus.

Durieu dînait là souvent, le dimanche, à côté de la jeune fille. Et il semblait, maintenant, que l'atmosphère s'alourdît autour d'eux, séchant leurs lèvres, brûlant leurs yeux, faisant vaciller eurlangue, dans l'intensité magnétique des fluides oppressifs. Devant cotte chair évidemment révolutionnée, ses sens s'énervaient, comme devant la foule menaçante, une troupe à qui Ton a défendu de tirer. Le café fermé, quand il s'en allait, l'adjudant devait courir vers la plage, y choir dans des amours plus faciles, la peur d'une indiscrétion et le souci de sa dignité, dans l'ordre hiérarchique, lui rendant inaccessible le 44, l'unique maison où défilait, comme à une contre-visite de santé, toutela garnison.

Vint le bal de la mi-carème où Diu^ieu conduisit Glotilde. Le père Cirieul, qui les avait accompagnés, quitta seul le théâtre, pour aller aider sa femme à préparer la collation qu'il servait à quelques personnes, après le bal. L'adjudant devait ramener sa compagne. Et comme ils revenaient, sans se parler. Durieu abandonna tout à coup ce côté de la rue Aguado où de grands hôtels dressent leurs fayades d'hiver endormies et comme conservées dans les brises sahnes. La jeune fille s'était laissé entraîner; il y avait enti'O eux comme un pacte

Un bruit do cailloux les rendit perplexes... (Page 514.) Liv. 65. 65

tacite que ratifiaient la nuit épaissie sur la mer placide et les vagues expirant à petits bruits d'une monotonie suggestive.

Le ga?,on traversé, ils abordèrent le galet, marchant droit devant eux, vers le flot. Mais elle trébuchait, les pieds blessés dans ses souliers 4e bal; il dut la soutenir. Puis, brusquement, ils s'arrêtèrent; et dans cette ombre qui tombait sur la mer, comme du silence sur quelque pbpse d'énorme ronflant doucement, ils ne trouvèrent rien que ces piaiseries ;

— Quelle belle nuit !

— Çpmme tout est calme !

Jlle s'était baissée, un pied à moitié déchaussé. Tout de suite il ^'afîfit 3, la servir, quitta son bras, ploya un genou. Et ils étaient Gpurhés tous les dpwx, le képi de l'adjudant effleuré par la poitrine de l£|. jpune fillp penchée sur lui. Alors, sans brutalité, embrassant ses mmbes, il l'assit; sur le galet, se coucha sur elle, subitement docile, CQ]Ti.Ti[ïe s'ils eussent consommé une chute convenue, conseillée par les élrpirites du bal, l'offre de la chair palpitant à fleur de doigts.

Quand ils se relevèrent, un bruit de cailloux dégringolant au-dessous d'eux les rendit perplexes.

Uu couple, qui semblait roulé dans la vague, tant il en était près, UU couple également dérangé, sans doute, faisait le geste de se rajuster, s'éloignait ^ms une direction oblique.

Et, en remontant, dans un dos qui se balançait sur la plage, bonhomn:^e, Durieu reconnaissait un vieux dont c'était l'habitude de venir là, supputer les aubaines des fdles à qui la grève prête son Ht et sa chambre imniense à ciel ouvert.

Cette capitulation et la suite ordinaire que lui donnèrent les jeunes gens, à de rares intervalles et dans des conditions d'inconfort identiques , les abandons furtifs, le plus souvent en face de l'église du PoUet, pa^mj les mailles inextricables des filets de pêche séchant là comme des hamacs détendus ; ces collations charnelles, mieux qu'une possession

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disputée, empaumcrent l'adjudant. Son désir tourna à l'obsession. Mais toutes ses combinaisons avortaient. Il était impossible à Clotilde de découcher et, môme, il lui coûtait de recourir au prétexte qu'elle avait trouvé pour rejoindre Durieu, à la nuit tombée : une visite à son oncle le douanier, demeurant au Pollet.

Quand il n'était pas au café, maintenant, l'adjudant, désœuvré, presque machinalement, retournait à ces petits soins que prennent de leur personne les sous-officiers, en caserne. Gomm^ en son temps de noviciat dans le grade, il passait des heures, le nez contre une glace, à se compter les poils extrêmes de la moustache, à rectifier une bouclette de cheveux, à se pincer le nez pour en extirper les tannes.

Des dents il sautait aux ongles qu'il ponçait, avec ce regard perdu d'où toute pensée s'absente, ces yeux ouverts pour rien, comme les croisées d'une chambre vide. Puis intervenaient la parfumerie de bazar, les odeurs Aiolentes dans le mouchoir, les cosmétiques et les dentifrices. Cette coquetterie de joli homme achevait d'accréditer les bruits qui circulaient en douceur, la bonne fortune de Durieu étant plutôt pressentie que connue.

Chez la papetière de la rue de Paris, centre de renseignements adopté par les sergents-majors, ceux-ci papotaient, confessaient la vieille femme. Malicieusement, en la quittant, ils allaient prendre un bock à « l'Avenir » pour embêter Durieu qu'on trouvait blotti contre le comptoir, dans les jupes de Cloclo.

Le jeu, de part et d'autre, durait depuis trois mois, quand, un matin, l'adjudant reçut de sa maîtresse un mot griffonné en hàto disant ceci :

« Je suis grosso, maman sait tout... Viens, il le faut. »

Il passa une journée terrible, à se demander s'il se rendrait à cette injonction, ou s'il en forait un motif à rupture. Mais le souvenir d'idiotes lectiires lui représenta le père vengeur, de pathétiques scènes dont ses camarades s'appliqueraient à lui faire porter le ridicule ou l'odieux.

A la vérité, il ne s'arrêtait pas davantage à l'examen des conséquences qu'entraînerait sa démarche auprès des Cirieul. En cédant, il s'abandonnait tout entier à la tyrannie de l'accoutumance dressant au bout de ses soirées, au cas d'une séparation, l'énorme interrogation de l'emploi du temps.

L'impossibilité d'aller ailleurs qu'à ce café, tout d'un coup comprise, imposait l'aphorisme du philosophe : toute habitude supprimée cause un sentiment pénible.

Le soir donc, décidé, il refit son pèlerinage journaher. Devant l'établissement, cependant, il passait plusieurs fois, épiant à travers les rideaux de grosse mousseline, d'indistincts visages d'expression fruste. A la fin, il ouvrit la porte sèchement, entra.

Il semblait qu'aucun événement n'eût troublé la paix de rétablissement. M*"^ Cirieul était au comptoir; Clotilde cousait auprès et un peu au-dessous de sa mère ; le patron lisait, à une table, la tête dans les poings. Et du même bonjour aimable, tous saluèrent le jeune homme qui se dirigea gauchement vers les deux femmes, plus gêné par cet accueil que par la réception froncée qu'il avait redoutée,

— Ah ! c'est bien. . . murmura Cirieul, la poignée de main attendrie.

— Gentil à vous, dit la mère.

Et Clotilde aussi le remerciait, — des }^ux.

Alors, tout à fait déconcerté, il babutia, lâche devant cette ovation discrète et imprévue,

— y a-t-il de la lumière, là-haut ? demanda le père Cirieul.

Sur la réponse affirmative de sa femme, il fit un signe à Durieu, prononça gaillardement :

— Je vais vous montrer le chemin ; tenez bien la rampe.

L'entretien d'une heure qu'il eut avec le bonhomme, Tadjudant ne le rapporta jamais, mais comme, redescendu, il allait prendre congé de ces dames, avec un geste d'hésitation compassée :

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