QUATRIÈME PARTIE
— Allons!... embrassez votre femme! s'écria Cirieul en le poussant vers Clotilde, d'une claque retentissante sur les épaules.
Lorsque la jeune fille se fut, à son tour, retirée, dans le café où ils restaient seuls, les sages parents se regardèrent une minute, profondément, sans un mot.
Puis, sans lâcher sa pipe, brusquement,' le patron se déboutonna.
— Ben, vrai! moins dur que je ne l'aurais cru, oui! Il a tout de suite compris... C'est que, dame ! après la chose,... que t'a contée la petite et que tu m'as redite ; après ça, je lui ai montré le tort qu'il a causé à l'établissement. Pac' que, y a pas, il a fait ensauver tous ses camarades, hein? ça se voit... Ah! je n'ai rien mâché : — « C'est une maison foutue et il ne faut pas vous imaginer que ce mariage, imposé par les convenances, est favorable à nos intérêts ; c'est pas quand la petite ne sera plus là que le monde nous reviendra, oh ! sûr que non ! »
— Il est certain qu'une jeunesse,... appuya M"® Cirieul. Alors il reprit, posément :
— Voilà. Nous serons forcés de prendre une servante... un peu avenante, pas vrai? N'en manque pas à qui la proposition conviendra.
Et, après une pause, il conclut :
— Ça coûtera ce que ça coûtera ; faut savoir faire des sacrifices ! Le lendemain, la nouvelle du mariage fut répandue. Durieu no la
démentit pas, cette netteté de décision brisant ses dernières et secrètes résistances. Môme, tout de suite, bravement, s'étant ouvert de ses projets à la cantine des adjudants, il combattit l'ironie dont ceux-ci enveloppaient leurs compliments, en jouant la préméditation, en exposant un plan conçu après coup.
Dans quelques mois il allait être libre. S'il ajoutait aux appointements — 2,100 francs environ — que promettait le Ministère, la dot de sa femme et les 2,000 francs de première mise qu'il toucherait en quittant le régiment, mon Dieu! ils pourraient vivre. — Et puis, n'aurait-il pas toujours fallu en venir là?
Il répondait encore, mais à part soi, aux objections plus sérieuses que soulevait le passé de Cloclo. Était-ce vrai, point exagéré au moins, ce qu'on. disait?
; Mais la jeune fille avait été d'elle-même au-devant des explications qu'il se croyait le droit de lui demander.
— Vous ne connaissez donc pas la province?... Le hasard fait que je vais passer quelques semaines de vacances chez une de mes, tantes, à Paris, et que mon départ coïncide avec celui d'un jeune sous-lieutenant qui venait quelquefois à « l'Avenir ». Naturellement, on a prétendu qu'il m'avait enlevée... Ah ! quand on tient un établissement fréquenté par la troupe, on a sa réputation faite !
Pourquoi n'aurait-elle pas eu raison?
Mais la capitulation de Durieu avait un fond de lâcheté plus humain encore. Après tout, il quittait Dieppe, Dieppe et le bataillon ; il emmenait sa femme à Paris où, sans doute, ne la suivraient pas ces commérages. Il en arrivait à subordonner son oubli personnel à l'ignorance d'autrui.
Le mariage fut célébré au printemps. Les adjudants du bataillon de Durieu et deux sergents-majors rengagés furent seuls invités, en dehors de la famille des conjoints.
Le chef de bataillon, commandant le détachement, s'était montré charmant, descendait môme à une discrète complicité, pour aplanir certaines difficultés que créaient les garanties dotales et la moralité de la future.
Pressés par leur fds, les Durieu, de la Ferté-sous-.louarrc, étaient venus, mais sans entrain, comme à une corvée.
Ils avaient dû confier leur maison à des voisins, pour la première fois de leur vie, et on les sentait impatients de retourner là-bas, ravagés d'ennui muet, avares de gestes, en vrais paysans qui n'en savent d'autres que ceux du labeur journalier.